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Perspectives pour l’économie
mondiale
Cet article est l’extrait d’un discours qu’Alan Woods (photo) a prononcé, le 24 juillet dernier, lors d’une réunion de la Tendance
Marxiste Internationale, à Barcelone. Tout en anticipant sur la crise boursière de ces derniers jours, ce texte permet de la replacer dans le contexte général de la situation économique
mondiale.
L’économie américaine est toujours la force motrice de l’économie mondiale. Elle s’est remise de l’effondrement boursier de l’an 2000.
Cependant, les économistes tablent désormais sur un ralentissement de la croissance, voire une récession. Jusqu’à présent, les Etats-Unis sont parvenus à éviter la récession. Mais la croissance
ralentit : 0,6% seulement au premier trimestre de 2007, soit deux fois moins que prévu.
L’instabilité générale trouve son expression sur les marchés boursiers mondiaux. La nervosité des investisseurs se manifeste par des
crises boursières périodiques. Le 29 juin dernier, The Economist écrivait : « Il y a de nombreux signaux inquiétants. Le marché immobilier s’affaisse, alors qu’il fut longtemps un
pilier de la croissance américaine. La crise des "subprime" ne cesse de s’aggraver. L’inflation n’est pas vraiment contenue : abstraction faite de l’alimentation et de l’énergie, les prix à
la consommation ont augmenté de 2,2%, en mai, par rapport au mois de mai 2006. Si l’on ajoute au tableau la faible croissance du PIB, on comprend pourquoi les consommateurs sont
nerveux. »
Les investisseurs sont préoccupés, entre autres choses, par l’augmentation des taux d’intérêt (ce qui est caractéristique du pic d’un
boom). Cependant, il est impossible de prédire avec précision le rythme du cycle économique. L’économie n’est pas une science exacte, et l’économie capitaliste est un système chaotique. Tout ce
qu’on peut dire, c’est qu’une récession, aux Etats-Unis, est absolument inévitable.
Endettement
Il est vrai qu’au cours des vingt dernières années, il n’y a pas eu de récessions sévères, mais seulement deux récessions relativement
légères. L’erreur que commettent les économistes bourgeois, c’est de supposer qu’il en sera de même à l’avenir. Ils n’ont pas appris cette vérité élémentaire : en économie, le passé n’est
pas un guide pour l’avenir. Ils sont tous installés dans un sentiment de sécurité. Ils s’imaginent qu’une récession mondiale est exclue. Or c’est entièrement faux. A un certain stade, un
retournement est inévitable. Et lorsqu’une récession adviendra, il y a de bonnes chances qu’elle soit sévère.
L’inflation a été relativement stable, au cours des 15 dernières années. C’est dû à une combinaison de différents facteurs, à commencer
par le développement du marché mondial (la mondialisation), qui a exercé une pression à la baisse sur les prix et les salaires. En conséquence, les capitalistes et les économistes bourgeois sont
devenus un peu « blasés » vis-à-vis de l’inflation. Les banques centrales ont mené une politique monétaire extrêmement souple, créant des problèmes pour l’avenir sous la forme d’un
endettement massif. Or il faudra bien payer la note, tôt ou tard, et elle sera très salée. Il y aura une crise de surproduction, aggravée par une contraction brutale du crédit et un effondrement
des marchés immobilier et boursier.
La consommation des ménages américains a soutenu la croissance du PIB, mais au prix d’un endettement massif des particuliers (le taux
d’épargne est négatif) et de l’Etat. Aujourd’hui encore, malgré le ralentissement du marché immobilier, la consommation des ménages se poursuit à un rythme élevé. A terme, c’est
insoutenable.
Pour l’instant, cependant, les capitalistes et leurs économistes se comportent comme une bande de soûlards dans une grande fête :
ils prennent beaucoup de bon temps et, dans leur état d’intoxication avancé, ils s’imaginent que les festivités ne cesseront jamais. Ces gens se réveilleront inévitablement avec la gueule de
bois. Il y a 10 ans, Alan Greenspan, l’ex-président de la Banque Centrale américaine (la Fed), s’alarmait de l’« exubérance irrationnelle » sur les marchés boursiers – avant de
l’encourager en versant un peu de sa propre exubérance irrationnelle.
Au cours de la dernière période, les capitalistes ont fait fi de toute prudence. Ils se sont comportés d’une façon irresponsable, d’un
point de vue capitaliste. Par le passé, les Républicains étaient le parti du budget équilibré, du dollar fort et d’une solide responsabilité en matière fiscale. Ce n’est plus le cas. Les
Républicains ont laissé le dollar tomber et les déficits se creuser à des niveaux inédits. Lorsque Bush est arrivé au pouvoir, les dépenses publiques étaient de 18,5% du PIB, contre 20,3% en
2006.
L’« extra » est parti, pour une bonne part, dans des dépenses discrétionnaires, dont une augmentation d’un tiers des dépenses
militaires. A cela s’ajoutent les lourdes subventions aux agriculteurs américains et les dépenses liées à la santé publique et la sécurité sociale. Tout cela crée des déficits structurels et
place le fardeau d’une dette énorme sur les épaules des générations futures. Par ailleurs, cela mine les mécanismes par lesquels la bourgeoisie sortait d’une récession, par le
passé.
La place des Etats-Unis dans le monde
Les Etats-Unis sont toujours la plus puissante économie au monde. Par conséquent, une récession américaine aura de profondes
répercussions à l’échelle mondiale. Certes, les Etats-Unis ont perdu du terrain par rapport à aura de profondes répercussions à l’échelle mondiale. Certes, les Etats-Unis ont perdu du terrain par
rapport à d’autres pays. Ils étaient autrefois la première puissance exportatrice, avant d’être doublés par l’Allemagne, puis récemment par la Chine (qui a exporté davantage de marchandises que
les Etats-Unis, au deuxième semestre de 2006).
Le dollar perd sa position dominante sur les marchés financiers mondiaux. Il y a désormais davantage d’euros en circulation que de
dollars. Sur le marché international des titres, l’euro a déclassé le dollar. Et d’après le Financial Times, la capitalisation boursière de Wall Street est désormais inférieure à celle des
bourses européennes (en incluant la Russie).
D’après le magazine Fortune, la plus grande entreprise au monde, en 2006, est toujours américaine : Exxon Mobil. Mais en fait,
l’entreprise saoudienne Aramco (non prise en compte par Fortune) a des revenus plus importants. L’entreprise japonaise Toyota est sur le point de fabriquer davantage de voitures que General
Motors, le plus grand fabriquant automobile au monde. En 2006, la Chine a produit davantage de voitures que les Etats-Unis. Surtout, l’économie chinoise croît trois fois plus vite que celle des
Etats-Unis.
Tous ces chiffres ont poussé certains analystes a prédire que l’économie américaine finirait par être détrônée par la Chine. Goldman
Sachs prévoit que le PIB de la Chine dépassera celui des Etats-Unis en 2027. A parité de pouvoir d’achat, certains prévoient la même chose pour dans quatre ans à peine. Cependant, ces prédictions
n’ont pas de base scientifique. On disait la même chose du Japon – juste avant que son économie n’entre dans une crise longue de vingt ans.
Bien avant d’avoir rattrapé les Etats-Unis, l’économie chinoise connaîtra une crise sérieuse – exactement comme ce fut le cas du Japon,
à l’époque. La quantité massive d’investissement dans l’industrie chinoise ne peut pas être absorbée par le marché domestique (malgré son développement rapide). La Chine se dirige tout droit vers
une crise classique de surproduction, qui engendrera des développements politiques et sociaux explosifs, dans ce pays.
A ce stade, la Chine est le seul pays important au monde qui se développe réellement (ce qui renforce l’immense classe ouvrière
chinoise). Mais une récession, au Etats-Unis, ou même un ralentissement prolongé, précipitera une crise de l’économie chinoise, ce qui aura de très sérieuses conséquences en Asie et à l’échelle
mondiale.
L’Asie peut-elle sauver le monde ?
Certains économistes bourgeois se consolent en espérant que la croissance en Europe, en Chine et au Japon contre-balancera les effets
d’une crise de l’économie américaine. Mais la Chine dépend du marché américain, et le reste de l’Asie dépend de la Chine. Par conséquent, en dernière analyse, le monde entier dépend de la
croissance américaine – laquelle repose sur la consommation. C’est insoutenable. Des économistes cherchent à susciter un peu d’optimisme en expliquant qu’une récession, aux Etats-Unis, serait
compensée par une croissance de la demande en Asie, qui, d’après certaines estimations, a pesé pour plus de la moitié dans la croissance mondiale depuis 2001.
Cependant, ces raisonnements ne tiennent pas compte du fait que la croissance asiatique reposait largement sur les exportations aux
Etats-Unis, alors que la croissance du marché domestique était à la traîne. La balance des payements de l’Asie est excédentaire de plus de 400 milliards de dollars, ce qui indique qu’elle
contribue beaucoup plus à l’offre qu’à la demande mondiale. Si la demande chute, aux Etats-Unis, la croissance des exportations et de la production asiatiques ralentira brutalement, ce qui
affectera sérieusement la Chine.
Il est vrai, par ailleurs, que l’économie japonaise repart. Pour la première fois depuis 1991, les grandes entreprises manufacturières
japonaises annoncent des capacités de production insuffisantes, et parlent d’augmenter les investissements de 17% d’ici le mois de mars 2008. En outre, les Etats-Unis n’absorbent plus que 23% des
exportations japonaises, contre 40% à la fin des années 80. Cependant, ce chiffre ne reflète pas la dépendance réelle de l’économie japonaise vis-à-vis de la demande américaine. Les entreprises
japonaises exportent des composants en Chine, où ils sont transformés en produits finis et exportés aux Etats-Unis. A cela s’ajoute le fait qu’une récession américaine, en faisant chuter le
dollars, frapperait d’autant plus les exportations asiatiques.
En outre, le déficit public du Japon est trop important pour que le pays soit en situation de s’endetter pour sortir d’une crise. La
marge de manœuvre de Taiwan, dont la demande domestique est faible, est également limitée par un déficit budgétaire très important.
Ainsi, rien de solide ne permet d’affirmer que les économies asiatiques pourraient être « découplées » d’un retournement de
conjoncture aux Etats-Unis. Et même si les exportations de la Chine vers les Etats-Unis sont tombées de 34% de ses exportations totales, en 1999, à 25% aujourd’hui (compte-tenu des
ré-exportations via Hong Kong), une baisse brutale de la demande américaine aurait toujours de sérieuses conséquences pour la Chine.
Un ralentissement de la croissance américaine frappera la Chine, l’Inde et le Japon. Mais il frappera encore plus durement les plus
petites économies asiatiques, telles que Singapour, Taiwan ou Hong Kong, qui dépendent encore plus de la demande extérieure. Or, toute l’Asie est interconnectée, et le krach de 1997 a montré que
lorsqu’une crise commence, elle se propage dans un pays après l’autre.
La domination du marché mondial
L’idée qu’on peut compartimentaliser l’économie mondiale, de sorte qu’une récession aux Etats-Unis n’aurait pas d’effets importants sur
le reste de l’économie mondiale – cette idée est absurde. Les économistes bourgeois qui défendent cette thèse contredisent d’ailleurs tout ce qu’ils écrivaient, il y a peu, au sujet de la
mondialisation. En fait, l’économie mondiale est plus interconnectée que jamais. Et l’ordre économique mondial est très fragile. La chaîne de la production capitaliste peut être brisée en de
nombreux points, provoquant une réaction en série où chaque facteur affecte tous les autres. Telle est la raison de l’actuelle nervosité des marchés boursiers internationaux.
La prochaine crise pourrait commencer aux Etats-Unis ou en Chine. Elle pourrait être précipitée par une crise boursière, ou encore par
une augmentation soudaine du prix du pétrole, du fait de la situation au Moyen-Orient. Lorsque le seuil critique est atteint, l’ensemble du processus de déroule à l’envers. Alors, tous les
facteurs qui ont contribué à la croissance se transforment en facteurs de crise. Les crédits massifs qui ont été injectés dans l’économie américaine, pour soutenir la consommation, se
transformeront en un immense fardeau tirant l’économie vers le bas.
Il y a 10 ans, le 2 juillet 1997, la Banque Centrale Thaïlandaise a laissé flotter sa monnaie après avoir échoué à la protéger contre un
attaque spéculative, ce qui a déclenché un effondrement économique et financier qui s’est rapidement propagé aux autres économies de la région, provoquant des contractions sévères du PIB, des
faillites et des licenciements massifs. Cela a précipité la crise financière asiatique de 1997-98, qui par la suite a affecté des pays comme la Pologne, la Turquie, le Brésil et l’Argentine.
Aujourd’hui, tous se félicitent d’être sortis de cette crise. Mais le même type de scénario pourrait facilement se reproduire à une échelle encore plus vaste.
Bulle spéculative
Dans toute phase de croissance capitaliste, il y a un élément de spéculation. Mais dans la phase actuelle, le niveau de la spéculation
dépasse tout ce qu’on a connu. Les soi-disant « fonds d’investissement » sont engagés dans une orgie spéculative de rachats qui n’entraînent aucune activité productrice – mais des
fermetures, des plans sociaux et le démantèlement de l’industrie sur l’autel du profit.
Les sommes dépensées dans les « leveraged buy-outs » (des fonds qui spéculent sur les dettes) sont énormes. Pour 32,6
milliards de dollars en cash et le transfert de 15,9 milliards en dettes, Bell Canada Entreprise, propriétaire de la plus grande compagnie de téléphone canadienne, a accepté d’être rachetée par
un fonds de pension de l’Ontario et deux fonds d’investissement américains. S’il est finalisé, ce rachat ne serait pas seulement le plus important de l’histoire du Canada, mais le plus grand
« leveraged buy-out » jamais connu. Et il fait pâlir l’information selon laquelle un fonds d’investissement pourrait acheter Virgin Media, en Grande-Bretagne, pour
« seulement » 11 milliards de dollars.
Faiblesses de l’économie américaine
Dans sa course infernale aux profits à court terme (au dépens de la stabilité à long terme), la bourgeoisie américaine a généré le plus
grand boom spéculatif de l’histoire. Certes, l’économie américaine a bénéficié des meilleurs taux de croissance du monde développé. Mais cela reflète avant tout la faiblesse de la croissance des
autres pays, et notamment du Japon et de l’Europe. Jusqu’à présent, l’économie américaine a évité la récession. Mais elle ralentit. Et les prix de l’immobilier n’augmentent plus qu’au rythme le
plus bas depuis 10 ans.
Les Etats-Unis ont peut-être perdu leur position dirigeante dans un certain nombre de domaines, mais ils restent les champions toutes
catégories dans un domaine : l’endettement. La dette des entreprises, de l’Etat et des ménages a atteint des niveaux records. En fait, l’économie américaine défie les lois de la gravité
économique. Or, comme l’expliquait Marx, le crédit est un moyen d’étendre le marché au-delà de ses limites naturelles. Mais cela ne fait que repousser le problème. Au final, cela conduira à une
crise globale de surproduction. Dores et déjà, les taux d’intérêts élevés rendent le crédit trop cher.
Le boom spéculatif, dans l’immobilier, a permis de soutenir la croissance de la demande. En empruntant massivement sous couvert de
capital immobilier, les ménages ont pu consommer plus qu’ils ne gagnent. Tout cela repose sur une montagne de dettes et de déficits. Or, comme nous le savons tous, les dettes doivent être payées,
en fin de compte. Et désormais, l’immobilier ralentit. Les ménages ne peuvent plus utiliser leur capital immobilier, et les profits du secteur immobilier sont en baisse. Le gouvernement américain
estime que le ralentissement de l’immobilier a coûté près d’un point de croissance au PIB, au premier trimestre de 2007.
Un ralentissement du marché immobilier aura nécessairement un effet sur le système de dettes et de produits dérivés qui a servi à
financer la croissance. La spéculation massive ne peut durer indéfiniment. The Economist du 29 juin écrit : « L’aspect le plus effrayant des problèmes de deux "hedge funds" dirigés par
Bear Stearns, tous deux très exposés au marché des subprime, ce n’est pas qu’une grande banque soit impliquée dans des investissements à gros risque ; c’est la révélation du fait que
personne ne connaît bien les risques encourus. Le marché est tellement saturé d’endettements, et les instruments si compliqués, que personne ne semble comprendre ce qui se passerait si tout cela
commençait à s’effondrer. » Cette perplexité et cette angoisse croissantes de la classe capitaliste sont significatives. Elle nage dans des eaux inconnues.
L’économie américaine ressemble à ce personnage de dessin animé qui court dans le vide, au bout d’un pont inachevé, et qui réalise
soudain qu’il n’a rien sous les pieds – avant de plonger brusquement. Qu’est-ce qui la soutient ? Des quantités colossales de capital étranger qui affluent et financent les dettes. Si
n’importe quel autre pays avait ce niveau d’endettement, le FMI exigerait des coupes et une politique d’austérité. Mais les Etats-Unis ne sont pas n’importe quel pays : ils contrôlent le
FMI !
Ce capital étranger est tout ce qui soutient l’économie américaine. Le dollar poursuit sa chute. C’est une dévaluation de facto,
c’est-à-dire une mesure protectionniste qui rend les exportations des autres pays relativement plus chères. Cela aura des effets en Europe et en Asie, sans pour autant régler les problèmes des
Etats-Unis. Pour que la chute du dollar soit efficace, il en faut beaucoup plus. En outre, la dévaluation provoquera une augmentation des prix aux Etats-Unis et une nouvelle augmentation des taux
d’intérêt, au risque d’un nouveau ralentissement ou d’une récession.
Comme on l’a vu en Asie, en 1997, le capital étranger investi aux Etats-Unis peut en repartir aussi vite qu’il est arrivé. Tous les
facteurs d’une récession sévère sont réunis, et les énormes distorsions du système (dette, etc.) aggraveront les choses. Bien sûr, ces distorsions ne seront pas la cause de la crise. La cause en
sera la même qu’à l’époque de Marx. Et Marx expliquait très clairement que la cause ultime de toute véritable crise capitaliste est la surproduction, comme on le verra en Chine. Mais en essayant
d’éviter une crise en étendant artificiellement le marché au moyen du crédit, les capitalistes ne parviendront qu’à la retarder – et à la rendre d’autant plus sévère, lorsqu’elle
éclatera.
Une croissance aux dépens des travailleurs
L’une des particularités de la croissance actuelle, c’est la relative stagnation des salaires. Partout, la part des revenus nationaux
consacrée aux salaires est historiquement petite, et la part consacrée au profit historiquement grande. C’est très bien pour les capitalistes – mais pas pour les travailleurs ! Partout, le
gouffre des inégalités se creuse, et la concentration du capital atteint des niveaux inédits. Cette situation finira par miner la demande.
Certains camarades parlent beaucoup de la baisse tendancielle du taux de profit. Mais n’oublions qu’il s’agit seulement d’une tendance –
et non d’une loi absolue, comme par exemple la loi de la gravité. Elle ne s’applique pas dans toutes les circonstances. Dans le 3e volume du Capital, Marx expliquait que différents facteurs
pouvaient contrecarrer la baisse du taux de profit pendant un certain temps. Parmi ces facteurs, il y a la participation au commerce mondial. Nous devons en tenir compte.
Au cours de la dernière période, on a assisté un développement colossal du marché mondial et de la division internationale du travail.
Il va de soi que lorsque deux milliards de personnes intègrent l’économie capitaliste mondiale, comme ce fut le cas au cours des vingt dernières années, ce n’est pas sans effets. L’entrée de la
Chine, de l’Inde, de l’Europe de l’Est et de la Russie sur le marché capitaliste mondial a ouvert de nouveaux marchés et de nouveaux secteurs d’investissements très profitables pour les
capitalistes. Ces développements leur ont indiscutablement apporté de l’oxygène.
Cela a également eu d’importants effets collatéraux. L’émergence d’une vaste main d’œuvre très faiblement rémunérée exerce, partout, une
pression à la baisse sur les salaires. Une pression brutale s’exerce contre l’augmentation des salaires et pour accroître la plus-value absolue et relative (augmentation du temps de travail et de
sa productivité). Cela accroît la part des profits au détriment des salariés. Partout, l’exploitation s’est énormément aggravée. Mais il y a des limites à ce processus – et on est précisément en
train de les atteindre.
Autre effet : la baisse générale du prix de certaines catégories de marchandises – là encore, un facteur qui contrecarre la baisse
tendancielle du taux de profit. Elle a eu pour conséquence d’accroître les profits, mais a également bénéficié aux travailleurs (dans une moindre mesure). Le salarié moyen peut aujourd’hui
s’acheter des produits de haute technologie jusqu’alors inaccessibles : gros écrans TV, lecteurs DVD, téléphones portables, automobiles, etc. Tous ces produits ont vu leur prix chuter et
sont à la portée de la plupart des gens (quoique via le crédit). Cette baisse des prix exerce également une pression sur les salaires. Mais cela ne peut durer indéfiniment. Le cycle économique se
poursuit ; l’inflation et les taux d’intérêts ont tendance à augmenter ; les crédits, les loyers, les impôts indirects, l’essence, etc., taillent de plus en plus les salaires, créant
les conditions d’un regain de la lutte économique.
Ces dernières années, nous avons assisté à des vagues de grèves et des grèves générales en France, en Italie, en Grèce, en Belgique et
au Canada. Ces derniers mois, des grèves et grèves générales ont éclaté en Islande, au Pérou, en Afrique du Sud, au Nigeria, en Egypte et en Israël. Même en Suisse, les travailleurs préparent une
grève pour l’automne. C’est une anticipation des événements qui se dérouleront, à l’avenir, dans un pays après l’autre.
Est-ce que tous les facteurs évoqués ci-dessus (développement du marché mondial, baisse des salaires et de certains prix) ont eu un
effet ? Oui, bien évidemment. Ils ont permis, ces vingt dernières années, d’allonger les phases de croissance et d’amortir les récessions. Mais est-ce que cela a résolu les problèmes
fondamentaux du capitalisme ? Le réponse est clairement : non. La classe capitaliste a préparé les éléments d’une récession sévère à l’échelle mondiale. Cependant, il est impossible de
prédire précisément quand la crise interviendra.
Tout ce qu’on peut dire, c’est que la spéculation massive, dans tous les pays, aggravera considérablement la crise. L’actuelle bulle
immobilière est la plus vaste de toute l’histoire – bien plus grande, par exemple, que la bulle spéculative qui a précédé le krach de 1929.
Tout montre que l’enthousiasme des investisseurs étrangers pour les placements aux Etats-Unis commence à refroidir. La guerre en Irak
est ruineuse. Elle coûte au moins deux milliards de dollars par semaine. Le slogan de l’administration Bush est celui de Goehring : « Les fusils avant le beurre. » Ils n’ont
d’autres solution que de multiplier les coupes budgétaires. Et comme le budget militaire ne peut pas être touché, ces coupes concerneront des secteurs comme les retraites et l’assurance
maladie.
Tous les éléments d’une crise sociale sérieuse se développent, aux Etats-Unis. Le mécontentement de la population y est palpable. On a
tendance à citer beaucoup de statistiques. Mais certaines anecdotes en disent parfois plus long. Par exemple, le dernier film de Michael Moore, Sicko, a eu énormément d’impact aux Etats-Unis. Ce
film dénonce la situation scandaleuse du système de santé de la première puissance mondiale. Lorsqu’il a été projeté dans une théâtre du Texas – bastion des Républicains –, les gens en furent
tellement touchés qu’ils ont décidé d’organiser des réunions sur ce thème, à l’initiative d’un afro-américain qui a insisté « pour qu’on prenne les choses en main. » La même chose se
déroule dans tout le pays.
Certaines régions les plus conservatrices des Etats-Unis peuvent être les premières à se lancer dans la lutte. Comme le dit la
Bible : « Les premiers seront les derniers, et les derniers seront les premiers. » Au cours de la dernière période, l’industrie américaine a été transférée, dans une large mesure,
du Nord-Est vers le Sud et l’Ouest du pays. De nombreuses régions traditionnellement arriérées et réactionnaires ont été industrialisées et syndiquées. Elles peuvent très rapidement se
radicaliser, car une classe ouvrière neuve et fraîche s’y développe. De manière générale, il est clair que les conditions de conflits sociaux majeurs sont réunies.
>
Alan Woods
> Publication : mardi 21 août 2007 la riposte