Maroc. Le makhzen et la corde usée du chauvinisme

Rosa Moussaoui
Mardi, 8 Novembre, 2016
L'Humanité

 

Manifestation contre le gouvernement dimanche à Al Hoceima.
Manifestation contre le gouvernement dimanche à Al Hoceima.
Photo : Reuters

Depuis la mort de Mouhcine Fikri, ce poissonnier d’Al Hoceïma broyé avec sa marchandise par une benne à ordures, les manifestations contre la « hogra », le mépris, se succèdent, dans le Rif et dans tout le pays.

Deux Maroc se fracassent l’un contre l’autre, et cette collision porte un nom : Mouhcine Fikri. Le sort tragique du poissonnier d’Al Hoceïma broyé avec sa marchandise n’en finit plus de tourmenter le pays. Vendredi, une marée humaine a encore déferlé dans les rues de la capitale culturelle du Rif, région frondeuse et marginalisée du nord du pays, pour exiger la vérité et la justice. Des milliers de manifestants ont défilé, dans la nuit, bougie et portrait du défunt à la main, slogans amers à la bouche pour dénoncer la « hogra », le mépris du régime pour les plus modestes. Mais la révolte n’est pas circonscrite à Al Hoceïma. Ce week-end, Nador, Tanger et même Rabat étaient le théâtre de nouvelles manifestations. À la veille de l’ouverture de la COP22, certains protestataires ne se contentent plus de mettre en cause l’arbitraire qui a coûté la vie au poissonnier : c’est la nature même du régime, le « makhzen », ce tentaculaire palais, qui pose problème à leurs yeux. Rien n’y fait, pas même les appels au calme de la famille Fikri, qui a reçu la visite du ministre de l’Intérieur, seul officiel à s’être exprimé sur l’affaire, en dehors du premier ministre islamiste, Abdel-Ilah Benkiran, qui a appelé ses troupes à se garder de toute contestation. Relayant l’argumentation du pouvoir, le père du défunt dit refuser de voir son fils servir « d’alibi » à un soulèvement populaire qui ferait du Maroc une « nouvelle Syrie ». Pourtant, rien ne semble devoir éteindre la colère.

l’abîme entre le peuple marocain et le système politico-affairiste

Dans cette affaire, onze personnes, dont huit fonctionnaires, ont déjà été arrêtées, poursuivies pour « homicide involontaire ». Elles ont été présentées, vendredi dernier, à un juge d’instruction. Mais la confiance est rompue. « Les personnes mises en cause ne sont que des fusibles. Les vrais responsables, les corrompus de la direction de la pêche, restent, eux, à l’abri des poursuites. En cette période de repos biologique, la pêche à l’espadon est interdite. Mais les grands chalutiers qui continuent de traquer cette espèce ne sont pas inquiétés. Les contrôles devraient être effectués au port, pas en verbalisant et en confisquant la marchandise de petits revendeurs comme Mouhcine Fikri ! » s’insurge Saïd Sougty, porte-parole en Europe de la Voix démocratique, une formation d’opposition très critique envers le pouvoir monarchique. Dans un éditorial acerbe du magazine Tel quel, Omar Saghi brosse, lui aussi, le sombre tableau d’un pays étranglé par l’arbitraire politique et les inégalités sociales. « Les Marocains sont à 40 % des ruraux, à 30 % analphabètes. Leur niveau de vie est l’un des plus bas de la rive sud de la Méditerranée, pourtant bien peu avantagée en la matière. La petite corruption (y) est largement répandue et sert à fluidifier les nombreux goulots d’étranglement de l’économie. Encore une fois le dualisme marocain parle, et dans toute sa splendeur. La tragédie de la semaine dernière est beaucoup plus complexe que l’étincelle tunisienne, analyse le journaliste. Mouhcine Fikri, paix à son âme, n’est pas Bouazizi. En décembre 2011, à Sidi Bouzid, une Tunisie pauvre et excédée par l’arbitraire s’est soulevée. En octobre 2016, à Al Hoceïma, un Maroc enchevêtré dans ses contradictions a saigné, écartelé. La blessure ne va pas se refermer de sitôt. L’affaire d’Al Hoceïma, c’est un Maroc torturé par ses promesses contradictoires. (…) On ne peut plus se permettre un Maroc à deux vitesses. Au Maroc du TGV et des mules, voilà que s’ajoute désormais le Maroc des sommets écologiques internationaux et des tragédies nées de la misère. »

La comparaison avec l’étincelle tunisienne n’est certes pas de mise, mais une chose est sûre : l’abîme entre le peuple marocain et le système politico-affairiste lié au makhzen se fait incommensurable. Seul recours pour ce régime qui a su contourner avec habileté, en 2011, les aspirations nées du Mouvement du 20 février, dans le sillage des printemps arabes, la fibre du chauvinisme. En commémorant, depuis Dakar, le 41e anniversaire de la Marche verte par laquelle son défunt père annexa, en 1975, le Sahara occidental, Mohammed VI a exalté, une fois de plus, la « marocanité » de ce qu’il appelle « les provinces du Sud », plaidant, au passage, pour le retour de son pays dans le concert des nations africaines. Le ciment de ce nationalisme aux accents religieux qu’affectionne le roi du Maroc, consacré Commandeur des croyants par la Constitution, ne suffit pourtant plus à colmater les fissures d’un système aussi injuste qu’autoritaire.

Gdeim Izik, six ans après

Le 8 novembre 2010, les forces de sécurité marocaines procédaient au démantèlement violent du camp de la dignité à Gdeim Izik, au Sahara occidental occupé. Aujourd’hui, à 15 h 30, un rassemblement est prévu au Trocadéro pour commémorer cet événement et exiger, entre autres, la libération des 23 prisonniers politiques sahraouis condamnés à de lourdes peines à la suite de cet épisode répressif. Parmi eux, Naama Asfari, condamné à trente ans d’emprisonnement et dont l’épouse française, Claude Mangin, a été expulsée du Maroc le 19 octobre alors qu’elle allait lui rendre visite.

Journaliste à la rubrique Monde