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10 novembre 2016 4 10 /11 /novembre /2016 15:17

« La victoire de Trump constitue la levée d’un tabou »

Donald Trump est devenu le 45e président des Etats-Unis ce 9 novembre 2016. Une victoire choc qui interroge autant qu'elle inquiète. Peur, désespoir, sanction... Que dit ce vote de la société américaine ? Quel impact l'élection de Trump peut-elle avoir sur la présidentielle française de 2017 ? Pour le psychanalyste Roland Gori, auteur de L'Individu ingouvernable, l'arrivée au pouvoir de Trump peut constituer un précédent pour d'autres démocraties. Pour éviter le fatalisme, comme l'extrêmisme, il appelle à "nous fabriquer de nouvelles utopies" pour, de nouveau, "donner du rêve et pouvoir imaginer l’avenir." 

Propos recueillis par Flavia Mazelin Salvi et Cécile Guéret
 
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Psychologies : Le vote en faveur de Donald Trump était-il selon vous un vote d’adhésion à des valeurs ou bien un vote de peur, de désespoir ou encore un vote sanction ?

Roland Gori: Avant toute chose, ces résultats surprise révèlent la faillite des instituts de sondage, ces agences de notation de l'opinion publique, figures de l'imposture contemporaine. Quant au vote, il y a certainement de tout cela. Nous sommes aujourd’hui dans un échec moral et culturel d’un néolibéralisme mondialisé qui prône la libre circulation des marchandises, des produits financiers et des humains. Cet effacement relatif des frontières se fait au profit des affaires, dépossède les États de leurs rôles de régulateurs sociaux. Il tend aussi à imposer à un monde globalisé une manière de penser le monde qui heurte l’histoire et la culture des peuples. Du coup ces peuples ont peur. Ils se sentent prolétarisés et menacés. Ils réagissent en sanctionnant les partis traditionnels qu’ils jugent complices du système néolibéral. La victoire de Trump est celle de toutes les angoisses, de toutes les peurs, de toutes les humiliations et les frustrations sociales. Plus qu’une victoire, c’est la défaite des démocraties néolibérales. 

C’est un rejet du système néolibéral ?

Roland Gori : Au fond, cette élection n’est pas tant la victoire de Trump, que la défaite et le désaveu des Clinton. Rappelons que Bill Clinton a poursuivi la politique de Reagan notamment en diminuant le poids de régulation de l’État (santé, éducation) et celui des crédits voués à la discrimination raciale. Hillary Clinton est donc la figure de proue de ce système qui a produit un sentiment de déclassement social des classes moyennes, un échec à réduire les inégalités sociales comme les discriminations raciales. N’oublions pas que les Afro-Américains ont été majoritairement déçus par Obama qui a fait ce qu’il a pu, mais n’a pas fait tout ce qu’il avait promis. Le rêve d’une Amérique post-raciale s’est écrasé sur les récents événements d’adolescents noirs tués par les polices. Les populations noires se sentent toujours discriminées et menacées plus de cinquante ans après avoir obtenu les droits civiques. Quant à la population Wasp (blanche, anglo-saxonne et protestante), elle se voit à la fois déclassée économiquement, socio politiquement et en danger de perdre son poids démographique. Il faut savoir qu’en 2042, les Wasp seront pour la première fois minoritaires aux Etats-Unis.

A découvrir

 

Roland Gori est psychanalyste et professeur émérite de psychologie et de psychopathologie clinique à l'université Aix-Marseille. Il est également l’auteur de L’individu ingouvernable (Les liens qui libèrent, 2015).

On retrouve ce que certains nomment, en Europe, la peur xénophobe d’un « grand remplacement » ?

Roland Gori : Oui. Il faut comprendre que les accusations de Trump de viols, de deals et de vols à l’encontre des Mexicains se nourrit d’une xénophobie qui dépasse les Latinos en général et les Mexicains en particulier. Quand Trump propose de « murer » l’Amérique, de l’enfermer, de la conduire au repli, c’est une manière de faire croire au peuple Wasp qu’il peut arrêter le temps et figer l’espace, qu’il pourra vivre comme « avant ». C’est cela la grande imposture : parier sur le néolibéralisme industriel en faisant croire qu’avec plus de capitalisme on pourra stopper les dégâts qu’il provoque inévitablement !

En Europe, comme aux Etats-Unis, tous ceux qui ont un sentiment de déclassement, d’un avenir bouché par les effets du néolibéralisme, rejettent les représentants de cette vision du monde. Simplement, certains comme Bernie Sanders veulent plus de protections sociales, de régulations par les pouvoirs publics, plus de solidarité, plus de réductions des inégalités sociales pour sauver la Démocratie en régulant le capitalisme. D’autres, comme Trump, veulent plus de capitalisme et de nationalisme autoritaire en privilégiant « d’abord les Américains ». Ce qui montre que le néolibéralisme qui régit toujours plus le monde depuis Reagan et Thatcher est en crise.

Une crise dont nous ne voyons pas le bout…

Roland Gori : Gramsci donnait cette définition de la crise : « c’est quand le vieux monde est en train de mourir, et que le nouveau monde tarde à naître. Dans ce clair-obscur, naissent les monstres. » Trump, comme d’autres mouvements politiques en Europe, fait donc partie de ces monstres, de ces néo-populistes, qui ont différentes formes, couleurs et puissances, mais qui naissent tous de ce clair-obscur. Le problème, c’est que les alternatives qui permettraient d’avoir une autre vision du monde et une stabilisation des rapports de force entre les pays comme à l’intérieur de chacun d’entre eux, tardent à se dessiner de manière crédible d’un point de vue économique, social et culturel. Bonne ou mauvaise nouvelle, je crois qu’on peut dire que le néolibéralisme est mort, personne ne peut plus croire qu’il réduit les inégalités et qu’il permet le progrès social, culturel et moral. Il se maintient, tant bien que mal, comme système politico-économique, mais il est agonisant, mort comme philosophie, morale, culture.

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Published by BANDERA ROSSA
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