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10 novembre 2016 4 10 /11 /novembre /2016 13:22
la déshumanisation de la société

la déshumanisation de la société

 

de Roland Gori.psychanalyste
Toujours, (de + en +) d'actualité

Des mouvements comme l’Appel des appels n’émergeraient pas si nous n’étions dans une « alerte rouge » en ce qui concerne la déshumanisation de la société, comme l’annonçaient Castoriadis, Foucault et, d’une autre façon, des écrivains tels qu’Orwell, Huxley, etc.

J’aime beaucoup cette phrase de Hölderlin : « Là où croît le danger, naît aussi ce qui sauve. » Il y a toujours des forces contradictoires souterraines qui définissent nos marges de liberté. Mais jamais comme aujourd’hui on n’a eu l’affirmation obscène d’une certaine politique de civilisation où le sujet devient une micro-entreprise autogérée et où l’État lui-même se définit comme entreprise.
C’est une forme de totalitarisme de la pensée. Non au sens littéral : il y a du reste, qui fait que nous résistons. Nous ne sommes pas dans un fascisme ou un stalinisme, mais dans un totalitarisme mou, light, où il y a des interstices. Sécuritaire, ça veut dire qu’on fait la promotion du risque en termes d’entreprise en stigmatisant les fonctionnaires qui ont une vie « sans risque ». En même temps qu’on fait l’apologie du risque, on dit aux populations : « Prenez des risques pour gagner votre vie, on vous protège du risque des classes dangereuses. »
Foucault écrit que depuis la fin du xviiie siècle, la liberté s’avère corrélative de la mise en place de dispositifs de sécurité. C’est là qu’on peut différencier notre situation de ce qui s’est passé à d’autres époques. Nous sommes dans un moment où, au nom de la liberté, le consentement est exigé dans tous les domaines : le domaine médical, celui de la relation amoureuse… C’est le maître mot de la démocratisation occidentale actuelle. En même temps, jamais on n’a été autant pris en charge par des appareils qui nous suivent à la trace, nous déterminent dans des positions et programment des comportements.
C’est ça, le sécuritaire : donner à l’individu l’illusion qu’il est autonome alors qu’il est pris dans des dispositifs qui programment son parcours.

Récemment, dans l’Oregon, des patients ont reçu de leur compagnie d’assurances une lettre disant que la demande de prise en charge de leur chimiothérapie était refusée car ils avaient moins de 5% de chance de survie, mais qu’en échange on leur proposait un suicide médicalement assisté, autorisé en Oregon. Voilà où mène l’utilitarisme, le pragmatisme poussé à l’extrême comme mode de gouvernement.
Nous souffrons de la même maladie de civilisation, de la même forme obtuse de logique gestionnaire. Cette civilisation voue une véritable haine à la pensée, à la culture et aussi à la durée. C’est une civilisation du fait divers, du temps réel. Les dispositifs de normalisation sociale, de servitude poussent les sujets à adhérer librement aux exigences que l’on impose à leur existence.

On voit comment ce que j’appelle les « pathologies du nihilisme », c’est-à-dire des troubles de l’attention, de l’hyperactivité, la toxicomanie, les violences faites à autrui ou à soi-même sont le miroir de cette société. Or la société ne se reconnaît pas dans ses maladies mentales et ses déviances.
Elle n’y reconnaît pas ses valeurs et sa substance éthique. C’est un désaveu. On établit les classifications psychiatriques comme si ces troubles étaient naturels et non en rapport avec l’autre, dans un contexte, une histoire.
Ce désaveu de l’autre, c’est la signature même de ces pathologies.

Considérer l’autre dans une tournante comme un orifice, une chose à exploiter, ou se considérer soi-même comme un membre en érection, à se bourrer de Viagra dans une addiction à la performance de soi, c’est ce qu’on peut décrire comme une perte du sens ontologique de notre vie. Ce déficit ontologique est l’autre versant du déficit démocratique.
Ces choses que l’on retrouve dans les pathologies sans voir le lien qu’elles ont avec la culture d’un capitalisme extrême qui considère l’autre comme l’instrument de mon profit et qui l’abolit comme sujet humain.
Chaque société a la psychiatrie qu’elle mérite et la nôtre est identique aux symptômes qu’elle est censée décrire : au nom de l’objectivité, elle amène le sujet à se traiter comme une chose.
Si vous êtes froid, cynique, cruel, arriviste sur le marché financier, vous êtes génialement performant ; si vous êtes comme ça en banlieue, vous êtes un « dys » (dysphasie, dyslexie, dyspraxie) déterminé par ses neurones et ses gènes dont il faut décrypter le fonctionnement neural dans les limbes des chromosomes : les gènes de la cruauté.
Ce qui a fait réagir "Pas de zéro de conduite…", c’est ça : chercher chez nos enfants les « gènes » qui sont greffés par la civilisation. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas d’élément génétique ou biologique, mais que l’idéologie génétique produit de la « poudre aux yeux » pour ne pas voir en quoi les pathologies sont révélatrices de la substance éthique d’une culture.

[...] Mais ça sera réservé à une minorité, tandis que les autres seront réduits à un état de pensée minimal, acceptant des quantités de choses inacceptables…

Ce qui était le cas dans la cité grecque…
Mais on ne retourne pas à la cité grecque, on va plutôt du côté de la cité des fourmis, c’est ce qu’écrivait Georges Canguilhem dans Le Normal et le Pathologique (5). Il dit que le rêve d’une société normalisée est un rêve de société animale, parce que les animaux sont adaptés à leur fonction. La vulnérabilité de l’espèce, c’est ce qui fait la dignité de l’homme. Lorsque nous serons devenus des fonctionnaires de notre civilisation instrumentale, nous serons retournés à une société animale.

Roland Gori est psychanalyste qui alerte depuis longtemps, par différents écrits et paroles, sur les dérives d’un système de santé mentale pris dans les mailles d’une idéologie néolibérale. Une idéologie déshumanisante qui veut faire passer pour des évidences ses diktats et qui tend à faire de un « entrepreneur de soi-même », dont les critères de valeur, la performance et la compétition, produisent des pathologies liées à la réification de la personne humaine. Pathologies dont la société nie absolument être responsable

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Published by BANDERA ROSSA
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