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3 novembre 2016 4 03 /11 /novembre /2016 15:40
REMUE-méninges!:Quand les grandes écoles de gestion « s’agenouillent » devant la langue anglaise

Quand les grandes écoles de gestion « s’agenouillent » devant la langue anglaise

img_9297Soyez « in », mettez votre cursus à l’heure du « full english ». Ne parlez plus de « filière », mais de « track ». Ne dites plus « corps professoral », mais « faculty », ni « incubateur », mais « incubator ». Utilisez « maker », bien plus tendance plutôt que « créateur ». Et si vous employez le mot « entrepreneur », au moins prononcez-le avec l’accent – l’accent américain, of course !
Traditionnellement très engagées dans l’usage de la langue anglaise, les grandes écoles de management – pardon, les « business schools » – sont en train, au moins pour certaines d’entre elles, de franchir une étape supplémentaire dans cette voie. C’est EM Lyon qui vient d’ouvrir son campus parisien (superbe, au demeurant) : un peu partout, les inscriptions sont en anglais. C’est l’ESC Dijon-Bourgogne qui se rebaptise « Burgundy School of Business » – visibilité internationale oblige. C’est encore telle école qui publie désormais sa plaquette uniquement en anglais. Idem pour certains sites web, où l’on débarque d’emblée dans le monde anglo-saxon. Plus que le grignotage insidieux en vigueur depuis des années, l’heure est, sur certains campus, au basculement quasi intégral. « Nos écoles s’agenouillent devant la langue anglaise, et je le regrette« , admet Olivier Oger, le directeur général de l’Edhec.
 

La langue des pauvres

Les arguments avancés sont bien connus – et d’ailleurs, pour une part, tout à fait recevables : hégémonie de fait de la langue anglaise sur le « business » et le management, domination sans partage de l’anglais sur la recherche, demande des entreprises, impératif d’accueillir davantage d’étudiants internationaux et de profs non francophones, nécessité de s’ouvrir au monde…
Or cette évolution silencieuse n’a rien d’anodin. En optant de plus en plus pour le « tout anglais », ces écoles tournent le dos à notre culture commune, à notre héritage commun. Ce faisant, elles contribuent à accentuer encore la coupure déjà profonde entre les élites et le reste de la population.
Car la langue, faut-il le rappeler, c’est bien plus qu’un véhicule pratique pour des échanges commerciaux ou techniques. Ce sont aussi des idées, le reflet d’un mode de vie, une façon de penser le monde. Tout cela n’est pas neutre. Et on le brade, sans même y penser, sans que cela fasse débat ! Même les Belges, les Suisses ou les Québécois se disent effarés par notre propension à abandonner le français.
Qui plus est, les écoles de management sont, qu’on le veuille ou non, à l’avant-garde des évolutions de notre enseignement supérieur. Plus ouvertes sur le monde que d’autres filières, plus confrontées à la concurrence, elles préfigurent donc les changements à venir dans le reste de notre système éducatif. Elles risquent d’entraîner demain, dans leur sillage, les formations d’ingénieurs, de droit, de sciences humaines… A l’heure où les lycées et collèges délaissent déjà l’enseignement du latin – qui est aussi, d’une certaine façon, notre langue maternelle -, si les futurs cadres abandonnent peu à peu l’usage le français, que va-t-il advenir de celui-ci ? Ne va-t-il subsister que comme la langue des pauvres, des sans-grade, des déshérités ?

Entre protectionnisme et renoncement

Entendons-nous bien : il ne s’agit pas de se replier sur le village gaulois, de tourner le dos à la mondialisation. Pas question d’instaurer un usage exclusif du français dans les amphis. La mondialisation est une réalité, la domination de l’anglais (d’un anglais au rabais, bien souvent) un fait avéré – au moins pour le moment. Prenons-en acte. Donc, oui, il faut multiplier les enseignement en anglais ou bilingues – voire proposer des cursus complets en anglais.
Mais il faut aussi être capable de promouvoir, dans le même temps, la diversité linguistique, et notamment l’usage du français. D’autant que, contrairement à une opinion répandue, la francophonie progresse dans le monde. On compte aujourd’hui 700 millions de francophones. C’est un atout culturel et économique considérable, dont nous pouvons tirer avantage. Non, la francophonie n’a pas dit son dernier mot. Oui, il est possible de lui redonner sa place dans le monde.
Reconnaissons-le : entre l’impératif d’ouverture au monde et le souci de promouvoir le français, entre protectionnisme linguistique et renoncement pur et simple, la voie est étroite. Comment procéder ? Il n’est pas question, bien sûr, d’imposer à tous les étudiants étrangers de l’Hexagone des cours de grammaire et d’orthographe, de les faire plancher sur les règles d’accord du participe passé. En revanche, il est possible de leur offrir en sus une initiation à la langue et à la culture de notre pays – histoire, littérature, tourisme, « art de vivre », gastronomie, œnologie… Après tout, ceux qui ont fait le choix de venir étudier à Paris ou dans une école française à Shanghai ou au Brésil ne cherchent pas forcément à retrouver la même atmosphère, les mêmes usages et la même langue qu’à Londres ou à Boston. Ils ne rêvent pas forcément d’une sorte de ghetto anglophone. Il est probable qu’ils soient aussi intéressés par notre culture, notre mode de vie et notre langue.

Culture et petits restaurants

Photo Vaughan Leiberum/Flickr
Photo Vaughan Leiberum/Flickr
C’est d’ailleurs, peu ou prou, ce que tentent de faire un certain nombre d’établissements. « Notre maître mot, sur ce sujet, est le pragmatisme, indique François Bonvalet, directeur général de Toulouse Business School. Lorsque les circonstances l’imposent, nous enseignons en anglais. C’est le cas pour notre Aerospace MBA, qui accueille une majorité de non francophones. Mais notre ‘Executive MBA’, lui, est enseigné entièrement en français. Et sur notre campus de Casablanca, la plupart de nos cours sont en français, car il s’agit d’un public francophone et arabophone. En règle générale, nous proposons à nos élèves étrangers une approche de la langue et de la culture françaises. »
Même tonalité pour Virginie de Barnier, directrice de l’IAE d’Aix-en-Provence : « Nous sommes clairement favorables au bilinguisme. Il existe des métiers pour lesquels l’anglais est incontournable. Un tiers de nos étudiants suivent d’ailleurs leur cursus entièrement en anglais. Mais pour d’autres métiers comme l’audit ou le contrôle de gestion, le français a toute sa place. Et si nous enseignons en anglais, le même cours doit pouvoir être suivi aussi en français. » L’IAE utilise en outre ses liens avec la faculté de lettres d’Aix : les étudiants peuvent y suivre les conférences données à la fac. Les élèves étrangers bénéficient également de deux semaines de séminaire d’accueil, en août. Au programme, initiation à la culture, cours de français, et petits restaurants…
Jean-Guy Bernard, directeur général d'EM Normandie
Jean-Guy Bernard, directeur général d’EM Normandie
Même logique encore à EM Normandie, qui collabore avec l’université pour offrir des cours de « français langue étrangère », et où les élèves internationaux peuvent choisir entre deux filières, en anglais et en français. « Nous sommes une école française à vocation internationale, souligne Jean-Guy Bernard, le directeur général. La francophonie est un sujet que nous n’avons pas abandonné. »
 
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Published by BANDERA ROSSA
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