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11 décembre 2016 7 11 /12 /décembre /2016 13:42
 
 
 

L’« histoire-monde » de France face au prétendu « roman national »

essai
Claude Mazauric Historien
Jeudi, 8 Décembre, 2016
L'Humanité

 

Des ouvriers et ouvrières en grève occupent une usine, en France, en 1936. PHOTO suddeutsche zeitung/Rue des archives
Des ouvriers et ouvrières en grève occupent une usine, en France, en 1936. PHOTO suddeutsche zeitung/Rue des archives
 

La monumentale « histoire populaire de la France de 1685 à nos jours », proposée par l’historienne Michelle Zancarini-Fournel, étudie et relate les résistances, les luttes et les révoltes des « classes subalternes » qui se sont dressées contre l’exploitation et toutes les dominations. Les Luttes et les Rêves.  Une histoire populaire de la France de 1685 à nos jours, de Michelle Zancarini-Fournel. éditions la Découverte, collection « Zones », 500 pages, 28 euros.

Ce gros volume, chargé de rappels historiques et d’analyses fines de moments singuliers, constitue un véritable monument de savoirs. L’auteure, historienne universitaire de grand renom, se réfère explicitement au magistère intellectuel de Gramsci et à la démarche analytique de l’historien britannique E.P. Thompson. Le choix du titre est aussi inspiré par l’ouvrage de Howard Zinn, Une histoire populaire des États-Unis de 1492 à nos jours (Agone, 2003 pour la traduction française).

Ce livre est une histoire des résistances, des luttes et révoltes, de celles et ceux qui « en bas » de la société (selon l’expression de Georges Lefebvre en 1928) ont incarné les luttes populaires, celles des « classes subalternes » ou des couches sociales dominées quand elles se sont dressées contre la domination infligée ou l’exploitation subie, et cela dans un espace-monde dont « la France (sic) » constitue le cadre géopolitique référentiel : nous reviendrons sur ce dispositif conceptuel aux antipodes de ce qui se rapporte au prétendu « roman national » dont se gargarisent les idéologues de droite.

Acquérir une connaissance partagée et pacifique

Il fallait une origine chronologique à ce long déroulé en six parties, dix-huit chapitres et soixante-neuf trajectoires factuelles, le tout traitant d’une histoire multiséculaire de près de 400 ans : ce point de départ sera l’an 1685, qui a vu simultanément le roi de France bannir le protestantisme du royaume de France (à l’exception d’une partie de l’Alsace) et, avec la promulgation du « Code noir », régulariser aux Antilles l’esclavage colonial résultant de la « Traite » des Africains. Le point d’arrivée se situe à l’automne de 2005, quand dix ans après le « Tous ensemble, oui ! » du mouvement social de 1995 qui met en question les effets du néolibéralisme dominant, la révolte des banlieues fait rejouer, directement ou indirectement, les effets du « legs colonial ». Ce simple énoncé du parcours qui attend le lecteur montre que l’auteure a pris très au sérieux les paramètres par lesquels l’« histoire-monde » et l’« histoire connectée » se signalent désormais à l’attention, non seulement des historiens, mais de tout lecteur soucieux de questionner ce que peut porter le grand vent de l’histoire. Ne serait-ce que pour en acquérir une connaissance partagée et pacifique. Chronologiquement, Michelle Zancarini-Fournel n’est pas tombée dans la simplicité qui l’aurait conduite à consacrer à chaque moment ou question une part proportionnelle à la durée (ou à l’importance reconnue) de l’épisode : moins d’un neuvième seulement du volume est relatif au moment révolutionnaire et refondateur de l’histoire nationale de la France de 1789 à 1830 et vingt-deux pages pour la Commune de Paris tandis que cent quarante pages traitent de la période 1872-1914, marquée par la poussée des luttes ouvrières, notamment au temps de la Grande Dépression, et par l’expansion « impériale (sic) » : « impérialiste » ? Les temps plus récents font l’objet d’une attention poussée et les éclairages sont percutants, interrogatifs, particulièrement sur le « moment 1968 », tout comme la période initiale qui s’étend, à l’autre bout, du règne de Louis XIV, à la convocation des États généraux de 1789. Thématiquement, si les luttes paysannes et rurales sont bien mises en valeur (sauf pour la période révolutionnaire 1789-1795), la domination coloniale et les résistances qu’elle rencontre – Antilles et Mascareignes, Algérie, Indochine, Afrique tropicale, Nouvelle-Calédonie, etc. – font l’objet de développements de grande qualité.

Une place grandissante donnée à l’étude du mouvement des femmes

Les luttes de classes de type prolétarien ou urbain pour le salaire, la condition sociale ou les libertés, mais également les luttes politiques pour la « République » après 1830, occupent l’essentiel des récits et du champ des contestations les plus marquantes. Enfin, une place grandissante et justifiée est laissée aux enquêtes relatives à l’histoire spécifique du mouvement des femmes, du « genre ».

Le seul commentaire plus réservé est en rapport avec le titre du livre et, dans une certaine mesure, avec l’imputation de cette histoire à « la France ». Peut-on inscrire au crédit des « luttes populaires de la France » la résistance, économique, sociologique, religieuse, le cas échéant, militaire (Indochine, Algérie), insurrectionnelle en tout cas, mais toujours politique, des peuples qui ont subi la conquête de leur pays par la puissance française, le bouleversement imposé de leur ordre social, puis la domination coloniale ou impérialiste jusqu’au milieu du XXe siècle ? Cela ne conduirait-il pas à les enrôler dans un combat hexagonal qui rarement a été le leur, même si des correspondances objectives et des visées communes ont pu quelquefois les rendre proches ? Il faut rendre à tous les peuples et à toutes les nations la maîtrise de leur propre histoire.

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Published by BANDERA ROSSA
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