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6 décembre 2016 2 06 /12 /décembre /2016 09:37

Les sculptures d’Ousmane Sow sont entrées dans l’Histoire

Pierre Barbancey
Vendredi, 2 Décembre, 2016
L'Humanité

 

Ousmane Sow, à Lyon en 1999. Photo : Eric Cabanis/AFP
Ousmane Sow, à Lyon en 1999. Photo : Eric Cabanis/AFP

L’artiste sénégalais s’est éteint, hier, à Dakar. Il avait 81 ans. Entré tardivement dans le monde de l’art, il a transcendé les sculptures avec des œuvres monumentales, des figures plus épiques que réalistes mais à la représentation si humaine.

Pourquoi, en apprenant, jeudi, la disparition à 81 ans d’Ousmane Sow, artiste sénégalais majeur, ai-je tout d’un coup songé en utilisant une expression aujourd’hui désuète mais qu’affectionnait ma grand-mère, pourtant non croyante : « On lui donnerait le bon dieu sans confession. » Un collier de barbe blanche, un air espiègle, des yeux toujours rieurs, des mains prêtes à modeler tout ce qui pouvait tomber à leur portée. Oui, c’est comme cela qu’il m’est apparu lors de l’entretien réalisé pour l’Humanité, à l’occasion de son exposition réalisée à Paris, sur le pont des Arts. C’était en 1999. Il présentait ses dernières statues mises en scène pour figurer la fameuse bataille de Little Big Horn, dernière victoire remportée par les Sioux, les Arapahos et les Cheyennes sur le 7e de cavalerie du général Custer, en 1876. La mention a son importance. Lui qui avait représenté les Peuls, les Noubas, les Massaï, peuples africains, s’intéressait soudainement aux « native Americans ». Il s’en expliquait ainsi dans nos colonnes : « Les Indiens sont plus près des Africains que bien d’autres peuples. Il n’est qu’à considérer leur mode de vie, leurs croyances. Cette vie quotidienne s’apparente à celle des tribus africaines. Il y a donc une logique, une continuité dans mon travail. » On pourrait ajouter qu’étrangement, les Occidentaux se sont comportés vis-à-vis des Indiens comme pour les Africains, en les colonisant, en pillant leurs terres et, bien souvent, en les parquant dans des lieux appelés réserves ici, bantoustans là ou tout simplement bidonvilles.

Né à Dakar, ce n’est qu’à 50 ans qu’il devient artiste

C’est un fait, Ousmane Sow s’est toujours intéressé à l’homme. Est-ce à cause de son premier métier, kinésithérapeute ? Il y a sans doute de cela même si la sculpture de l’a jamais lâché. Né le 10 octobre 1935 à Dakar, il n’est devenu artiste qu’à 50 ans après avoir exercé comme rééducateur en banlieue parisienne et au Sénégal. Sa connaissance des muscles et de l’anatomie lui servira pour ses créations. « Je peux me bander les yeux et faire un corps humain de la tête aux pieds », aimait-il à dire. Et c’était vrai. Pour preuve, la technique qu’il a mise au point. « Il y a au départ des déchets de colle altérée que je laisse macérer et que je mélange à une vingtaine de produits qui finissent par donner un produit onctueux et souple. À la base de la construction, il y a une armature en fer à béton que je recouvre avec une paille plastique imperméable, elle-même recouverte de toile de jute. C’est à partir de là que je travaille au relief musculaire. J’enveloppe ensuite l’ensemble dans un tissu que je recouvre d’argile. Mais l’argile n’est pas indispensable. Je l’utilise uniquement pour accrocher la lumière quand c’est trop lisse », confiait-il encore.

Le résultat est d’autant plus étonnant que ses « hommes-sculptures » sont d’un format impressionnant. À l’image de l’artiste lui-même et plus encore. Mais, qu’il s’agisse de son matériau secret ou des pièces de bronze – technique qu’il disait avoir empruntée à l’oba du Bénin, qui coulait dans le bronze la tête décapitée de ses ennemis et l’envoyait à leur descendance afin de briser toute velléité de vengeance ultérieure ! –, à dire vrai, les figures qu’il façonne sont plus épiques que réalistes. Paradoxalement, elles n’en trouvent que plus de vie. Quelle est cette émotion qui étreint à proximité de ces redoutables guerriers zoulous ? D’où provient ce sentiment parfois d’écrasement, une autre fois de quiétude ? Ne serait-ce pas justement l’ambivalence humaine qui peut protéger et détruire tout en même temps ? Ousmane Sow le savait trop bien qui, même lorsqu’il utilisait de la couleur, au bout de plusieurs années seulement, prenait garde à ne pas transformer ses sculptures en grosses têtes de carnaval. Respect de l’œuvre créée tout autant que du modèle culturel.

« Je suis un sculpteur d’Afrique mais pas d’art africain »

Des tribus africaines aux Indiens d’Amérique, Sow a compris l’universalité de son propos, de son geste d’abord mené par amour de l’autre puis par nécessité de l’inscrire dans une histoire plus vaste, celle de la libération humaine et de ce combat permanent. Il ne s’affichait pas en militant. Juste en homme de l’art pour qui Toussaint Louverture était un personnage hors du commun, tout le « migrant » auquel il a su rendre un si bel hommage. Et puis, à la réflexion, ces sculptures monumentales ne sont-elles pas tout indiquées pour écraser les petits néocolonialistes se permettant de stigmatiser « l’homme africain » qui ne serait « pas assez entré dans l’Histoire » ? À la bêtise crasse, à la morgue, Ousmane Sow a répondu sa vie durant par un amour de l’Homme, un amour de l’autre, au-delà des cultures, lui qui, pourtant, ne pouvait pas se passer de sa terre natale dans laquelle il reposera désormais. Un dernier pied de nez d’Ousmane Sow, c’était toujours dans l’Humanité : « Quand on voit mes sculptures, même si je traite des Blancs, on s’aperçoit que c’est un Africain qui a travaillé. C’est en cela que je suis un sculpteur africain, alors que je m’adresse à tout le monde. Il y a quelque chose qui est en moi. Je suis un sculpteur d’Afrique mais pas d’art africain. Je crois que mon travail dépasse l’Afrique. »

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Published by BANDERA ROSSA
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