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23 décembre 2016 5 23 /12 /décembre /2016 12:54
REMUE-MENINGES:1946, un fameux entretien de Maurice Thorez

1946, un fameux entretien de Maurice Thorez dans le Times

Jean Vigreux Historien
Vendredi, 18 Novembre, 2016
L'Humanité
Paris, 1946. Maurice Thorez à l’hôtel Matignon. Photo David E. Scherman/The Life Picture Collection/Getty Images
Paris, 1946. Maurice Thorez à l’hôtel Matignon. Photo David E. Scherman/The Life Picture Collection/Getty Images
 

Plus qu’un gage démocratique, c’est l’affirmation, dix ans après 1936,  de l’intégration du PCF dans la culture nationale éloignée du modèle soviétique. Le secrétaire général du PCF rejoue en quelque sorte le moment du Front populaire où les communistes ont eu un rôle moteur.
 

L’entretien accordé par Maurice Thorez au Times de Londres, le 18 novembre 1946, est un moment important de la vie du PCF, devenu premier parti de France depuis la Libération. Cette reconnaissance par le grand quotidien britannique souligne non seulement la place qu’occupe le PCF au sein de la République et la société, mais surtout la stature d’homme d’État de Maurice Thorez. À ce moment, il n’est pas seulement le dirigeant du parti, le député, mais c’est aussi le vice-président du Conseil depuis janvier 1946 : il occupe alors une place de tout premier plan au sein de la nouvelle IVe République.

Thorez insiste sur le projet défendu par son parti

Validée par le référendum du 13 octobre, la nouvelle Constitution conduit à de nouvelles élections législatives qui redonnent au PCF sa première place dans le paysage politique national (avec plus de 5 400 000 suffrages, soit 28,6 % des exprimés et 182 députés).

Si Maurice Thorez revendique alors la présidence du Conseil, il doit donner des gages non seulement aux autres forces du tripartisme (alliance MRP-SFIO-PCF, issue de la Résistance, qui gouverne le pays depuis le départ du général de Gaulle, en janvier 1946), mais aussi à l’opinion publique internationale et française. C’est en ce sens qu’il faut lire cet entretien où il évoque « un passage démocratique au socialisme ». Plus qu’un gage démocratique, c’est l’affirmation, dix ans après 1936, de l’intégration du PCF dans la culture nationale éloignée du modèle soviétique. Il rejoue en quelque sorte le moment du Front populaire où le PCF avait eu un rôle moteur, mais il n’est pas isolé ; on peut rapprocher son analyse de celle de son homologue italien Palmiro Togliatti, qui développe, entre 1944 et 1947, l’idée de « la démocratie progressive ».

Au cours de l’entretien, Thorez insiste sur le projet défendu par son parti pendant les dernières élections : « Nous ne demandions pas au peuple le mandat d’appliquer un programme strictement communiste. » En ce sens, mon analyse diverge de celle de Philippe Buton, qui pense que cet entretien s’inscrit dans une stratégie de prise de pouvoir pour instaurer une « démocratie populaire » en France (1). Certes, le PCF, tout comme le parti bulgare de Dimitrov, adopte la ligne générale des orientations voulues par Staline, mais il faut lire dans cet entretien une certaine prise de distance avec Moscou ou, si tel n’est pas le cas, une adaptation nationale, un champ des possibles : « Les progrès de la démocratie à travers le monde, en dépit de rares exceptions qui confirment la règle, permettent d’envisager pour la marche au socialisme d’autres chemins que celui suivi par les communistes russes (…). Nous avons toujours pensé et déclaré que le peuple de France, riche d’une glorieuse tradition, trouverait lui-même sa voie vers plus de démocratie, de progrès et de justice sociale. » Il s’agit d’ériger, comme l’a souligné l’historien Stéphane Sirot, la France en modèle.

Une grille de lecture pour comprendre la politique du PCF

Toutefois, la candidature de Thorez échoue le 4 décembre : il obtient 259 voix, alors que pour l’investiture, il fallait 310 suffrages. Le 16 décembre, c’est le retour de Léon Blum à la tête du gouvernement. Ce moment qui renforce la nationalisation du PCF est aussi celui de la quête de partenariats forts, ici avec la Grande-Bretagne de Clement Attlee, dont Thorez évoque avec force et conviction l’impérieuse nécessité dans le cadre de la victoire sur l’Allemagne, de la reconstruction, de la « bataille de la production ».

Mais cet entretien reflète plus qu’un moment (un élément tactique), il propose aussi une grille de lecture pour comprendre l’un des éléments de la culture politique du PCF, qui souhaite incarner un modèle républicain émancipateur, héritier de 1789, des luttes pour le droit au bonheur, du Front populaire et du Conseil national de la Résistance (CNR). Annie Kriegel l’avait remarqué : « L’ultime forme qu’a épousée le rêve thorézien, sur le point de s’évanouir, d’une allègre et paisible ascension du PCF au statut de parti messianiquement promis à incarner la France, la République, la classe ouvrière, un socialisme marié avec la liberté. » Malgré tout, ce texte est vite oublié pendant la guerre froide, même si Waldeck Rochet, qui s’oppose à l’invasion de Prague en 1968, le reprend pour justifier son attitude et sa fidélité au « parti de Thorez », en rappelant les moments historiques de prise de distance à l’égard du PCUS : « Nous avons eu aussi des désaccords sur certaines questions importantes, même s’ils n’ont pas été rendus publics », et le secrétaire général du PCF de mentionner l’interview au Times (2).

(1) Cf. Les lendemains qui déchantent. Le Parti communiste français à la Libération . Paris, PFNSP, 1993, pp. 251-252.
(2) Cf. Archives du PCF, fonds W. Rochet, 4septembre 1968.
L’Humanité du 19 novembre 1946 (extraits)

« Nous ne demandions pas au peuple le mandat d’appliquer un programme strictement communiste, c’est-à-dire reposant sur une transformation radicale du régime actuel de la propriété et des rapports de production qui en découlent. Nous avons préconisé un programme démocratique et de reconstruction nationale, acceptable pour tous les républicains, comportant les nationalisations, mais aussi le soutien des moyennes et petites entreprises industrielles et artisanales, et la défense de la propriété paysanne contre les trusts. (...) L’accord devrait résulter d’une juste solution de la question allemande. Nous ne comprenons pas qu’on nous refuse le charbon de la Ruhr (...). »

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Published by BANDERA ROSSA
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