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25 décembre 2016 7 25 /12 /décembre /2016 15:05

Répertoire ancien pour xénophobie moderne

Un jour, on retiendra peut-être qu’à l’été 1993 un amendement parlementaire relatif à la politique dite de maîtrise de l’immigration sema la zizanie dans les rangs du gouvernement de la droite. Le ministre de l’intérieur eut à faire face à la fronde de ses collègues plus libéraux, qu’aiguillonnait la presse. Pour couronner des mesures qui, prises ensemble, formaient système (1), un député zélé du nom d’Alain Marsaud proposa que la police puisse procéder en direction des populations immigrées à des contrôles d’identité qui seraient fondés « sur tout élément permettant de présumer la qualité d’étranger autre que toute appartenance raciale » . Le caractère lamentable et ubuesque de la formule n’a échappé à aucun commentateur, et M. Marsaud a atteint là le premier degré d’une célébrité qu’il peut espérer durable.

Depuis le siècle dernier, des cercles, certes limités, de spécialistes retiennent ainsi, et portent de génération en génération à la connaissance du public, le nom de Pradon, député de l’Ain, auteur de diverses propositions de loi visant à établir une taxe de séjour sur les étrangers. Durant la séance du 2 février 1888, Pradon eut le bonheur de présenter à ses collègues parlementaires un long rapport sur son sujet de préoccupation : « Nous ne pouvons, il est vrai, méconnaître que les événements des vingt dernières années aient troublé de quelque amertume la bienveillance proverbiale de notre pays pour les étrangers (2). » Son courroux était dirigé d’abord contre les Allemands, ces Prussiens installés en France dans les grandes industries, les maisons de commerce ou à leur compte dans les villes. Mais il n’épargnait pas non plus les Italiens, qui « font une redoutable concurrence aux ouvriers du pays »  : « Leur emploi dans les chantiers a souvent suscité des rixes avec nos nationaux. De nombreuses plaintes se sont élevées. De nombreuses expulsions ont dû être ordonnées. Néanmoins, le nombre des étrangers va toujours grossissant. » A l’Est, notait-il encore depuis la tribune de l’Assemblée, « l’infiltration suisse est également assez sensible » . Prenant appui sur des statistiques judiciaires définitivement édifiantes, il affirmait que les étrangers formaient un « contingent considérable de l’armée du crime »  : « Il n’est pas besoin d’insister. Le danger est évident. Il est immédiat. »

Il devenait nécessaire, de son point de vue, de prendre des mesures législatives pour réaffirmer dans un domaine délaissé l’autorité défaillante : « Sous notre régime de liberté, la police répugne à toute recherche arbitraire. Les surveillances préventives se sont partout relâchées. Cet état de choses nouveau a présenté aux repris de justice, aux vagabonds, aux déclassés d’au-delà nos frontières des avantages et des commodités dont naturellement ils se sont empressés d’abuser. Jamais dans la masse immigrante on n’avait relevé une telle proportion d’éléments perturbateurs. Notre territoire semble être devenu le refuge des gens louches de tous pays. Paris reçoit le rebut social des deux continents. Toute une société trouble d’aventuriers exotiques aux professions équivoques, clientèle assidue des chambres correctionnelles, s’y donne rendez-vous. »

Les immigrés si peu recommandables (parmi lesquels l’équitable rapporteur savait néanmoins reconnaître « d’honnêtes travailleurs étrangers » ) étaient en France, au recensement de 1886, un peu plus d’un million, soit environ 3 % de la population du pays. Pradon annonçait, en ordre décroissant d’importance, leur nombre par nationalités : 482 861 Belges, 264 568 Italiens, 100 114 Allemands, 79 550 Espagnols, 78 584 Suisses, posant par leurs moeurs de graves problèmes d’intégration, voire, dans certains cas, des dangers imparables. Il n’omettait pas de préciser que ces chiffres ne représentaient qu’ « une part de la population immigrante » et qu’il fallait compter avec une mouvance incernable, celle des clandestins, dont la rumeur colportait le grand nombre. « Le recensement ne saisit sûrement que des étrangers ayant un établissement permanent. Quant aux ouvriers qui travaillent à la journée et qui vont et viennent entre leur pays et le nôtre, faisant, en quelque sorte, des campagnes industrielles ou commerciales, il y a mille chances pour que les chiffres officiels n’en fassent point mention. »

Ces sentiments étaient partagés par de larges secteurs d’une opinion qui ne se formait pas exclusivement au zinc des cafés ; les plus dignes enceintes s’en faisaient l’écho. « Nous sommes envahis et, peu à peu, submergés par le flot étranger » , affirmait André Barrier dans une thèse consacrée en 1898 à la Police des étrangers en France et la Taxe de séjour  (3). A la question sociale qui taraudait la France, la discussion autour de l’immigration vint tout naturellement fournir un exutoire avec ses solutions d’évidence. La présence étrangère fut alors « examinée à un point de vue économique auquel personne n’avait songé jusque-là »  : « Bien que la statistique des sans-travail n’ait jamais été faite, il est incontestable que le nombre des ouvriers français sans travail est de beaucoup inférieur à celui des étrangers qui sont employés dans notre pays. En conséquence, nous nous trouvons en face de cette constatation brutale : s’il n’existait pas d’étrangers en France, il y aurait du travail pour tous nos nationaux. » A la concurrence sur le marché du travail, le docteur en droit André Barrier joignait des arguments sur la délinquance, le coût de l’indigence et des charges diverses pour arriver à la conclusion que le pays ne pouvait accueillir toute la misère du monde et qu’il fallait en venir à des mesures spéciales, « la France ayant assez de ses pauvres et n’ayant pas besoin de ceux des nations voisines (4) » .

« Une invasion déguisée »

Dans les années 1880 et au début des années 1890, lAssemblée nationale s’attacha à porter remède à ce qui était perçu comme un « problème ». Devant l’Académie de médecine en 1883, à propos de la récente épidémie de fièvre typhoïde, Rochard, de la mairie de Paris, fit une intervention très applaudie sur les dangers de l’établissement des immigrés en France : « Si le chiffre de la population se maintient, s’il s’accroît même encore dans une très faible proportion, cela tient à l’immigration étrangère. C’est l’étranger qui comble nos vides, et cette introduction parmi nous d’éléments le plus souvent hostiles, c’est une invasion déguisée, c’est une menace pour l’avenir. Un peuple qui se recrute à l’étranger perd vite, dans ce commerce, ses moeurs, ses forces propres, il y perd avec le temps ce qu’il a de plus précieux, sa nationalité (5). »

Pour répondre à de semblables inquiétudes, le député de l’Ain, Pradon, présenta cette année-là, « sous une forme très claire et très littéraire (6) » , une proposition de taxe annuelle de séjour pour chaque étranger, fixée à 18 francs de l’époque. Son collègue Thiessé proposait en 1885 une taxe proportionnelle au salaire perçu ; un autre parlementaire, Steemackers, demandait au patronat 10 centimes par jour et par immigré embauché. Le 23 novembre 1885, Pally exigeait que ne soient employés dans les travaux publics que des ouvriers français, mais le ministre des affaires étrangères attira l’attention des élus sur les complications internationales pouvant résulter d’une telle mesure, « en opposition absolue avec l’esprit des traités et avec les principes du droit des gens (7) » .

Un homme de justice, le substitut du procureur général de Caen, suggérait en 1887 de surévaluer la patente des étrangers candidats au commerce et d’augmenter les droits de succession des non-nationaux, mais aucun élu de la République ne retint ces propositions, dont on disait qu’elles avaient un goût d’Ancien Régime. La fin de l’année 1889 vit successivement monter à la charge Castelin et Déroulède, Lalou, Macherez et Deville, suivis de Brincard et Haussmann, d’Hubard, Barbe et Montaut : des taxes obsessionnelles, un livret pour les étrangers où tout serait noté de leurs déplacements et de leurs emplois, trois ans de service obligatoire dans la légion, etc. Source potentielle d’inspiration pour ceux de leurs homologues d’aujourd’hui en panne d’idées, un certain nombre de parlementaires rivalisaient donc d’imagination pour plaire à leurs mandants et répondre à ce souci : faire payer aux immigrés le bon air du pays de France qu’ils croyaient avoir pour rien.

Il existait évidemment une autre manière de voir : celle dont la France aimait à se prévaloir aux yeux du monde. A l’heure de célébrer avec faste le centenaire de la Révolution, à l’été 1889, se tint, au milieu des festivités de l’Exposition internationale, un colloque solennel sur l’intervention des pouvoirs publics dans les questions d’émigration et d’immigration. Devant les représentants de la république Argentine, de l’empire du Brésil ou du royaume d’Hawaï, et en présence de Savorgnan de Brazza, commissaire général de la République au Congo, Isaac, sénateur de la Guadeloupe, prononça le discours inaugural au Collège de France : « Le fait de se transporter, de s’établir, de vivre là où l’on espère trouver une existence plus sûre est une des manifestations les plus naturelles de l’activité humaine. L’histoire de l’émigration, c’est l’histoire même de la civilisation à travers les âges. On voit s’y refléter toutes les phases, bonnes ou mauvaises, de la longue transformation des peuples (8). »

Mais chaque époque d’incertitudes ramène la tentation de toutes les fermetures, avec son cortège de brimades et ses conversions idéologiques. En proie à la crise, la France de 1935 restreignait l’accès des étrangers à l’activité économique, multipliait les embûches légales au droit de résidence ; celle de 1938, à la veille de la guerre, s’attaquait avec une brutalité certaine à ceux que l’on appelait les « irréguliers » et déjà les « indésirables ». Aux protestations des associations, les gouvernants répondaient par les mots de dénégation qui s’inscrivent à l’identique dans les pages de notre présent : « Le décret-loi du 2 mai 1938 sur la police des étrangers ne modifie en rien les conditions régulières d’accès sur notre sol et ne porte aucune atteinte aux règles traditionnelles de l’hospitalité française, mais il donne la possibilité de frapper désormais de peines sévères tout étranger qui se serait montré indigne de notre hospitalité (9). » Après quoi, l’on pouvait passer à l’application rigoureuse de mesures de police dans une indifférence qu’avait préparée une décennie de discours d’exclusion. La pièce se rejoue, elle est à l’affiche.

Philippe Videlier

Historien, CNRS, Maison Rhône-Alpes des sciences de l’homme.

 

 

 

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Published by BANDERA ROSSA
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