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7 janvier 2017 6 07 /01 /janvier /2017 15:15
REMUE-MENINGES:L’actualité de l’œuvre de Lucien Sève pour penser un monde nouveau
 

L’actualité de l’œuvre de Lucien Sève pour penser un monde nouveau

 
Mardi, 3 Janvier, 2017
L'Humanité
Le philosophe Lucien Sève, ici en 2003. Photo : Francine Bajande
Le philosophe Lucien Sève, ici en 2003. Photo : Francine Bajande

Avec les contributions de Stéphane Haber, professeur à l’université Paris Ouest-Nanterre La Défense, Cynthia Fleury, philosophe et psychanalyste et Yves Schwartz Professeur émérite de philosophie.

  • Une approche prometteuse de l’individualité par Stéphane Haber, professeur à l’université Paris Ouest-Nanterre La Défense, directeur adjoint du Laboratoire Sophiapol

Longtemps ignoré, Marxisme et théorie de la personnalité (paru en 1966), de Lucien Sève, apparaît aujourd’hui comme l’un des ouvrages les plus intéressants de la riche tradition marxiste de langue française du XXe siècle. La question que pose le livre est claire. Le marxisme se présente d’abord comme une certaine conception de l’Histoire et de la société. C’est, au fond, une théorie du capitalisme qui cherche à clarifier ses présuppositions les plus profondes et qui affirme que celles-ci peuvent prendre la forme de thèses très générales sur le monde social et son évolution. Penser le réel, c’est même d’abord, ici, mettre au jour des entités objectives de très grande taille qui semblent douées d’une sorte d’autonomie grandiose : mouvements de fond de l’Histoire, développement des systèmes économiques, logique des composantes de cette grande chose que l’on appelle société. Mais qu’en est-il de l’individu ? En quoi possède-t-il une réalité propre ? Et, en dernier ressort, quelle est sa valeur propre ? La proposition audacieuse de Lucien Sève a consisté à faire de la réponse à ces questions, qu’il prend au sérieux, une façon d’assouplir et d’élargir le marxisme. La capacité inentamée de celui-ci à révéler des aspects essentiels du monde historique qui est le nôtre doit aussi faire ses preuves au contact des problèmes soulevés par la consistance psychique de l’individualité, ainsi que par le fait de la singularité individuelle.

Une des idées principales de l’ouvrage s’exprime dans la formule suivante : « La fonction progressive la plus importante de la personnalité, c’est le développement des capacités » (Marxisme et théorie de la personnalité, Éditions sociales, 1981, page 386). Cela signifie que l’éveil des talents, l’acquisition, la complexification des aptitudes, l’élargissement du répertoire de savoir-faire caractérisent fondamentalement l’ordre humain historiquement conçu, mais aussi, par contrecoup, l’ordre psychique. Car celui-ci reproduit le travail collectif de l’espèce humaine sur la longue durée. Conformément aux thèmes constitutifs du marxisme, le développement de la personne depuis l’enfance et au-delà a donc bien comme condition de possibilité le développement social, c’est-à-dire, concrètement, l’enrichissement économique rendu possible par les progrès techniques et l’organisation du travail, mais ce développement a des contours originaux. En effet, parce que, à un niveau élevé de ce développement, il y a plus de besoins, il y a aussi plus de choses à faire, plus d’activités à exercer et plus d’intelligence à mobiliser afin de les exercer. Ce sont des possibilités nouvelles de se développer qui s’offrent et s’élargissent ainsi au cours du temps pour l’individu.

Cette approche est d’une grande originalité. Car, spontanément, nous rattachons le psychique et le personnel à une sorte de possession privée, à une intériorité préservée : c’est la part de ce qui n’est pas social, de ce qui n’est pas dans le monde, n’appartenant qu’au « moi ». Par certains côtés, la psychanalyse a donné une force nouvelle à ce préjugé : les petits drames privés dont l’espace familial est le théâtre fourniraient la clé de notre caractère et de nos attitudes. Certes pas absurde, une telle conception reste pourtant extraordinairement étroite. Ce sur quoi Lucien Sève est amené à insister, c’est, par contraste, le fait que le psychisme se construit par l’exercice d’activités (apprendre à faire des choses dans le monde et les faire effectivement, se transformer soi-même au cours de ces processus), au contact des objets et des dispositifs (les outils, les constructions, les milieux) que l’ingéniosité des autres, avant nous, a rendu disponibles.

Surtout, il ajoute que chaque individu ayant sa propre histoire, son propre caractère, sa propre manière de s’approprier les résultats objectivés de l’ingéniosité et de l’intelligence humaines, se définit d’abord par une combinaison spécifique de savoir-faire. Bref, chacun de nous sait faire ceci ou cela, fabriquer une commode à partir de planches de bois ou rechercher des informations sur Internet, soigner les malades hospitalisés ou dessiner des animaux au fusain, etc. C’est cela qui donne à chacun une personnalité riche, unique et évolutive. Ainsi, on peut dire que c’est l’ordre du psychisme individuel qui introduit de la diversité, de la souplesse et même un peu d’imprévisibilité et de contingence dans le monde. Il forme une sorte de contrepartie à la dureté grise de la réalité sociale, une réalité très souvent tissée de dominations figées, de contraintes impersonnelles ou de fatalités aveugles.

 

  • L’imbrication des logiques intimes et politiques par Cynthia Fleury, philosophe et psychanalyste

Cynthia Fleury philosophe5 novembre 2013photo Francine BajandeL’enseignement de Lucien Sève pour l’éthique a été considérable : dans le sillage de la pensée critique marxiste, il propose ainsi une vision de la personne, de l’individu-sujet, sublimation de ses biographies sociale et intime, dépassant sans cesse sa réalité neurobiologique, luttant contre tous les aliénismes, et les plus pathologiques d’entre eux ne sont pas nécessairement ceux que l’on croit tant les aliénations socio-économiques, historiques, perpétuent leur pesanteur. Oui, il existe une articulation immense entre l’individu et la société, entre l’éthique qui vise le déploiement du caractère agent de l’homme et la politique qui vise à l’émancipation collective, et qui ne devrait pas simplement se réduire à l’organisation des vies sous contrôle. Pour ma part, j’ai essayé de suivre cet enseignement, près d’autres confins, mais qui rentrent en résonance avec ceux pratiqués par Lucien Sève, ceux de la philosophie politique et ceux de la psychanalyse. Deux exemples pour témoigner de cette filiation à la pensée de Lucien Sève.

La notion d’irremplaçabilité liée à la protection de l’État de droit, le ruban de Möbius qui unit l’individuation et la démocratie. Puis, la création, à l’Hôtel-Dieu, de la chaire de philosophie à l’hôpital qui défend une approche holistique du soin, indissociable d’une approche subjective, politique et institutionnelle du soin. L’imbrication des logiques et des résistances intimes et politiques est, je crois, l’un des enseignements de Lucien Sève : comment analyser leurs formations, et les combattre en sollicitant une philosophie humaniste. Qu’entendre par « irremplaçabilité » ? Car, un contresens sur le concept est vite arrivé. Nous ne sommes précisément pas ni Médée ni Cronos, qui se croient irremplaçables jusqu’à rendre invalide la notion de générativité. Non, l’aventure de l’irremplaçabilité demeure une revendication de l’engagement collectif au sens où celui-ci magnifie le sujet que nous sommes, et non pas le nie. Le processus de subjectivation ne s’assimile pas au repli sur soi. Bien au contraire, l’individu devient sujet lorsqu’il devient agent et qu’il se sent participer à la définition du monde. Or, la société du travail et de la consommation est un haut lieu de remplaçabilité : les êtres y sont mis à disposition, comme les produits. Croire que ce phénomène de déshumanisation n’est dommageable que pour les individus est une vision à courte vue. L’autre grand perdant de l’histoire demeure l’État de droit car, une fois l’individu déshumanisé, suradapté à la rationalité calculante, celui-ci ne sera pas à même de défendre le souci de l’État de droit. En effet, la traduction politique du découragement renvoie à un désinvestissement des affaires publiques, et si on monte au niveau du ressentiment, cela confine en revanche à des votes plus xénophobes et populistes. La psychose ordinaire, dans laquelle les individus sont trop souvent plongés dans le monde social et professionnel, mine de l’intérieur les processus et les principes de la démocratie. Quant à l’individu qui se vit comme remplaçable, il prend le risque d’une lente détérioration de son sujet.

L’éthique est le Réel auquel l’homme n’a pas accès lorsqu’il renonce à son irremplaçabilité. Un monde entier lui échappe. Précisément celui qui détient la clé de son humanité. Et voilà le sujet enrôlé dans la collaboration. Le terme est celui d’Anders pour désigner ce qui est le contraire même de l’action, quant à elle proprement indissociable du processus non falsifié d’individuation. Devenir un collaborateur, c’est devenir remplaçable, c’est entrer dans la chaîne et « vivre sans avenir », vivre comme si l’avenir disparaissait. Ce souci porté à la démocratie, nous l’expérimentons également à la chaire de philosophie à l’hôpital, où nous essayons de produire une réflexion, dans le sillage de Georges Canguilhem, de l’école de Francfort, de Theodor Adorno à Axel Honneth – celle-là même qui déconstruit les avatars de la rationalité instrumentale et qui interroge les processus de réification du sujet –, mais aussi dans le sillage de Félix Guattari, de François Tosquelles, de Jean Oury, de tous ceux qui ont cherché à analyser la dimension institutionnelle du soin. Ces derniers ont parfaitement vu que soigner le malade sans soigner l’institution relevait purement et simplement de l’imposture. Le soin est une fonction en partage, relevant de l’alliance dialectique, créative, des soignants et des soignés, qui ensemble font éclore une dynamique singulière, notamment tissée grâce à la spécificité des sujets qu’ils sont. Il ne s’agit pas de dire que la seule subjectivité fait l’affaire, mais qu’elle est partie prenante de la réussite du soin, de son caractère opérationnel.

 

  • Activité et personnalité par Yves Schwartz Professeur émérite de philosophie

Le grand ouvrage de Lucien Sève, Marxisme et théorie de la personnalité, paru en 1969, pour tous ceux qui gravitaient autour de Louis Althusser, était un « non-livre ». Encore ulcéré de ce sectarisme, je mesure quelle grandeur d’âme il a fallu à Lucien pour supporter cette stratégie d’« inexistence ». Comment donc s’est opérée ma rencontre avec lui ? De mes années de formation, j’avais éprouvé un profond malaise face à ce que je ressentais comme une distance entre les lieux de l’usinage intellectuel et le quotidien des activités industrieuses. J’ai eu la chance, à la fin des années 1970, de pouvoir « soigner » ce malaise et mieux apprécier ces ressources invisibilisées du monde du travail par une expérience de « visiteur du travail », via des activités professionnelles et surtout militantes. Et j’ai souhaité lire cet ouvrage.

Pour un néophyte « visiteur du travail », en recherche d’une théorie du sujet aux prises avec un drame dans le travail salarié, il apparaissait comme un « gouffre de vérité ». Il était enfin légitimé de s’interroger sur l’activité de travail comme lieu où les dimensions globales du monde social s’invitent dans l’agir productif quotidien. Et, de là, j’ai commencé à prendre connaissance de cette œuvre considérable.

Il y eut trois moments décisifs dans notre rencontre. Directeur des Éditions sociales, il a favorisé la publication de l’Homme producteur (1985), où avec Daniel Faïta nous tentions d’évoquer notre première expérience universitaire de travail sur le travail avec les travailleurs. Il a accepté et encouragé la transformation de ce projet en une thèse d’État, Expérience et Connaissance du travail, de 1986, qui heureusement devait revenir aux Éditions sociales pour publication en 1988. Enfin, en cette période si féconde, s’est tenu à l’Institut de recherche marxiste (IRM), sous son autorité, ce séminaire sur le statut de l’individualité dans le marxisme, dont le résultat final fut Je, sur l’individualité, en 1987. On a pu mesurer chez lui, dans ce projet collectif qui a fait bouger les choses, cette si rare qualité d’écoute, y compris des critiques, sa générosité intellectuelle, couplées à d’inaltérables convictions émancipatrices.

J’en viens donc à notre débat autour du concept d’activité. L’activité est le « mode cardinal de l’être homme », dit Lucien Sève dans l’Homme. La Tätigkeit, activité de l’idéalisme allemand « remise sur ses pieds » par Marx et récupérée par la psychologie soviétique, est au cœur de son anthropologie. Ce concept d’activité est aussi l’épine dorsale de notre « démarche ergologique », ou « étude de l’activité ». Point de convergence majeur. Et en même temps, divergence sur l’usinage de ce concept. Comme philosophe visiteur du travail, j’ai dû proposer une anthropologie réintégrant dans l’essence humaine une énigmatique continuité avec la vie. Autre façon de le dire : il est impossible et invivable pour tout agir humain d’être pur exécutant des normes de son milieu. L’activité ainsi entendue fait histoire. C’est à ce débat polémique à revivre en permanence au présent que nous renvoie l’activité : ni savoirs, ni valeurs, ni construction de l’essence humaine ne peuvent passer au-dessus des épaules de ce faire histoire mû par les dramatiques de l’activité.

On vient de prendre quelques distances avec Lucien Sève. Pourtant, deux points nous font rejoindre ses thèses et leurs conséquences sur la militance politique. Les rapports entre l’activité et l’argent. La subversion actuelle, dit-il, est que « la fin est asservie au moyen, et donc l’humain à l’argent ». Pour moi, si toute activité est enchaînement de débats de normes, ceux-ci sont tranchés par des complexes de valeurs, de vouloir vivre en santé, dont le contenu ne peut-être – au moins exclusivement – monétaire. Au cœur de la production marchande capitaliste, une disposition non marchande résiste absolument à sa réduction financière.

À une époque où se multiplient des programmes politiques, si on se donne les moyens de donner visibilité à ces débats, des bases concrètes, crédibles, peuvent nourrir une militance multiforme : s’emparer des potentialités de l’économie sociale, des « tiers lieux », déplacer le curseur de la gouvernance des entreprises des seules oligarchies financières vers les producteurs, travailleurs, territoires, consommateurs à détacher du pur consumérisme. Redéfinir le « développement » dans les échanges internationaux et, en toutes ces circonstances, s’appuyer sur les « valeurs de bien commun », étendues à l’échelle de la planète, telles qu’elles émergent dans la pénombre de ces réserves d’alternative de l’activité.

Un colloque événement

Le colloque « Philosophie, anthropologie, émancipation : autour de Lucien Sève », organisé par la Fondation Gabriel-Péri, en partenariat avec les séminaires « Marxismes au XXIe siècle », « Lectures de Marx », la Geme, les Éditions sociales, la Dispute et Espaces Marx, a rassemblé de nombreux intellectuels et militants politiques les 9 et 10 décembre dernier. Trois des intervenants ont bien voulu nous adresser un condensé de leur contribution.

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Published by BANDERA ROSSA
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