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27 janvier 2017 5 27 /01 /janvier /2017 17:20
REMUE-MENINGES:Les murs de la peur:

 

 

 

Les murs de la peur

En ce début de siècle, on n’a jamais autant évoqué la tolérance, le dialogue interculturel, les échanges entre les peuples. Pourtant, un peu partout, se dressent de nouveaux murs : à Bagdad, en Cisjordanie, à Padoue (Italie), au Botswana, comme hier à Cuincy (France) ou à Ustí nad Labem (République tchèque), etc. Sans omettre les murs virtuels du Web dont l’accès nécessite un code pour franchir le portail... Le mur protège moins bien qu’il ne sépare, il y a toujours des brèches ou des armes plus sophistiquées pour le franchir. Pourtant cela n’empêche pas sa multiplication, comme s’il s’avérait plus indestructible symboliquement qu’il n’est vulnérable matériellement.

Les murs appartiennent aux plus anciens vestiges archéologiques, et la Grande Muraille de Chine – élevée au cours des IIIe et IVe siècles avant Jésus-Christ, longue de plusieurs milliers de kilomètres – est visible sur les photographies prises depuis la Lune. Les historiens s’accordent pour dire que la plupart des villes se sont dotées de remparts et de portes gardées la nuit afin d’assurer la paix aux citadins. Le mot « mur » vient du reste du latin murus, qui désigne l’« enceinte » d’une ville, à distinguer de « murailles » (moenia) et du « mur de construction » (paries), qui donnera en français « parois »). D’abord simple palissade en bois, comme en témoignent, par exemple, les découvertes archéologiques du premier site de la future Lutèce, puis en pierres avec chemin de ronde et tours. L’amélioration de l’armement aux XVe et XVIe siècles oblige les ingénieurs à concevoir de nouvelles configurations défensives, dont l’apogée sera le plan en étoile si cher à Vauban.

La suprématie de l’armée française permet alors à Louis XIV de bâtir des portes monumentales sans mur (porte Saint-Martin et porte Saint-Denis), car il n’a aucune crainte pour la sûreté de la capitale. Les murs qui suivront seront principalement d’octroi, dans la plupart des villes. Ainsi, à Paris, le mur des Fermiers généraux, dont la construction est lancée en 1784, répond avant tout à un motif fiscal. Cette enceinte devait être équipée de portes (ou barrières) dessinées par l’architecte Claude Nicolas Ledoux (par exemple la rotonde de la Villette, l’octroi de la place de la Nation). Un perspicace observateur contemporain, Louis Sébastien Mercier, note alors la formule populaire qui circule : « Le mur murant Paris rend Paris murmurant. » Il est vrai que le mécontentement enfle et que la révolution s’annonce... L’arrivée des Russes dans la capitale française en 1814, faute de fortifications efficaces, entraîne certains parlementaires à exiger, dès 1818, un mur protecteur. Ce n’est qu’en 1840, sous l’impulsion d’Adolphe Thiers, que l’édification d’une nouvelle enceinte est décidée. Elle n’empêchera pas la défaite face aux Prussiens en 1870, et sera décriée par des parlementaires réclamant sa démolition, qui ne sera décidée qu’en avril 1919.

Paris, même sans ses fortifications – mais il existe une autoroute périphérique qui, de fait, constitue un mur infranchissable pour les piétons entre la capitale et ses banlieues –, distingue ce qui lui est intra-muros et extra-muros. Ainsi parle-t-on d’un mur inexistant, invisible qui délimiterait encore la ville.

Héritage des conditions géopolitiques du règlement de la seconde guerre mondiale et de la bipolarisation du monde : le mur de Berlin. L’Allemagne vaincue est divisée en deux, Berlin aussi. Afin d’enrayer l’hémorragie démographique (plus de trois millions et demi d’Allemands ont quitté la République démocratique allemande [RDA] entre 1949 et 1960), un mur est édifié dès juin 1961, et sa surveillance requiert la mobilisation de quatorze mille gardes et six mille chiens. Willy Brandt déclare, le jour de son installation : « Die Mauer muss weg ! » Le Mur doit disparaître ! ») Ce n’est que le 9 novembre 1989, presque trente ans plus tard, qu’il sera déconstruit, dans la liesse populaire et surtout dans un nouveau contexte géopolitique, la fin du bloc soviétique. La chute du Mur constitue dorénavant un repère de choix dans la chronologie de l’histoire de l’humanité.

Ce que dit le mur relève avant tout de la crainte et du repli : je m’enferme afin de n’être pas exposé à l’Autre, que je ne comprends pas et que je ne souhaite pas rencontrer. Il semble une mesure préventive, comme pour les gated communities (lotissements-bunkers) qui s’entourent de fossés végétalisés ou plus autoritairement de grillages, avec une seule porte gardée par des hommes armés. Leurs habitants redoutent le frottement avec d’autres populations et sélectionnent leurs relations par le biais d’une urbanité discriminante : ceux de mon enclave résidentielle sécurisée, et les autres. On doit montrer « patte blanche » à l’entrée du lotissement emmuré, qu’on vienne livrer une pizza ou dîner chez des amis.

Ce sentiment d’isolement quasi sanitaire est grandement partagé, de Los Angeles à Rio, de Buenos Aires à Istanbul, de Varsovie à Moscou, de Shanghaï à Bombay, des banlieues de Toulouse à celles de Paris (1)... Il correspond à la peur du différent. Celle-ci explique mais ne saurait en aucun cas justifier les édiles de Padoue (Démocrates de gauche) qui, le 10 août 2006, ont fait ériger un mur d’acier de 84 mètres de long sur 3 mètres de haut, sous protection policière, afin de séparer la ville « convenable » de la ville gangrenée par les dealers (2). Notons que, de ce côté-ci de la barrière, on ne trouve que des Tunisiens et des Nigérians.

Des immigrés clandestins qui tentent de franchir la clôture de 6 mètres de haut encerclant Melilla (ville espagnole au Maroc), le 28 septembre 2005, essuient des tirs ; six sont tués. Un mur de 23 kilomètres « protège » San Diego de l’arrivée des Mexicains de Tijuana et préfigure le mur de 3 200 kilomètres de béton que l’administration Bush espère réaliser entre les Etats-Unis et le Mexique, d’où viennent chaque année quatre cent mille travailleurs illégaux. Même scénario entre le Botswana et le Zimbabwe : un « mur » anti-immigration, guère efficace du reste. L’Autre ici a le visage de l’Etranger, du migrant, celui qui vient « manger notre pain » et déstabiliser « notre » société.

Les Américains ont promis aux Irakiens la paix et la démocratie, mais nourrissent surtout les oppositions et les tensions. Ils divisent le territoire pour mieux le contrôler, du moins l’espèrent-ils. Et, à Bagdad, ils montent des murs entre des quartiers à majorité chiite et des quartiers peuplés principalement de sunnites. Le résultat n’est guère probant. Pourquoi ? Parce qu’un « tout » n’est jamais réductible aux « parties » qui le constituent, il est toujours au-delà et intègre les entre-deux, les liants, les combinaisons hybrides, les contradictions explicites ou sourdes, les séparations d’une autre nature que géographique... Le mur exprime l’incompréhension, la séparation, la ségrégation. Il est alors perçu comme une violence, un empêchement à la paix, comme à Belfast, où les peacelines marquent une frontière impossible. Celle-ci résulte nécessairement d’un accord, c’est-à-dire d’une négociation qui ne peut jamais être menée à distance.

Mais les réalisations les plus impressionnantes, en matière d’urbanisme discriminant, sont le fait d’Israël (3). Des colonies juives avec des remparts, des réseaux de caméras de surveillance qui forment un mur virtuel, et la construction d’un véritable mur à partir d’avril 2002, dénommé « clôture de sécurité » (security fence), longeant en Cisjordanie la « ligne verte » (frontière de 1967). Or il s’agit d’un ouvrage en béton, haut de 8 à 9 mètres, avec alarme électrique, qui est fréquemment doublé par des fossés, des barbelés, et qui s’éloigne de la « ligne verte » de 60 à 80 mètres. Il est prévu sur plus de 700 kilomètres. Sa présence perturbe non seulement les possibilités de paix, mais désorganise également l’économie locale en coupant en deux des champs, des villages, des quartiers, en empêchant les flux habituels de travailleurs palestiniens vers Israël et entre localités palestiniennes, ainsi que les relations familiales.

L’image du mur est évidente : la peur d’autrui. Il s’agit bien sûr du mur à l’échelle d’un quartier ou d’un territoire – non du muret qui enclôt le jardin de la maison –, du mur qui divise, oppose, agresse. Il procure une puissance illusoire et retarde la solution des conflits, l’échange de paroles, la plus élémentaire urbanité. Le bâtisseur de mur est un pollueur d’humanité ! Il n’imagine pas non plus que le mur, n’importe quel mur, suggère la liberté, appelle au départ, à l’aventure. Faites le mur, pas la guerre !

Thierry Paquot

Philosophe de l’urbain, professeur à l’institut universitaire professionnalisé (IUP) de Paris-XII, auteur notamment de Terre urbaine. Cinq défis pour le devenir urbain de la planète, La Découverte, Paris, octobre 2006.

 

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Published by BANDERA ROSSA
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