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20 janvier 2017 5 20 /01 /janvier /2017 13:34

Rivalités chrétiennes en Terre sainte

Les chrétiens de Jérusalem ont très tôt été impliqués dans la première guerre mondiale. Nombre d’entre eux quitteront la région — enrôlement dans les armées ou expulsion —, et pourtant ils continueront à jouer un rôle important. Soit parce qu’ils maintiennent une relation profonde avec la Terre Sainte ; soit parce que certains d’entre eux restent sur le terrain. Mais la fin du conflit verra sombrer les rêves de souveraineté religieuse allemands et français.

 

La vie sociale se poursuit, avec des religieux aux prises avec leurs obligations, ou plongés dans la préparation des événements de la rentrée. Les publications ou les éphémérides des congrégations révèlent une vie qui n’est que la continuation logique de ce qu’elle fut de tout temps. Cela concerne notamment le patriotisme des plus jeunes, ces Français qui n’hésitent pas à rejoindre l’armée dès la mobilisation générale, apprise le 3 août. Leurs frères en religion allemands agissent de même. Chaque semaine, voire chaque jour, apporte désormais son lot de nouvelles de religieux de Jérusalem répartis sur tous les fronts. Le devoir patriotique est puissant : ayant représenté leurs pays en Orient, au-delà de la catholicité, les religieux doivent désormais se battre pour eux en Europe. Les préoccupations ne concernent pas les religieux restés en Orient, mais ceux qui ont rejoint les armées. Néanmoins, les religieux français voient pour la première fois des parades militaires d’envergure à Jérusalem, et une mobilisation ottomane partielle est même rapportée au début d’août.

En Palestine, la guerre est perçue à travers les obstacles posés à la continuation d’une vie matérielle normale. Les grandes maisons abritant les institutions chrétiennes doivent être en partie fermées. Les établissements les plus riches se voient dans l’obligation d’exercer la charité à l’égard des plus pauvres. Il devient de plus en plus difficile d’obtenir des informations de l’extérieur, avec la diffusion de nouvelles vagues ou fausses, suivies par des propagandes contradictoires. Ce conflit d’informations dure jusqu’au moment où une seule source est disponible, l’ottomane — en réalité l’allemande. Cette nouvelle situation entraîne les religieux français à adopter une position défensive.

Fin de la Terre sainte chrétienne

Si pendant quelques mois il est encore possible de vivre plus ou moins paisiblement, l’atmosphère change rapidement. L’annonce de la mort du pape Pie X, survenue le 20 août, accentue une ambiance déjà morose, renforcée par une sensation grandissante d’isolement. À la fin du mois de septembre, les bureaux de poste étrangers sont fermés. Peu à peu les religieux postés ou revenus en Europe ne savent plus rien du devenir de leurs frères demeurés en Orient. La situation empire progressivement, avec la suppression unilatérale des capitulations, réalisation d’un vieux rêve ottoman qui met fin à des siècles de domination étrangère. Les décisions politiques poussent les religieux français au désespoir : rupture des relations diplomatiques entre la France et la Turquie, réquisition des intérêts français par les autorités civiles ou militaires ottomanes. Les Européens encore sur place sont concentrés dans quelques maisons religieuses, officiellement pour mieux assurer leur protection, en réalité comme otages. La déclaration de guerre entre la Turquie et les pays de l’Entente, et la révélation de l’alliance militaire entre la Sublime Porte et les Puissances centrales sont la consécration de cette évolution. Au début de novembre 1914, c’est la fin de la Terre sainte telle qu’elle avait été redécouverte au XIXe siècle. Pour la première fois, la Turquie est capable d’imposer ses vues et de mettre un terme aux rêves politiques et missionnaires des capitales européennes. Le statut des institutions religieuses de la région n’est plus une protection pour elles.

Les éléments caractéristiques de cette nouvelle ère sont, tout d’abord, la persécution des institutions religieuses françaises. Les bâtiments protégés sont des cibles pour les Ottomans. Les religieux décrivent une atmosphère qui peut être comparée à celle de 1187, lorsque Saladin défait le royaume latin : le rêve croisé est fini, les plus belles églises, les meilleurs séminaires et écoles sont occupés ou transformés en entrepôts. Le dominicain Marie-Joseph Lagrange, l’assomptionniste Léopold Dressaire, réputés comme des scientifiques de rang international et des hommes de grande piété, sont désormais dénoncés comme de vulgaires espions. Le consul général de France, connu pour sa superbe et son grand uniforme, symboles de ses prérogatives étendues, se retrouve dénué de tout pouvoir. Cette période difficile touche tous les étrangers présents à Jérusalem, même les Allemands et les Autrichiens qui doivent contribuer à l’effort de guerre ottoman. D’une certaine manière, l’investissement militaire de la région est une irruption brutale de la modernité, dont la chrétienté semble être la principale victime.

Les Jeunes-Turcs deviennent les pires ennemis de toute vie religieuse autre que musulmane. Car cette période de « turquisation » est intimement liée à une islamisation. De fait, la déclaration de djihad par l’empire ottoman contre les pays de l’Entente montre que les Jeunes-Turcs utilisent aussi cet instrument à l’intérieur. Cela apparaît par exemple dans les témoignages français, qui insistent sur le fait que les Ottomans tentent de bouter la « vraie » foi, catholique, hors de Jérusalem. Le domaine national français de Sainte-Anne devient l’illustration de cette déchristianisation et de l’islamisation. Il est l’incarnation du destin de la Jérusalem catholique parce qu’il est un élément important de la forte présence française dans la Ville sainte : l’église a été construite par les Croisés, transformée en une école coranique après la prise de Jérusalem par Saladin, donnée à la France après la guerre de Crimée en récompense de l’aide française à la Turquie, et elle est considérée comme un facteur majeur dans l’occidentalisation des populations orientales. Les Turcs confient l’église aux melkites, une communauté catholique orientale qui peut alors prendre en mains sa propre destinée, tandis que l’ancienne école des Pères blancs vouée à la formation du clergé melkite est transformée en une université islamique. Par ce geste symbolique, Jérusalem retrouve selon les Turcs sa véritable histoire. Pour consacrer ce bouleversement, ils font venir en grande pompe à Jérusalem l’étendard de Mohammed au mois de décembre 1914.

Les derniers religieux et religieuses ressortissants des pays ennemis sont enfin expulsés, entre le 14 et 24 décembre 1914. L’éviction du clergé britannique et français est un véritable défi pour la chrétienté restée en Palestine, qui doit se battre pour sa survie dans des conditions particulièrement difficiles, avec un environnement hostile, des moyens financiers très réduits et une communication minimale avec le reste du monde. Un défi pour les moines et les nonnes expulsés, qui restent en partie en Europe et en Égypte, et doivent imaginer la reprise future de leurs activités en Palestine.

La nouvelle croisade

Les premiers détails qui parviennent à propos des institutions catholiques françaises de Jérusalem confirment les pires craintes. Les Italiens sont disposés à occuper les positions françaises dès que l’occasion leur en sera donnée. D’autres catholiques sont même liés directement aux Turcs : c’est le cas des Autrichiens, accusés de collaborer à la destruction des missions catholiques. Les Allemands sont, eux, considérés comme les pires acteurs de la tragédie. La situation de la Palestine apparaît alors comme un reflet éloquent du grand plan allemand de conquête du monde, destiné à le « protestantiser ».

Le rôle du clergé français de Palestine installé désormais en France ou en Italie est de maintenir la présence française, ne serait-ce que dans les esprits, et d’assurer l’avenir de celle-ci. Les religieux doivent commencer une nouvelle croisade, pacifique et combative à la fois.

La croisade pacifique consiste d’abord à faire connaître la situation réelle de la Palestine, en particulier la véritable signification de l’expulsion, dont le but ultime est d’effacer toute trace française du paysage de Jérusalem. La volonté ottomane d’humilier apparaît plus que jamais au cours de la pénible pérégrination des religieux à travers une partie de l’Orient, après leur éviction de la Ville sainte. La France doit reconquérir Jérusalem, en s’inscrivant dans la tradition des ancêtres, en restaurant la « civilisation » et reconstituant ses foyers constitués par les institutions catholiques. Car celles-ci ne sont pas seulement des abris de pèlerins, d’orphelins ou d’élèves ; ce sont aussi de solides points d’appui pour la mission française dans la région. Il existe un lien direct entre la fermeture de ces établissements et leur réouverture future. Comme l’écrit le père Lagrange, « L’École pratique d’études bibliques a été fermée parce que française, elle renaîtra française. »1.

La préparation de l’avenir se fonde sur une vive dénonciation des Allemands. Certains religieux sont particulièrement actifs, comme les pères dominicains. Ils connaissent parfaitement l’esprit allemand, ils l’ont combattu en matière d’exégèse et désirent désormais agir de même en ce qui concerne l’histoire immédiate.

Lagrange, une fois installé à Paris, s’engage dans une activité de publiciste. Il met en relief le rôle des ennemis de la France en Palestine : il est clair, selon lui, que l’islamisation du pays lui fait courir de grands risques. Pourtant le principal danger vient des « exigences audacieuses d’une administration militaire où se manifesta dès le premier jour une influence allemande prépondérante, beaucoup plus hostile que celle des Jeunes-Turcs. » Sa dénonciation de l’esprit allemand passe également par des conférences qu’il prononce à l’Institut catholique de Paris, dans lesquelles il juge et condamne quatre siècles de Réforme allemande. Ce combat contre l’ennemi présent vaut aussi pour la répartition des tâches à l’avenir. C’est ainsi que Lagrange, accompagné de l’assomptionniste Athanase Vanhove demande à ce que la France agisse efficacement contre les aspirations italiennes sur le catholicisme de Terre sainte.

Patriotisme religieux

Certains religieux considèrent qu’il n’est pas suffisant d’agir sur le papier et qu’il faut le faire dans un sens très concret. Demeurés sur place, ces hommes d’Église souhaitent servir l’Entente de manière à influencer l’évolution de la région. Ils ne prennent pas directement part aux combats mais apportent des informations fondamentales aux militaires grâce à leur profonde connaissance du terrain, à leurs étroites relations avec les populations locales et à leur engagement intense contre un ennemi commun, l’Allemagne. Leur profonde connaissance de la Terre sainte est le meilleur guide pour la conquête de la Palestine ; les religieux engagés par les Britanniques et les Français utilisent ce biais pour revenir le plus rapidement possible à Jérusalem. L’habit militaire, facilement accordé par Paris, soucieux de renforcer la présence française en Palestine dans la perspective du règlement du statut politique de ce territoire, est d’ailleurs jusqu’en 1919 le seul moyen de revenir en Terre sainte, son accès étant strictement limité en vertu de la loi martiale instaurée par le général Edmund Allenby après son entrée à Jérusalem.

Cette facilité accordée par les autorités françaises aux religieux ressort de la logique des premières semaines de la guerre. Sur fond de rapprochement entre la France et le Saint-Siège, prédomine le souci de préserver, voire de renforcer les liens entre le gouvernement et les communautés religieuses, dont certaines s’étaient montrées par trop critiques à l’égard de Paris. Pour cela, et parfois à leur demande, ces dernières peuvent recevoir leurs allocations tout au long du conflit. Ces fonds concernent également à partir du printemps 1916 des religieux encore en place en Palestine, qui peuvent bénéficier d’une aide transitant par le consul d’Espagne, en charge des intérêts français. Ces mesures suscitent la gratitude des congréganistes qui assurent le gouvernement français de leur collaboration active après la fin de la guerre. Cela va même, dans les derniers mois du conflit, jusqu’à l’attribution d’un versement exceptionnel au Patriarcat latin de Jérusalem et à la custodie franciscaine.

Selon les religieux français, les Turcs, auxquels se joignent les Allemands, veulent créer une Palestine nouvelle qui n’a plus rien à voir avec la Terre sainte que les ecclésiastiques français avaient imaginée. Cette situation est inacceptable pour eux. C’est pour cela qu’ils tiennent à poursuivre leur engagement à partir de l’étranger et reconstruire une Terre sainte, d’abord dans leurs esprits. Leur image de la Palestine reste peu ou prou inchangée : ce qui a débuté à l’automne 1914 ne constitue qu’une parenthèse, qui sera facilement et rapidement dépassée. C’est d’ailleurs dans ce sens que dès la prise de Jérusalem, en décembre 1917, les communautés se manifestent pour accélérer leur retour ; ce qui correspond à l’intérêt de la France.

Souveraineté allemande sur les Lieux saints

L’image de la Palestine dépeinte par les chrétiens européens demeurés sur place concorde avec celle déjà décrite : Jérusalem est placée sous le signe de la militarisation, de la turquisation, de la déchristianisation et de l’islamisation. Le contexte n’est pas favorable pour les religieux qui ont en charge les institutions françaises. À Notre-Dame de France, le seul assomptionniste restant, un Allemand, doit protéger les quelques pièces laissées à disposition, le reste du vaste édifice étant occupé par les Turcs. C’est par ailleurs le cas pour le dominicain libanais et trois religieux suisses qui restent au couvent de Saint-Étienne. Ces deux bâtiments sont investis par les Turcs, qui y installent des services militaires ou civils. Dans les deux cas, les religieux doivent protéger les biens des institutions : ils peuvent compter sur l’actif consul d’Espagne, Antonio de la Cierva y Lewita, comte de Ballobar, en charge des intérêts français, puis de la plupart des pays impliqués dans la guerre. Ballobar remplit alors les fonctions de protecteur des intérêts catholiques, travail très délicat après la suppression des capitulations, en septembre 1914, et s’efforce de faire respecter un minimum de coutume internationale.

Toutes les institutions chrétiennes sont concernées par le temps de guerre. L’hôpital autrichien de Tantour, l’hospice allemand Saint-Paul de la Porte de Damas, le sanatorium allemand du mont des Oliviers abritent alors des troupes ottomanes ou germano-autrichiennes. L’occupation militaire n’est qu’une des plaies qui affectent les communautés chrétiennes restant à Jérusalem, avec les souffrances dues au blocus franco-britannique de la côte et aux réquisitions opérées par l’armée turque : pas d’argent, pas d’or, pas de nourriture, des maladies, l’humiliation et la mort. Dans ces conditions, le patriarche latin de Jérusalem appelle très tôt les religieux à quitter le pays.

Selon quelques témoins oculaires autrichiens et allemands, en dépit de l’humiliation subie au début du conflit, et malgré les impératifs de la realpolitik qui mène à une alliance gênante avec les Ottomans musulmans, Jérusalem sans la présence française est la possibilité d’accéder à l’émancipation. Pour les religieux français, il s’agit d’une croisade ; les Autrichiens et les Allemands pensent de même. Les soldats autrichiens qui entrent dans Jérusalem, de passage vers le front d’Égypte, pénètrent dans la ville comme des pèlerins ; et même, les Autrichiens semblent soucieux d’améliorer la situation du catholicisme en Terre sainte. À l’instar des Français par le passé, les Autrichiens et les Allemands se considèrent comme participant au développement de Jérusalem. On songe à utiliser de manière efficace certaines institutions chrétiennes.

Une meilleure coordination entre les domaines religieux et politique amène une amélioration relative des conditions de vie à Jérusalem, comme une compensation à la « négligence » des Turcs, et des initiatives combinées entre religieux et officiers atténuent certaines peines. Les consuls d’Allemagne et d’Autriche empêchent l’évacuation de la Ville sainte après l’accroissement de la menace britannique sur la Palestine. Ainsi, les Puissances centrales démontrent qu’elles ne sont en aucun cas ennemies de la sainteté de la Ville — à l’inverse des Britanniques qui osent jeter des bombes sur Jérusalem. Et à la veille de la prise de Jérusalem, les Allemands tentent d’empêcher la radicalisation des mesures anti-chrétiennes : Berlin et Vienne renvoient à Jérusalem leurs représentants, qui avaient quitté la place devant l’avancée britannique, afin d’améliorer la protection des populations.

La guerre représente enfin la possibilité pour l’une des confessions de Jérusalem d’atteindre une importance jamais acquise auparavant : les protestants allemands, dont l’église du Rédempteur devient officieusement l’église de la garnison protestante (la Dormition — des bénédictins allemands — devenant son homologue catholique). Ces personnes qui avaient toujours été placées à l’ombre de la domination française, britannique ou italienne peuvent alors émerger, et poursuivre leurs activités scientifiques dans le cadre de l’Institut évangélique allemand pour l’étude de l’antiquité de la Terre sainte. Le cas du protestantisme, religion de la maison de Hohenzollern, est représentatif des Allemands en général, depuis longtemps désireux de contester le monopole français dans la Ville sainte, qui peuvent enfin réaliser leur rêve. C’est aussi la volonté d’obtenir la place prépondérante. Cette tendance est affichée par des officiels allemands : alors que, selon le protocole, la place d’honneur dans les églises aurait dû revenir au consul général d’Espagne en charge des intérêts de la puissance protectrice, ce sont eux qui s’y installent. D’autres initiatives montrent encore que l’Allemagne et l’Autriche ne sont pas seulement disposées à assurer la protection des catholiques demeurant en Palestine, mais à étendre leurs prérogatives : les Autrichiens tentent de rompre le statu quo à l’église de la Nativité, à la Noël 1916, au détriment des Grecs orthodoxes.

Affectés par les premières mesures de temps de guerre, certains établissements allemands d’enseignement peuvent rouvrir leurs portes assez rapidement. S’engage alors une réflexion sur l’avenir de la germanité dans la région : celle-ci peut être préservée, voire développée. Si dans un premier temps on désire rester modeste, la facilité relative avec laquelle il est possible de reconstituer les réseaux allemands donne un certain vertige. Le prestige allemand ne peut que s’accroître et profiter de l’absence des Français. Cela se déroule de manière relativement naturelle, les établissements du Reich exerçant désormais un monopole dans les domaines traditionnels d’activité des établissements occidentaux en Orient. Par la suite, le développement allemand s’appuie sur certaines idées préalables, notamment sur l’observation ancienne du système français : c’est la possibilité de profiter de l’effondrement de la France en Palestine pour prendre sa place, avec la volonté de s’attirer les suffrages du Saint-Siège.

Ainsi, le député catholique au Reichstag Matthias Erzberger propose de fonder une association allemande dans le but de préserver les intérêts catholiques en Orient. Il parvient à un accord concernant les institutions allemandes en juin 1916 et se montre désireux de l’étendre à tous les autres établissements. Il s’efforce plus tard de mettre en avant ses initiatives pour bien montrer que l’Allemagne n’est pas le pire ennemi du catholicisme. Erzberger pense également qu’il est possible de pousser le sultan à confier le Saint-Sépulcre à l’Allemagne, qui en ferait ensuite don au pape. Comme cela ne peut être réalisé, il imagine une opération du même type, de moindre ampleur cependant, en reportant son attention sur le Cénacle de Jérusalem. Celle-ci constituerait d’une part une compensation pour l’abolition des capitulations ; d’autre part, elle permettrait d’améliorer sensiblement les relations entre Berlin et le Vatican d’une part, mais surtout entre la Sublime Porte et le Saint-Siège, l’Allemagne étant depuis quelques années soucieuse de les voir établir des relations directes (ce que la France refuse absolument, prétextant de sa préséance de puissance protectrice). Le projet n’aboutit toutefois pas. Erzberger se fixe pour but ultime d’éviter la destruction de la Ville sainte avant son siège par les Britanniques.

La catholique Autriche met en avant son statut de puissance dénuée de tradition coloniale pour tenter d’accroître son rôle en Orient. Elle se pose en puissance qui ne soit pas seulement une annexe de l’Allemagne ou un substitut de la France. Outre son souci de jouer la carte du panarabisme ou du panislamisme, elle a aussi à cœur d’utiliser celle du catholicisme : considérant l’Allemagne comme trop engagée du côté des Ottomans, elle se veut plus respectueuse du patrimoine chrétien, notamment catholique. C’est là tout le sens de l’action de Frantz Fellinger, recteur de l’hospice autrichien de Jérusalem. À ce titre, le Reich considère d’un mauvais œil la venue à Jérusalem, en octobre 1917, d’une délégation autrichienne conduite par l’archiduc Hubert Salvator et comprenant Alois Musil. Selon Berlin et les officiers allemands de Palestine, en agissant de cette manière, Vienne semble clairement faire de l’activisme catholique. Si la délégation doit constater que les chrétiens de Terre sainte sont irrécupérables parce que déjà dans l’attente des Britanniques, elle met en avant l’identité catholique de l’Autriche, en invitant des élèves ottomans, en particulier latins, à venir y faire leurs études. Mais au contraire de ce que l’on peut observer pour l’Allemagne, il semble que l’Autriche n’élabore pas de plan précis lui permettant d’offrir une alternative au réseau français. Et la visite de Hubert Salvator est bien tardive.

Illusions perdues

Parmi les groupes chrétiens, la première guerre mondiale n’a pas le même impact. Pour les Français, elle signifie un nouveau défi. Expulsés de Jérusalem, ils doivent préserver vivante la mémoire de la Terre sainte et construire un nouveau royaume latin. Selon eux, la fin de la guerre doit signifier l’entière reconstitution de leur présence, avec une Palestine désormais placée sous autorité chrétienne. Ces religieux sont alors sûrs — comme d’ailleurs les autorités françaises durant un certain temps — que la Palestine reviendra à la France. Ce sera la réalisation d’un vieux rêve et la victoire de la logique historique : la France est l’héritière du royaume latin, elle doit donc prendre en charge la Terre sainte.

Pour les Autrichiens et les Allemands, cette période est un encouragement. Pour la première fois, des représentants des Puissances centrales obtiennent une certaine souveraineté sur les lieux saints. Les protestants en particulier émergent de leur situation désavantageuse, tandis que les catholiques germanophones se retrouvent en position dominante. Par ailleurs, les Autrichiens et les Allemands sont fiers de la relative unité qu’ils sont parvenus à établir entre les chrétiens de Jérusalem. Cependant les rêves et les projets de ce temps de guerre ne sont qu’illusions. Pour la partie germano-autrichienne, la situation favorable n’est due qu’aux conditions de la guerre. La fin du conflit n’apporte pas la rédemption, elle signifie une expulsion temporaire et un retrait politique durable. Cet échec est aussi la conséquence de leurs relations ambiguës avec l’empire ottoman.

Pour la partie française, la croisade apporte dans un premier temps la victoire tant attendue : le 11 décembre 1917, des forces chrétiennes, britanniques, françaises et italiennes entrent dans Jérusalem. Mais au grand dam des religieux français de Jérusalem, ce n’est pas Paris qui est appelé à prendre en charge la Palestine. Après avoir été exclue de cette région en décembre 1914, la France est définitivement hors jeu après décembre 1917.

1«  Après vingt-cinq ans  », Revue biblique, janvier-avril 1915.

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Published by BANDERA ROSSA
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