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22 février 2017 3 22 /02 /février /2017 10:18
REMUE-MENINGES:Roland Gori Le néolibéralisme est le cercueil des libéralismes qui l’ont précédé”

Roland Gori à Algérieactu “ Le néolibéralisme est le cercueil des libéralismes qui l’ont précédé”

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Roland Gori est psychanalyste,professeur de psychologie à l’université d’Aix-Marseille, et auteur de plusieurs ouvrages dont le dernier, « Un monde sans esprit, la fabrique des terrorismes », Algérieactu s’est rapprochée de lui.

livre-Un-monde-sans-esprit,-la-fabrique-des-terrorismesAlgérieactu: Tout d’abord, votre livre « Un monde sans esprit, la fabrique des terrorismes » semble être une description à la réalité de notre monde d’aujourd’hui, pouvez-vous nous dire plus sur ce sujet et quelles sont les raisons qui vous ont inspiré à traité le sujet de cet angle ?

Roland Gori: Dans mes derniers travaux de recherches j’analyse les conséquences sociales, politiques, culturelles et subjectives d’une vision néolibérale du monde où la rationalité se trouve réduite à la pensée des affaires et du Droit, ce que j’appelle, après Max Weber, la « rationalité pratico-formelle ».

Dans cette vision du monde, au service de la religion du marché, l’économisme règne en maître, installe des dispositifs d’évaluation qui réduisent la valeur au prix, la vérité à la conformité.

La dérégulation des marchés a transformé les États en fondés de pouvoir des grands Groupes Financiers chargés de la mise sous curatelle technico-financière des peuples et des citoyens.

Cette civilisation des mœurs, par le jeu de la mondialisation, enterre les espoirs, les promesses et les valeurs de liberté, d’égalité et de justice du libéralisme philosophique (celui des Lumières, par exemple). Le néolibéralisme est le cercueil des libéralismes qui l’ont précédé. Les valeurs et les principes dont s’inspire le néolibéralisme, comme vision du monde et pratiques sociales, ne font plus recette. Ce néolibéralisme les peuples n’y croient plus, même si le pouvoir des normes, des institutions et des systèmes économiques et juridiques, les contraint encore à le pratiquer. Nous voilà donc contraints à pratiquer une religion du marché à laquelle nous ne croyons plus !

Qui peut croire aujourd’hui que la globalisation néolibérale, dont la géopolitique a disloqué des régions entières du monde, dont la civilisation des mœurs a abouti à une mise sous curatelle technico-financière des peuples et des citoyens, puisse se révéler une « vision du monde » émancipatrice et heureuse ?

Le néolibéralisme a enterré toutes les promesses du libéralisme philosophique dans la raison humaine, le progrès social, l’autonomie individuelle et la responsabilité morale. Les valeurs de liberté, de justice, et de solidarités nationales et internationales se sont révélées formelles, fallacieuses et hypocrites dans un monde globalisé et fragmenté où 1% des plus riches possèdent autant que le reste de la planète, où le budget des géants du web (GAFA : Google, Amazone, Face Book, Apple) dépasse celui des États, où l’utilitarisme et l’individualisme de masse  prévalent sur les valeurs vitales, morales et fraternelles, où tous les jours davantage les citoyens sont prolétarisés et paupérisés matériellement autant que symboliquement.

Cette religion du marché accouplée à un système technicien qui contrôle, surveille et normalise les peuples et les citoyens, est l’objet d’une détestation qui, en politique, se manifeste par les bonus accordés aux « antisystème », nourrit les replis identitaires et nationalistes, renoue avec les tentations populistes.

Où sont passées les valeurs humanistes ? Promouvoir un « pacte d’humanité » c’est tirer la leçon des propos de Camus, dans ses Éditoriaux de Combat intitulé « Le siècle de la peur », de novembre 1946, après Hiroshima, s’inquiétant que nous n’en venions à perdre « cette éternelle confiance de l’homme, qui lui a toujours fait croire qu’on pouvait tirer d’un autre homme des réactions humaines en lui parlant le langage de l’humanité. »

Ce cri d’alarme et de protestation contre la terreur et le crime légitimé est aujourd’hui plus que jamais d’actualité. Car le langage de l’humanité est celui qu’offre la culture, l’amour, la pédagogie et le soin, pas celui des abstractions économiques et des algorithmes. Le pacte d’humanité pourrait être une réponse à cette « crise de l’homme » annoncée par Camus.

Dans un monde trop intelligent, où règne l’intelligence artificielle des objets connectés et des profits réalisés, l’humain est devenu superflu, obsolescent. Les connexions tendent à remplacer le dialogue, la parole et le récit. Les solutions « techniques » et technocratiques, auxquels appartiennent le « pacte de stabilité » et le « pacte de sécurité » (les mesures sécuritaires), consistent à soigner le mal de civilisation par ce qui a participé à le fabriquer.

Il faut donc replacer l’homme au cœur des pratiques sociales et politiques, et non le système comme le voulait Taylor, aussi bien dans les métiers que dans les relations entre les humains.

La sécurité n’est pas que l’affaire des forces de sécurité, elle est celle du lien social.  Il nous faut restaurer les valeurs humanistes, renouer avec les utopies, retrouver les visions poétiques du monde, à distance des nihilismes contemporains. Faute de quoi, les monstres du terrorisme et des racismes ethniques, identitaires ou religieux qui émergent du clair-obscur de cette crise, auront encore de beaux jours devant eux.

A.A:   La France s’apprête à élire dans quelques semaines, un président, dans une conjoncture marquée par la division, la montée de l’extrême droite, la menace terroriste, le Brexit, la précarisation, et les scandales, quelle est votre opinion ?

R.G:Tous les événements que vous évoquez sont les symptômes de cette crise de civilisation que je viens d’évoquer. La-France-s'apprête-à-élire-dans-quelques-semaines

Ils sont les monstres qui en émergent, faute d’avoir su prendre les mesures politiques que la situation réclamait. Quelque chose de notre confiance dans l’avenir a été détruit au cours de ces années.

La civilisation néolibérale des mœurs a entamé le lien social, compromis les protections sociales de l’État-Providence, corrompu le dialogue au profit du communiqué et de la connexion, empêché le rêve et l’espoir, accru la servitude volontaire et la soumission sociale, sacrifié aux rituels de la société de consommation et de spectacle.

Dans un monde d’abstractions financières et d’algorithmes, il est difficile, voire impossible de vivre dans le dialogue et l’amitié. Dans ce désert, dont parle Hannah Arendt, les humains sont voués à l’esseulement et à la désolation. C’est une civilisation des mœurs favorable au ressentiment, à la haine, à la frustration sociale, à l’humiliation, et au désir de revanche.

Un monde où la vie humaine est considérée comme futile, où le présent est discordé du passé et de l’avenir, où l’autorité est remplacée par le pouvoir des normes et des procédures, où la fin justifie les moyens, le meurtre et la terreur deviennent légitimes.

Les démocraties libérales ne parviennent plus à affronter leurs contradictions autrement que par des contentions techniques et bureaucratiques qui aggravent le mal. Cette panne du politique dans une situation qui réclame un traitement politique de la crise pourrait, comme hier dans l’Allemagne de 1932-1933 observée par Simone Weil, conduire au pire.

Dans ce désert les sirènes mensongères de DAESH ou de l’extrême droite, des populismes et des nationalismes font entendre leurs voix, fabriquent des montages spectaculaires, ensorcèlent de manière sectaire les esseulés et abandonniques de la mondialisation.

DAESH-ou-de-l’extrême-droite

Ces « recruteurs » de sectes font rêver des jeunes qu’ils condamnent au cauchemar ou font croire à des classes moyennes prolétarisées qu’elles vont pouvoir retrouver le lustre d’avant la globalisation.

Le plus terrible est que la social-démocratie s’étant discréditée après l’effondrement des pays socialistes, une autoroute s’est ouverte pour le néolibéralisme dont on voit aujourd’hui les effets funestes. Du coup, l’opinion est « déboussolée », elle cherche ailleurs que dans le social-libéralisme une alternative au marxisme et au néolibéralisme. C’est ainsi que les opinions se tournent vers des entités identitaires que l’on croyait à jamais révolues, et dans lesquelles les peuples cherchent à assouvir un besoin de spiritualité politique.

A.A: Beaucoup de français appréhendent l’effet Trump, et la dislocation de l’Union Européenne?

R.G: Il n’y a pas de fatalité en politique dès lors que la démocratie ne manque pas à sa fonction, qu’elle renoue avec l’audace et se montre à la hauteur de ses ambitions.

Trump est un produit de la désolation qui s’installe dans une société de la consommation et du spectacle dès lors qu’elle fait de la peur, du ressentiment, de la haine et de l’humiliation sociales, son fonds de commerce. Hilary Clinton a été battue parce que Bernie Sanders n’a pas gagné les primaires du Parti Démocrate ! Paradoxalement la victoire de Trump, figure obscène et hybride de Mussolini et de Berlusconi, est la revanche d’un populisme (le terme n’est pas péjoratif aux USA) que Bernie Sanders incarnait. C’est un vote contre le système néolibéral qu’Hilary Clinton incarnait. Ne pas oublier que Bill Clinton est un de ceux qui ont converti les Démocrates aux thèses néolibérales défendues essentiellement jusqu’à lui par les conservateurs républicains.

L’éclatement de l’Europe serait le prix à payer d’une erreur analysée en 1995 par Pierre Bourdieu : l’unité d’une culture ne peut pas se fonder sur sa monnaie !! Il fallait faire l’Europe de la culture et du social que des européens convaincus comme Victor Hugo ou Stefan Zweig appelaient de leurs vœux, et pas celle des produits financiers. Les peuples risquent maintenant de jeter le bébé de la fraternité européenne avec l’eau du bain salie par le néolibéralisme et le social-libéralisme des institutions de Bruxelles.

A.A: Les médias occidentaux sont pointés du doigt, au sujet du conflit syrien, en matière d’informations à sens unique, et sans objectivité, quel est votre avis?

R.G: Les médias occidentaux, et surtout français, sont dans les mains des grands patrons des industries culturelles françaises. Une presse n’est libre que si elle est suffisamment indépendante des pouvoirs politiques et financiers.

Ce n’est pas le cas aujourd’hui de la France. Du coup, la censure inconsciente et insidieuse opère. C’est moins une censure directe sur le contenu des informations, qu indirecte sur les conditions de production et de traitement de cette information.

Quelques affaires récentes montrent qu’il ne fait pas bon pour un journaliste d’être trop proche des milieux contestataires, mais le plus souvent la censure est inconsciente, elle procède d’un habitus plus ou moins volontaire de complaisance envers les financeurs. Alors, on préfère passer 10 minutes sur la météo que confronter des informations contradictoires.

On pénalise aussi le journalisme d’investigation au profit du commentaire de la société du spectacle. Les journalistes sont des professionnels formidables, pour l’essentiel, qui doivent jongler avec des contraintes contradictoires, passer entre Charybde et Scylla.

Concernant le conflit syrien les médias ont subi les propagandes incohérentes des hommes politiques eux-mêmes qui, sans une connaissance approfondie du terrain, se sont imprudemment engagés à vouloir « greffer » la démocratie. La situation est devenue tragique, surtout pour des populations civiles devenues otages, carburant de guerre, matériaux humains d’une géopolitique monstrueuse et sanglante. Les jeunes recherchent sur les réseaux sociaux et les chaînes étrangères les informations qu’ils ne trouvent pas sur nos chaînes nationales. Avec le risque d’être intoxiqués par d’autres propagandes…

A.A: Concernant le cas de l’humoriste Dieudonné, comment voyez-vous ces spectacles ?

DieudonnéR.G: Dieudonné exploite un vieux fonds de commerce qui a déjà fait la fortune de demi-soldes des industries culturelles : l’antisémitisme populiste, le poujadisme et ses clichés racistes.

La Libre Parole, à la fin du XIXe siècle, dirigée par l’antisémite Edouard Drumont, se complaisent à assimiler juifs, traîtres et banquiers. Des chansonniers comme Jules Jouy à Montmartre s’en donnent à cœur joie. Georgius, chansonnier apprécié de la populace antisémite et collaboratrice de Je suis partout, comme de l’intelligentsia des surréalistes, fait un tabac avec la pièce satirique contre Stavisky, juif et escroc, figure de proue de l’antisémitisme.

On a le fonds de commerce que l’on peut. Il n’est ni un martyr du conformisme bourgeois, ni un fasciste convaincu. Tout au plus un homme d’affaires qui ne répugne pas à faire du commerce avec les sentiments les plus vulgaires, les ressentiments les plus dangereux, et l’humour le plus ignoble, qu’il s’agisse de l’antisémitisme ou de l’islamophobie.

La question la plus sérieuse est de savoir pourquoi ses spectacles attirent un public, de quoi ce public est-il le symptôme dans une société conformiste où le prêt-à-penser des démocraties libérales sert de jugement ?

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Published by BANDERA ROSSA
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