L’ETAT ENTRE LES MAINS DU CLAN SARKOZY
Libertés . Au-delà de la polémique sur le fichage par les RG d’un conseiller de Ségolène Royal, une question est posée. Celle de l’instrumentalisation de l’appareil d’État par le ministre de l’Intérieur.
« Je vais redevenir le patron de ceux qui font des enquêtes sur moi. Il y en a qui doivent mal dormir depuis qu’ils savent que je reviens... » Dès son retour au ministère de l’Intérieur, après la gifle du référendum, le ton était donné. Ce n’était pas l’intérêt général que Nicolas Sarkozy entendait servir place Beauvau. Pas même la cause sécuritaire dont il avait fait son fonds de commerce politique. Mais bien la « protection », selon ses termes, de sa propre personne, avec, pour seul et unique horizon, l’élection présidentielle. La place est bonne : un poste d’observation sans pareil, et un QG idéal pour glisser des peaux de bananes aux adversaires - politiques.
La démocratie entachée
Nicolas Sarkozy a beau se défendre d’avoir commandé une quelconque enquête sur Bruno Rebelle, ex-porte-parole de Greenpeace, après que celui-ci eut rejoint l’équipe de campagne de Ségolène Royal, ses dénégations ne dissipent pas les soupçons qui pèsent aujourd’hui sur un ministre de l’Intérieur accusé de longue date d’instrumentaliser les moyens d’État au service de sa campagne électorale. Il faut dire que le passif, en la matière, est lourd. Le cumul des fonctions de celui qui brigue aujourd’hui la présidence de la République pose, en soi, problème. Dès son retour au ministère de l’Intérieur, des voix s’étaient d’ailleurs élevées pour mettre en garde contre une situation inédite : celle d’un chef de parti, candidat à la magistrature suprême, en charge du déroulement des affaires électorales. Un mélange des genres qui a de quoi inquiéter tout démocrate attaché à l’impartialité de l’État. La manière dont le ministre-candidat jongle avec ses différentes casquettes le place sous le feu des critiques de ses adversaires, qui l’accusent d’user des moyens matériels dont il dispose à l’Intérieur pour mener campagne. Il est vrai que les déplacements ministériels sont souvent, pour Nicolas Sarkozy, l’occasion de meetings, de réunions publiques ou de propos qui dépassent de loin le strict périmètre de ses fonctions officielles. Et l’on peut s’interroger, pour ne prendre que cet exemple, sur le déploiement de dizaines de fonctionnaires de police venus prêter main-forte au service d’ordre déployé - autour du congrès de l’UMP lors duquel Nicolas Sarkozy a officialisé sa candidature, le 14 janvier dernier à la porte de Versailles.
Mais, pire que ces abus matériels, c’est l’usage politicien que le candidat de l’UMP semble faire des services qui sont sous sa tutelle qui est ici en cause. Ils témoignent d’une dérive aggravée par la conception autoritaire de celui qui aime à fustiger ceux qu’il appelle les « droits-de-l’hommistes ». Dès son entrée au gouvernement, en 2002, il fait valser les équipes et les hommes, plaçant les fidèles aux postes stratégiques, à l’Intérieur comme d’ailleurs dans cette magistrature dont il a pourtant déclenché l’ire à l’automne dernier par ses violentes attaques contre la prétendue « démission » des juges du tribunal de Bobigny.
Cette volonté de mainmise sur l’appareil d’État s’est traduite, en avril 2006, par l’éviction, après un long bras de fer avec l’Élysée, du directeur central des renseignements généraux, un poste jugé par trop stratégique. Après seulement deux ans d’exercice, Pascal Mailhos a été remplacé par son numéro 2, Joël Bouchité, proche du ministre de l’Intérieur. Il faut dire que sous sa direction, les RG avaient eu le mauvais goût de pondre un rapport sur les violences urbaines de novembre 2005 qui contredisait en tout point le discours de Nicolas Sarkozy selon lequel les émeutes avaient été le fait de « bandes organisées ».
Ce jeu de chaises musicales au profit des fidèles n’est pas isolé. « Il a organisé un véritable quadrillage de toutes les directions de la police nationale par l’UMP, affirme le journaliste d’investigation Frédéric Charpier, auteur d’une solide enquête sur les réseaux tissés par l’actuel ministre de l’Intérieur. Il faut remonter au SAC pour retrouver une telle pénétration politique de la police. » Pour ce spécialiste de la police, auteur d’ouvrages sur les renseignements généraux, la réforme Pasqua de 1995, si elle a entériné la disparition des sections politiques proprement dites, n’a pas mis fin au suivi de la vie politique, qui fait l’objet de synthèses transmises au cabinet du ministre. « On peut supposer que les RG, comme d’autres services, sont largement mis à contribution dans la campagne. Ce n’est pas une nouveauté », expose-t-il. La différence entre la pratique de Nicolas Sarkozy et celle de prédécesseurs qui ont eux aussi usé de ses renseignements tient, selon lui, à « la concentration exorbitante de pouvoirs entre ses mains » et à « sa volonté de tout verrouiller ».
Les dérives de la Ve république
Au-delà de l’homme, dont le bilan comme le projet politique abîment les libertés démocratiques, au-delà de l’embrouillamini politicien, cette affaire d’enquête et de fichage soulève une question politique lourde. Celle d’un système politique, la Ve République, qui, dès ses origines, a ménagé des chemins de traverse propices aux dérives. Un système politique en voie de décomposition avancée, mais dont la refondation demeure pour l’instant l’Arlésienne de cette campagne électorale.

