SONDAGES PREELECTORAUX :
POUR EN FINIR AVEC LE MESUSAGE !
Jean Paul Moatti
Professeur d’Université
Membre du Conseil National de Campagne de Marie George Buffet
La « valse des sondages » qui ponctue cette campagne présidentielle préoccupe un nombre croissant de citoyens, à commencer par celles et ceux qui se réclament de la gauche antilibérale et qui craignent, à juste titre, de se voir déposséder d’un véritable débat politique. La multiplication des sondages préélectoraux menace t’elle notre vie démocratique ?
Pour y voir plus clair, il faut distinguer deux aspects : d’une part, les sondages, comme technique statistique utilisée couramment pour faire des enquêtes qui peuvent porter sur les élections mais qui peuvent s’appliquer à n’importe quel autre sujet, d’autre part, les interprétations et l’utilisation qui est faite, dans la campagne, de cette application spécifique des sondages qu’est une enquête pré-électorale d’intentions de vote.
Ne pas confondre affirmation et estimation.
Le sondage est d’abord une technique statistique « neutre » qui consiste à sélectionner un échantillon limité, de l’ordre d’un millier dans les enquêtes pré-électorales, extrait d’une population beaucoup plus large, en l’occurrence les 43 Millions de personnes inscrites sur les listes électorales, de façon à extrapoler à partir des réponses de ce groupe limité des résultats correspondant à l’ensemble de la population. Sous un certain nombre de conditions techniques rigoureuses (que l’échantillon ait été sélectionné « au hasard », que les caractéristiques des personnes ayant refusé de répondre ne diffèrent pas, pour une raison ou une autre, de celles qui ont accepté de le faire, etc.), il est effectivement possible de déduire d’un sondage des estimations fiables. Pour y veiller, une loi française de 1977 impose de publier pour tout sondage une fiche technique indiquant la date de réalisation de l’enquête ainsi que la taille et la structure de l’échantillon de la population interrogée.
Mais, là où le bât blesse dans la façon dont les media rapportent quotidiennement les sondages, c’est qu’il s’agit non pas de résultats absolus mais bien d’une estimation qui présente inévitablement une plus ou moins grande marge d’erreur statistique ; cette marge d’erreur sera d’autant plus grande que la taille de l’échantillon interrogé est faible et que le pourcentage observé, par exemple les intentions de vote pour tel candidat, se rapproche de 50%.
Prenons un exemple. Le sondage du jour rapporte que Ségolène Royale passerait devant Sarkozy au premier tour, et les lecteurs ou les téléspectateurs de comprendre que c’est « vrai » puisque les 29% crédités pour la première sont supérieurs aux 28% attribués au second. En fait, ce n’est pas du tout cela que le sondage a estimé. C’est plutôt que, pour un échantillon interrogé de mille personnes, et pour une chance de se tromper statistiquement acceptable, les intentions de vote pour les deux candidats sont comprises entre 26% et 32% pour l’un et 25% et 31% pour l’autre. C’est-à-dire que ce que nous dit vraiment le sondage c’est qu’on ne peut absolument pas trancher pour savoir qui en réalité devance l’autre. Le même sondage de 1000 personnes qui affirme que X gagnerait contre Y avec 52% contre 48% au second tour n’apporte en réalité aucune information sur qui est vraiment majoritaire dans les intentions de vote puisque le « battu » pourrait tout aussi bien être le « gagnant » à 51% contre 49%. Quant aux candidats qui ont des intentions de vote entre 2 et 8%, une enquête auprès de 1000 personnes ne permet absolument pas de les « départager » quant aux intentions réelles dans la population, d’autant que les « biais » éventuellement liés à ce que certains types de personnes ont refusé en amont de répondre à l’enquête sont, dans ce cas, augmentés. Une façon d’éviter pour partie les interprétations abusives qui font le quotidien des medias, et d’éduquer les citoyens à se faire leur propre appréciation, serait de contraindre les sondeurs à présenter leurs résultats, pour ce qu’ils sont, c’est-à-dire des estimations de fourchettes d’intentions de vote. Pour autant, cette mesure de salubrité publique ne résoudrait pas les problèmes de fond que pose le mésusage actuel des sondages préélectoraux.
La « fabrique » de l’opinion.
Il y a plus de trente ans, dans un article des Temps Modernes intitulé avec provocation « l’opinion publique n’existe pas », le sociologue Pierre Bourdieu démontait les mécanismes à travers lesquels les sondeurs, souvent à leur propre insu, « fabriquaient » l’opinion à travers la sélection et la formulation des questions posées dans les enquêtes, et montrait comment ces mécanismes jouaient toujours dans le sens des valeurs de l’ordre établi et du point de vue des élites dominantes. Analysant la présidentielle de 1995, un autre sociologue, Philippe Champagne, écrivait que des sondages préélectoraux, surtout ceux qui interviennent comme aujourd’hui à distance de l’élection réelle, « sont peu fiables du fait qu’ils ne recueillent pas des opinions mobilisées, mais des déclarations en grande partie suscitées par l’enquête elle-même. Ils saisissent des intentions de vote souvent fictives, potentielles et non encore cristallisées. Ils ne peuvent, de ce fait, que pousser une large fraction de l’électorat ainsi consulté à donner, lorsqu’il en donne, des réponses provisoires, souvent sans lendemain parce que sans conséquences ».
Ces critiques sont d’autant plus justifiées qu’il est impossible de fixer le moment, variable selon les élections, à partir duquel un sondage préélectoral devient plus fiable et permet de faire des prévisions raisonnables. De plus, dans ces sondages « préélectoraux », le taux d’indécis, généralement très élevé en début de campagne électorale (environ 50 % actuellement) est une information plus importante que la répartition des voix de ceux qui ont apparemment choisi leur candidat. Présenter, comme le font les sondeurs, les résultats de ces enquêtes comme s’il s’agissait de votes effectifs, c’est entretenir (volontairement ?) une double erreur. D’une part, ce mode de présentation des résultats implique une hypothèse hautement fantaisiste, à savoir que les indécis se répartiront dans les mêmes proportions que ceux qui se sont déjà exprimés fermement. D’autre part, ce mode de calcul fausse la présentation de la situation politique en surévaluant les intentions de vote déclarées. Dire que tel candidat est à 17 % d’intentions de vote, c’est donner une représentation inexacte de la réalité, le véritables score n’étant en fait (avec une moitié d’indécis) que de 8,5%.
Pour empêcher que le comportement « stratégique » des sondeurs et des medias qui les répercutent, comme des candidats qui cherchent à bâtir leur succès sur le jeu sondagier, ne vienne confisquer le débat électoral, il n’ y a pas d’autre voie, pour la gauche antilibérale, que de chercher à imposer par la mobilisation à la base, et par le recours à d’autres medias moins contrôlés (comme Internet), de vrais thèmes de discussion et de confrontation des projets. Elle avait su le faire, avec succès, pour la campagne contre le non à la Constitution européenne en dépit de l’hostilité persistante de la grande majorité des medias.
Il serait néanmoins naïf de penser que la dispersion actuelle des intentions de vote de la gauche antilibérale entre trois candidats ne pose pas problème puisqu’au final le total cumulé des votes pour Marie George Buffet, José Bové et Olivier Besancenot tournerait autour de 6% à 12%, c’est-à-dire un poids comparable à celui des antilibéraux en Italie ou en Allemagne. En permettant aux media de « fabriquer » l’opinion que les candidats antilibéraux ne peuvent pas être pris au sérieux (et conséquemment ne méritent guère de temps d’antenne et d’espace éditorial) du fait des intentions de vote limitées attribuées à chacun d’entre eux, cette dispersion facilite la disqualification du débat sur l’alternative économique, sociale et politique que le non européen et les luttes de ces dernières années avaient permis de cristalliser avec force dans notre pays. Disons le franchement : il y a là un déni démocratique bien plus grave sur le fond, et bien plus dommageable pour la gauche antilibérale, que celui qui serait lié au fait que tel ou tel ne rassemble pas les 500 signatures nécessaires à l’officialisation d’une candidature de plus.



BAYROU, LE LENINE DU XXI° SIECLE?
Gauche : attention au vrai-faux vote utile