LA VISTE DE M. KADDHAFI
On a tout entendu sur la visite de Kaddhafi. Des défenseurs
autoproclamés des droits de l’homme comme Kouchner dont on n’évoque plus le profil bas mais la reptation, à Rama Yade, découvrant que le
raïs libyen (en arabe, "ra'is" ne veut pas dire "dictateur" mais "président")était un dictateur, après avoir célébré son évolution positive vers la démocratie, au moment de l’affaire des
infirmières bulgares ou au donneur de leçons professionnel Bernard Henry Lévy…. Il reste qu’au-delà du semblant de cacophonie
gouvernementale, Paris joue, comme Washington, la carte de la normalisation avec Tripoli, pour des raisons tant commerciales que stratégiques, car personne, ni
B.Kouchner « par un heureux hasard en déplacement à Bruxelles pendant la visite du ra‘is, mais ni la susnommée Rama Yade, ni bien d’autres du reste, n’a jugé utile de condamner les
projets de ventes d’armes à la Libye. Les affaires, comme on sait, sont les affaires, et
jouer au défenseur des droits de l’homme, ça ne mange pas de pain , et comme le Loto, ça peut rapporter et vous donner une posture morale, sans que l’on soit obligé de dénoncer le camp de
concentration états-unien de Guantanamo, par exemple.
Contrairement à ce qu’on entend le long des comptoirs, la cacophonie gouvernementale n’est qu’une stratégie de N. Sarkozy (une
mystification de l’opinion disent certains) jouant tout à la fois l’apparent désordre et le véritable partage des rôles, pour masquer les vrais enjeux politiques et stratégiques de
l’« opération Kaddhafi » dont la libération des infirmières bulgares et du médecin palestinien n’a été qu’une étape bien
conduite.
Cette spectaculaire manipulation est à replacer dans l’alignement de la France sur la politique états-unienne de remodelage du monde. Cette dernière, dont l’agression contre l’Irak et
l’Afghanistan et l’occupation de ces pays, est l’un des éléments d’une stratégie visant à étendre l’hégémonie des « marchés » comme on dit
aujourd’hui,(c’est-à-dire clairement de l’impérialisme états-unien) sur les ressources énergétiques du Moyen-Orient, voire du reste du monde.. La
démarche Sarkozy complète celle des Etats-Unis, au nom de ce que l’Elysée nomme le pragmatisme des affaires », qui est en train de
transformer la France en paillasson de Bush plutôt que
de Kadhafi.
Ainsi, on comprend mieux pourquoi , G. W. Bush a adressé, Kadhafi un message de vœux, à l’occasion de la fête musulmane de l’Aïd-el-adha qui ne sera pourtant célébrée que le 20 décembre selon le calendrier hégirien, message dans lequel le président états-unien exprimait son souhait de travailler ensemble « pour réaliser la liberté et la paix dans toutes les régions du monde ».
Effectivement, la Libye est devenue un maillon essentiel de la stratégie US en Méditerranée, en Afrique et au Proche-Orient. C’est dès 2002 que Kaddhafi - considéré à l’époque comme le chef d’un « État voyou » - avait repris langue avec le monde anglo-saxon, via le premier ministre britannique.
Quand le 19 décembre 2003 le ra’is a annoncé vouloir se débarrasser définitivement des armes de destruction massive qu’il possédait, il évoquait en réalité, quelques SCUD, 10 000 centrifugeuses nucléaires (encore emballées) fournies par le Pakistan, de deux tonnes d’hexafluoride d’uranium légèrement enrichi et de plus de deux tonnes de gaz moutarde.
Immédiatement qualifiée de « courageuse » par le caniche de Bush, Tony Blair et de « sage et responsable » par son maître états-unien, cette décision ouvre la voie au retour à la « respectabilité » (selon l’expression de Nicolas Sarkozy).
« Le 10 juillet dernier, soit deux jours avant le verdict de la Cour suprême jugeant l’appel des infirmières bulgares et du médecin palestinien et - surtout - deux semaines avant la visite du président français à Tripoli, W. Bush donne son feu vert à ce déplacement : « Nous avons déjà accompli beaucoup pour le rétablissement des relations […] », écrit-il à Kaddhafi. ( M.Muller in L’Humanité ).
Sans perdre de temps, le 25 juillet, N. Sarkozy annonce, souhaiter une « coopération tous azimuts, dans tous les domaines » avec la Libye, devenue un « acteur stratégique » du pourtour méditerranéen.Derrière, il faut lire « la vente à la Libye d’Airbus, de chasseurs-bombardiers Rafale, de missiles Milan et autres gadgets mortifères ainsi que d’une centrale nucléaire civile.
Ainsi, N.Sarkozy « est disposé à prêter la main au projet bushien de « Grand Moyen-Orient », dont on voit quotidiennement les sanglants ravages, tout en maintenant autant que possible la prébende de la Françafrique ou en développant des projets d’intégrations euro-africains parallèles, afin d’en tirer quelques bénéfices pour le compte des « investisseurs français » face à la « menace » chinoise et indienne… »( M.Muller in L’Humanité)
Comme par hasard Bush, toujours aussi futé, annonce rechercher un pays acceptant d’héberger le commandement central US pour le continent (Africom), installation belliciste qui permettrait aux forces d’intervention US - et pourquoi pas, un jour futur, de l’OTAN avec en sein la France réintégrée - de se déployer. « Ajoutons à cela que Paris a demandé à Tripoli de sous-traiter le refoulement à partir du sol libyen des migrants « clandestins » de la misère africains ; des dizaines de milliers d’entre eux ont déjà été expulsés, sans que Mme Rama Yade n’y trouve à redire…
On est donc aux antipodes d’une véritable politique étrangère française indépendante. Quoi qu’on en dise, cette visite ne contribuera pas à son rayonnement et son influence dans le monde arabe et encore moins à une paix véritable au Moyen-Orient. (M. Muller in L’Humanité)