Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

CHANTS REVOLUTIONNAIRES

Archives

11 février 2009 3 11 /02 /février /2009 14:02

                                    Philosophie d’un massacre :

 André Glucksmann et Bernard-Henri Lévy, apologistes des crimes de guerre israéliens

Par Bruno Paoli, chercheur à l’Institut français du Proche-orient (Ifpo) à Damas (Syrie)

                               

                                                                       (Troisième partie) 

                                                                                   

En quatre jours, ils ont tué trois cent soixante-quinze personnes. Ils n’ont pas et ne pouvaient pas faire la distinction entre un responsable du Hamas et ses enfants, entre un policier gérant le trafic automobile et un lanceur de Qassam, entre une cache d’armes et une clinique de santé, entre le premier et le deuxième étage d’un immeuble d’habitation à forte densité de population avec des dizaines d’enfants à l’intérieur. Selon les informations reçues, environ la moitié des personnes tuées étaient des civils innocents. »

La conclusion de Glucksmann tient en une phrase  : « Il n’est pas disproportionné, dit-il, de vouloir survivre ». Mais de qui parle-t-il ? Des Gazaouis, privés de tout pendant de longs mois, puis tirés comme des lapins sans aucun moyen de se défendre ni de fuir, victimes de crimes de guerre odieux ? Non, bien entendu, c’est d’Israël qu’il s’agit, Israël victime éternelle, luttant pour survivre dans un environnement hostile, de plus en plus hostile à vrai dire, au fur et à mesure que s’égraine la sanglante litanie des crimes commis, dont le dernier en date, perpétré à Gaza, repousse un peu plus loin encore les limites de l’horreur en même temps qu’elle éloigne, peut-être à tout jamais, l’espoir, pour Israël, de vivre un jour en paix. La conclusion de Lévy, dans son bloc-notes du Point, n’est pas moins intéressante que celle de Glucksmann. Le pire ennemi des Palestiniens, dit-il, est le Hamas, dont les « dirigeants extrémistes n’ont jamais voulu de la paix, jamais voulu d’un Etat et n’ont jamais conçu d’autre état pour leur peuple que celui d’instrument et d’otage ».

 A notre connaissance, le seul ennemi que se reconnaissent les Palestiniens du monde entier, depuis soixante ans, est l’état d’Israël, dont la politique coloniale raciste leur interdit, jusqu’à ce jour, de vivre une vie décente et normale dans leur propre état débarrassé de l’occupation sioniste. Quant au Hamas, il est à l’heure actuelle, qu’on le veuille ou non, le seul représentant crédible de la résistance palestinienne à cette occupation et il est doté, comme tous les mouvements de résistance dans le monde, de l’Algérie française à l’Irlande du Nord britannique, en passant par les Kurdes de Turquie, d’une branche politique et d’une branche militaire.

Il se trouve, qui plus est, que la branche politique du Hamas fut démocratiquement élue par les Palestiniens de Gaza et de Cisjordanie, voici deux ans déjà, pour gouverner aux destinées de leur embryon d’état, au terme d’un scrutin dont les nombreux observateurs internationaux présents sur place avaient souligné le bon déroulement et la transparence. Faisant fi des idéaux démocratiques dont ils se réclament, Israël, les Etats-Unis et l’Europe, refusant de se plier au verdict des urnes et d’accepter le choix du peuple palestinien, décidèrent de diaboliser et d’ostraciser le Hamas, et n’hésitèrent pas, pour arriver à leurs fins, à soumettre toute la population de Gaza à un terrible blocus dont les conséquences humanitaires et économiques furent désastreuses. Allez demander à un Palestinien, après ça, ce qu’il pense de notre modèle démocratique et il vous rira au nez, qu’il soit ou non membre ou partisan du Hamas

. Car il n’est pas besoin, pour être dégoûté de cette « démocratie à deux vitesses », d’être un « islamo-fasciste », pour reprendre le qualificatif employé par l’odieux Taguieff, que je défie de trouver ne serait-ce qu’un seul Palestinien qui soit un « ennemi de la liberté[17] ». Il n’aura par contre aucun mal à trouver des Palestiniens qui, pour n’avoir connu que l’occupation israélienne, ne savent tout simplement pas ce qu’est la liberté : la population de moins de soixante ans, née après la Nakba, représente, au bas mot, 90 % de la population de Gaza et de Cisjordanie. Quant à la formule de Lévy, nous ne pouvons nous empêcher de la lui retourner, et plutôt deux fois qu’une : Israël n’est pas seulement le (pire) ennemi des Palestiniens.

Il est aussi le pire ennemi des juifs du monde entier, sa politique criminelle et suicidaire constituant, pour l’antisémitisme, le terreau le plus fertile qu’on puisse imaginer. Quant aux pires ennemis d’Israël, ce ne sont pas les Palestiniens, ni mêmes les Arabes ou les « islamo-fascistes », mais bel et bien tous ces intellectuels et hommes politiques, juifs pour la plupart, qui, de par le monde, continuent de soutenir et d’encourager, contre vents et marées, la politique coloniale d’Israël, et dont les Lévy, Glucksmann, Finkielkraut, Klarsfeld et autres Lanzmann sont, en France, les plus illustres représentants.

Ce n’est pas rendre service à Israël, en effet, que de le conforter dans cette fuite en avant qui le mène droit à la catastrophe ; et ce n’est pas non plus rendre service aux Juifs de France que de favoriser l’amalgame entre juifs, israéliens et sionistes. On comprend en effet qu’en entendant le grand rabbin Gilles Bernheim ou les dirigeants du CRIF[18], qui prétendent parler au nom des Juifs de France, déclarer leur soutien inconditionnel à Israël et cautionner les crimes commis par Tsahal, un jeune français pro-palestinien pourra facilement se convaincre que l’ennemi n’est pas seulement Israël mais, au bout du compte, « les Juifs ». Ceux-là même qui disent redouter une « importation du conflit » ne font finalement que la favoriser par leurs prises de position et de parole qui, outre qu’elles sont le plus souvent exemptes de toute compassion pour les victimes de Gaza, sont totalement irresponsables, comme le sont les choix « politiques » d’Israël, aveuglé par le culte de la force et l’illusion de puissance que lui donne le soutien politique et militaire des Etats-Unis.

 L’aveuglement de ces criminels en puissance n’a d’égal que celui de la classe politique israélienne, tous partis confondus, à l’exception notable, toutefois, des partis arabes qui ont récemment été interdits de participer aux élections législatives toutes proches. Quelle belle démocratie, on ne le répètera jamais assez. La seule, en tout cas, où l’on puisse, sans difficulté et sous des prétextes fallacieux, exclure d’un scrutin national les représentants naturels d’un cinquième de la population.

Lévy est allé, lui, à la rencontre de ces Palestiniens d’Israël, à Baka El-Garbil, près de Oum al-Fahm, « l’une de ces villes d’Arabes israéliens qui ont choisi, en 1948, de rester chez eux »… J’ai souligné le verbe, car il est évident que Lévy, qui a plus d’un tour dans son sac, l’a choisi à dessein pour laisser entendre que les huit-cent mille autres qui se sont réfugiés en Cisjordanie, à Gaza et dans les pays voisins l’ont fait de leur plein gré. Il a sûrement lu les travaux des « nouveaux historiens » israéliens, qui ont permis d’établir la vérité sur le nettoyage ethnique de 1948 et de démonter certains des mythes fondateurs d’Israël, mais il préfère les ignorer. Toujours est-il qu’il a assisté à une manifestation de soutien aux Palestiniens de Gaza et observé, en tête du cortège, « des jeunes en cagoule qui hurlent, au coeur d’Israël donc, des appels à l’Intifada, au Djihad, au martyre ». Il leur demande : « Cet Israël que vous vomissez n’est-il pas votre Israël ? N’est-ce pas l’Etat dont vous êtes les citoyens, au même titre et avec les mêmes droits que ses autres citoyens ? »

 On lui répond « qu’Israël est un Etat raciste » qui traite ses citoyens arabes comme des « sous-hommes ». Loin de s’indigner de cette « démocratie à deux vitesses », Lévy préfère rester positif et y voir une preuve de bonne de santé d’Israël : « Belle solidité, dit-il, d’une démocratie qui s’accommode, en temps de guerre, d’un citoyen sur cinq au bord de la sécession politique ». En l’absence des partis arabes récemment interdits, on ne voit pas ce qui pourrait inciter les Palestiniens d’Israël à se sentir concernés par les élections à venir. Doivent-ils voter pour Livni, pour Barak ou pour Netanyahou ? Les deux premiers viennent de massacrer leurs frères de Gaza et le troisième, qui avait déjà contribué à enterrer définitivement les accords d’Oslo alors qu’il était premier ministre, entre 1996 et 1999, leur promet un avenir pire encore…

Michel Warchawski, à qui l’on demandait récemment ce qu’il pensait des réflexions de nos deux philosophes sur Gaza, eut la réponse suivante, que je ne peux m’empêcher de reproduire intégralement[19] : « Des personnages comme Glucksman et BHL, dit-il, ne m’ont jamais inspiré. Elles reflètent un phénomène très français : les producteurs médiatisés. Je dis producteurs, et non "intellectuels", car s’ils produisent abondamment de mots, ils n’ont pas créé une seule idée nouvelle ou originale, tout au plus copié avec dix ans de retard les idéologues néo-conservateurs américains.

 De plus un intellectuel digne de ce nom - et il fut un temps ou il y en avait de grands en France - est toujours un dissident et un combattant, pas un idéologue de l’ordre en place. Médiatisés, car ce n’est pas dans le monde intellectuel ou universitaire qu’ils brillent mais dans les paillettes des talk-shows. Qui a entendu parler de BHL dans une université américaine ou asiatique ? Ces chiens de garde de l’ordre n’ont jamais créé une seule idée intéressante et originale. Face au carnage actuel, il ne font qu’aboyer avec les loups et chanter les partitions des fanfares militaires, avec même moins de talents que les Oz et Yehoshua qui, chez nous, sont leurs modèles ».

Tandis que les Gazaouis comptent leurs morts, Glucksmann et Lévy, confortablement retranchés dans leur loft parisien, sinon dans leur riyad de Marrakech, observent, à travers la petite lucarne empoussiérée qui leur tient lieu de fenêtre sur le monde, la voûte céleste, piquée d’étoiles de David, méditant peut-être, tant qu’il en est encore temps (et c’est bien là tout le mal qu’on leur souhaite), sur le tragique destin de Goliath… Disproportionné, certes, mais pas désespéré. Car il est des causes justes contre lesquelles toutes les armées du monde ne pourront jamais rien, et celle des Palestiniens en fait partie.




[1] Le Monde du 27 juillet 2006, « La guerre vue d’Israël ».

[2] Le Journal du Dimanche du 18 janvier 2009.

[3] D’après un premier rapport du PCHR (Palestinian Center for Human Rights) pour la période du 27 décembre 2008 au 18 janvier 2009.

[4] Voir par exemple « Le sens de la bataille de Gaza. Antisionisme radical et nouvelle judéophobie », entretien d’Aleksandra Rybinska avec Pierre-André Taguieff, dans le quotidien polonais Rzeczpospolita (La République) du 17-18 janvier 2009.

[5] Pierre Barbancey, « Gaza. Sous le béton, les corps des enfants morts », article paru dans l’édition du 19 janvier 2009.

[6] Intervention de N. Finkelstein dans l’émission d’Amy Goodman, Democracy Now ! du 8 janvier 2009, retranscrite et traduite en français par Florence Labat pour le site Info-Palestine, sous le titre « Quelques faits à propos du Hamas et de l’attaque israélienne sur Gaza » (mis en ligne le 15 janvier).

[7]Libération du 1er janvier 2009 : « La ministre [des Affaires étrangères israélienne] a par ailleurs assuré qu’Israël "distingue (lors des opérations) la guerre contre le terrorisme, contre le Hamas, de la population civile. Ce faisant, nous maintenons la situation humanitaire à Gaza exactement comme elle doit être"  ».

[8] G. Levy, « Le temps des justes », publié dans le quotidien Haaretz daté du 9 janvier 2009 (« The Time of the Righteous »).

[9] N. Finkelstein, op. cit.

[10] Déclaration faite le dimanche 11 janvier 2009 sur Europe1dans l’émission « C’est arrivé demain », de Dominique Souchier.

[11] Propos tenus le 4 décembre 2008, à Paris, en marge d’un « rassemblement silencieux en solidarité avec les victimes israéliennes du Hamas », à l’appel du CRIF.

[12] E. Hazan, « La deuxième mort du judaïsme », publié en ligne le 15 janvier 2009 sur divers sites internet (voir par exemple europalestine.com ou ujfp.org).

[13] Sophie Shihab, « Deux médecins norvégiens présents à Gaza affirment avoir vu des victimes d’un nouveau type d’armes, les DIME », Le Monde du 13 janvier 2009.

[14] Propos tenus sur Radio-Israël, le 19 janvier 2009.

[15] « L’armée israélienne n’a aucune pitié pour les enfants des écoles maternelles de Gaza », article publié dans l’édition du 15 janvier 2009 du quotidien israélien Haaretz (trad. D. Hachilif).

[16] G. Levy, « Les forces aériennes israéliennes sèment la mort », Haaretz du 4 janvier 2009.

[17]« Le sens de la bataille de Gaza. Antisionisme radical et nouvelle judéophobie », entretien d’Aleksandra Rybinska avec Pierre-André Taguieff, dans le quotidien polonais Rzeczpospolita (La République) du 17-18 janvier 2009.

[18] Citons pour exemple Haim Musicant, directeur général du CRIF, qui, interrogé par France-Culture et d’autres médias, répétait : « Le CRIF se tient aux cotés du gouvernement israélien et de son armée, dont le premier devoir est d’assurer la sécurité de ses citoyens. Nous sommes solidaires du peuple d’Israël en butte aux agressions du Hamas. »

[19] « Ne laissons pas les brèches de la coexistence se refermer », entretien avec Michel Warchaswski, sur le site alternatives-international.net, le 15 janvier 2009.

                          

 

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0

commentaires