Jeudi 18 janvier 2007


                               Soldes

Peu importent les interactions comportementales et philosophiques que cela post-suppose, la société du « low cost » serait donc devenue la règle, la norme communément admise. Il suffit de jouer des coudes, les bas prix sont à nous : vive les soldes ! Aucune discussion, consommez bien et rompez les rangs... Mieux, il faudrait y voir l’un des symptômes bienfaisants de notre civilisation, y souscrire sans ciller, tenter d’ignorer les incursions pratiques et mentales au coeur de nos vies, au point de régir une partie de notre quotidien à échéance régulière. Ainsi convient-il
de suivre le flux des bêlants sans même se demander en quoi un phénomène économico-social de « masse » tend à diluer notre esprit critique pourtant bien éveillé (trop ?). Et vous savez ce qu’il y a de plus incroyable encore ? Tout cela se passe en notre nom, puisque, en apparence, nous en sommes tous bénéficiaires. Imaginez un peu la discussion avec ses enfants (douze, dix-huit ans), en début de semaine. Voyez le drame idéologique.
À droite, l’aspiration (légitime) à la consommation à moindre coût. À gauche, l’argumentation raisonnée d’une posture critique « globale » d’une société sens dessus dessous. Et au centre, l’ironie muette d’une mère amusée par la dispute et garante d’un soi-disant libre arbitre. Bref, une véritable bataille rangée qui s’achève par un : « Je suis d’accord, évidemment, on n’est pas dupes, mais on ira quand même pour en profiter, dès le premier jour. » Et voilà. En contradiction avec une récente étude du Crédoc qui laisse entendre que les soldes sont « un rite social en voie d’effondrement », l’événement tant attendu depuis quelques semaines et stabiloté comme il se doit sur l’agenda aimanté sur le frigo a été préparé comme un moment festif presque plus important que Noël (certains achats ayant été sciemment « reculés » dans le calendrier). Bras ballants mais tenaces, nous assistâmes, impuissants, aux conversations téléphoniques et aux échanges de mails entre ados. Telles adresses étant meilleures que d’autres. Recherche éperdue d’un « - 80 % » mirifique. Sitôt déniché sur « moinscher.com » ou « radins.fr ». Certains appellent ça du « lien social ». Mais nous, avec notre cursus philosophico-politique en poche et nos belles idées en berne, qu’en pensons-nous ? Primo : les prix ont perdu de leur crédibilité (quelle est la juste valeur des choses ?) et avec elle celle des commerçants et des grandes enseignes qui se gavent sans honte. Secundo : nous assistons à l’émergence du « shoppeur », une espèce très répandu de « clients touristes » qui se comportent comme ils le feraient dans un safari, tirant sur tout ce qui bouge pour vivre le fantasme (sic) de la consommation pour la consommation, elle-même élevée au rang d’excitation collective prioritaire. Tertio : le prix est de moins en moins lié à la valeur intrinsèque de la marchandise produite, pour la plupart importée de pays à la main-d’oeuvre elle aussi « bon marché ». Quarto : nous participons, plus ou moins passivement, à un joyeux bordel « mondialisé » qui brouille tous les repères élémentaires, le travail des hommes, leur savoir-faire, etc. Sachant qu’il ne faut pas oublier un quinto absolument essentiel : beaucoup de ménages modestes ou pauvres attendent les soldes pour pouvoir simplement « acheter » le nécessaire vital, un pull, un blouson, un pantalon, des chaussures à la bonne pointure... Par association d’idées, cette horreur économique nous fait penser à la généralisation du travail du dimanche, tant souhaitée par le MEDEF. Spectacle ahurissant qui s’offre à nos yeux, en effet, celui d’un monde libéral en totale perdition où l’on voit d’un côté des employés de magasin sous-payés, précarisés, soumis à l’arbitraire et à la (ré)pression patronale, et, s’afférant devant eux en rangs serrés tels des zombies de la zone euro, d’autres citoyens arpentant les allées des centres commerciaux à la recherche de prix compatibles avec leur maigre pouvoir d’achat. Telle est la vie réelle. Celle des porte-monnaie rançonnés. Celle d’une misère organisée au gré des stratégies promotionnelles. Celle des « catégories » et des « sous-catégories » classifiées selon la valse des étiquettes. Celle qui nous révulse. Et nous révolte. Parce qu’elle conditionne, alimente et attise tous les bas instincts. Savoir jusqu’où ne pas aller trop loin.
J-E.D.(L’Huma)
par PCFSECTIONCAPCORSE publié dans : pcfcapcorse
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