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CHANTS REVOLUTIONNAIRES

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8 octobre 2012 1 08 /10 /octobre /2012 15:46

 source:  Groupe des élus communiste et citoyens du Front de Gauche" <groupe.ccfg@orange.fr>

L’exil et le partage

 

Gérard Teulière

 

Après le PDG Bernard Arnault, c’est l’acteur Christian Clavier qui prend le chemin de l’exil. Certes, protestant de ses bonnes intentions, M. Clavier, dont la fortune n’égale évidemment pas celle de M. Arnault -- indique qu’il ne cherche qu’à fuir des tracasseries dont il serait l’objet en raison de son amitié avec l’ancien président de la République. Qui n’entend toutefois résonner, derrière ce voyage mené à grand bruit médiatique, la sempiternelle antienne de la victimisation, qui cherche aujourd’hui à faire accroire que la France serait devenue en quelques mois une terre de persécution économique, professionnelle ou morale ? Le chanteur Johnny Halliday, autre malheureuse victime du couperet fiscal, la scande lui aussi depuis de nombreuses années, principalement chaque fois que la gauche accède au pouvoir. Ces personnalités qui, comme chacun sait, ont toujours brillé par leurs idéaux progressistes et leur engagement social, seraient devenues- il le faut croire - les boucs émissaires des idéologues socialistes et de l’esprit revanchard qui sévirait depuis l’élection de M. François Hollande. Mme Laurence Parisot, présidente du Medef, enfonce d’ailleurs le clou à sa manière, s’indignant du fait que l’on associerait aujourd’hui systématiquement, d’un point de vue sémantique, le mot « patron » à celui de « voyou ».  Mais M. Clavier, qui certes a bien le droit de s’installer où il veut, semble flirter de plus avec notre mémoire collective, habitée de grands exilés prestigieux, comme Hugo à Guernesey ou De Gaulle à Londres. En se « réfugiant » précisément dans la capitale britannique, centre du monde financier, c’est un double message subliminal qu’il cherche sans doute à envoyer à notre imaginaire national : celui de la « liberté » que symboliserait le monde du libre-échange de la City, mais aussi celui d’une Résistance qu’il faudrait mener contre une France devenue socialiste, livrée aux démons de la démagogie et en proie à la chasse aux sorcières.

 

L’attitude de ces personnalités, sous laquelle on lit plutôt, cousu de fil blanc et or, le refus d’un certain nombre d’élites de jouer le jeu de la démocratie et du partage, n’a en fait rien de nouveau. Louis XVI, qui s’enfuit à Varennes, nourrissait l’espoir de rejoindre la coalition anti-française. Son frère cadet Louis XVIII, ramené « dans les fourgons de l’étranger » par la première Restauration, prenait à nouveau la fuite au début des Cent Jours, misant sur la défaite de la France pour récupérer son trône, tandis que le peuple, unanime, portait l’Empereur en triomphe. Dans l’Histoire plus récente, sous le Front Populaire, les capitaux, et quelques patrons avec eux, quittèrent la France sans être des hirondelles. « Plutôt Hitler que le Front Populaire ! » s’exclamait-on dans l’entourage du parti de Daladier. Cette haine, qui naît essentiellement du refus du partage, prend sa source dans la détestation que, depuis 1870 puis la Commune, les secteurs monarchistes, et par la suite bourgeois, nourrissent envers la République, celle des « partageux », qu’ils appellent avec mépris « La Gueuse » : une insulte au féminin, qui prend évidemment volontairement à rebours l’image de Marianne et de la Liberté guidant le peuple de Delacroix.

 

Le refus du partage

 

Or, le refus du partage, s’il est assimilable à l’égoïsme en termes moraux, appelle une analyse au plan politique et social. Sa condamnation est historiquement liée au christianisme, qui fait de la pauvreté une ascèse (les ordres mendiants) et du partage une vertu (« il est plus aisé à un chameau de passer par le chas d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le Royaume de Dieu »), voire une hagiographie (saint Martin donnant son manteau à un pauvre) que sous-tendent à la fois l’amour du prochain et une eschatologie fondée sur l’espérance d’une vie éternelle délivrée de toute souffrance. Dans l’ordre politique, et notamment dans les utopies socialistes naissantes, c’est dans le Royaume de ce monde, --  « le lieu où l’homme donne toute sa mesure » pourrait-on dire avec Alejo Carpentier et Albert Camus -- , qu’est censé se réaliser l’avènement d’une société meilleure, finalité de toute existence humaine. La notion de partage (qui recoupe quelque peu la vertu théologale première de la charité) y est donc essentielle. Elle ne consiste ni en un don volontaire ni en une aumône, mais en un ethos et une posture civique, traduits en une forme d’organisation sociale qui, à des degrés divers, entend procurer à tout être humain une vie digne et juste via une contribution collective équitable, comme la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen l’exprime en stipulant que chacun concourt au bien public en fonction de ses facultés.

 

Cette exigence heurte de plein fouet l’égoïsme naturel et l’appétit bourgeois d’accumulation des richesses qui l’encourage, exprimé par le fameux « Enrichissez-vous ! » de Guizot sous le second Empire. Le refus du partage (corollaire de la recherche du profit exclusif) est devenu la base de la société compétitive et de l’ordre privé, évidemment opposés au bien public et à l’Etat, qui ne constituent plus, dans le monde libéral, qu’un rouage administratif de la machine à gérer la compétition universelle, qui a inventé en parallèle la délicieuse expression de « politiques de lutte contre la pauvreté », comme si cette dernière était un facteur externe (et non une résultante) du système économique dominant.

 

Sous les Trente Glorieuses, en raison de la menace du communisme et grâce à la planification menée par l’Etat, la société capitaliste a su trouver un certain équilibre et des compromis efficaces permettant d’éviter les crises sociales et de faire fonctionner l’ascenseur social. Or, aujourd’hui, fruit du « laissez faire, laissez passer » libéral, le déphasage entre une part des élites possédantes et la majorité de la population a pris des proportions abyssales.

 

Le partage n’en devient que plus légitime et à la fois plus contentieux. L’argument éternellement avancé par ses détracteurs n’est pas qu’il serait injuste en soi, car cette déclaration serait éthiquement irrecevable : il s’agit surtout d’affirmer, par le truchement d’un discours pseudo-scientifique, que le partage est économiquement une erreur de stratégie, les taux d’imposition élevés entraînant le découragement des initiatives créatrices de richesse et conduisant à l’exil les talents et les capitaux. En deux mots, l’avènement d’un principe reconnu juste est nié en cela même qu’il prétend s’opposer à l’injustice : ce n’est pas tant la faute morale qui consiste à partir avec la caisse qui est mise en avant, que le prétendu manque de réalisme économique de ceux qui sont accusés de la provoquer…

 

Jusqu’où la richesse est-elle légitime ?

 

Cette attitude soulève plusieurs questions, en tout premier lieu celle – bien ancienne et toujours actuelle -- de la légitimité de la fortune. Un autre leitmotiv de la pensée unique justifie en effet les gains colossaux des uns non seulement par la liberté absolue d’entreprendre, mais par la création de richesses dont tous les autres sont censés bénéficier. Tout économiste sait pourtant, qu’hormis dans l’économie extractive ou dans l’agriculture, la « richesse » dont il s’agit n’est produite ni ex-nihilo ni du sein de la terre. Il n’est nul besoin d’avoir recours à une analyse marxiste pour comprendre que le commerce capte, fait circuler et amplifie (plus-value) des flux de valeur, représentant le travail des uns et des autres, calculés notamment sur les besoins, à travers l’offre et la demande des biens nécessaires à l’être humain. Certes, l’émulation économique restera toujours un ressort essentiel de l’action humaine et l’ingéniosité, le talent et le savoir-faire des dirigeants d’entreprises ne sauraient être tenus pour quantité négligeable. Mais les milieux possédants qui se sentent aujourd’hui spoliés oublient, ou veulent oublier, que toute richesse n’est produite que par autrui, et que même (ou surtout) si elle a été accumulée au fil des générations, parfois par pure prédation, elle l’a été grâce à celles et ceux  « qui ont construit de leurs mains leurs usines », pour paraphraser une belle chanson connue.

 

La hauteur des rémunérations (qui jauge la différence qu’une société accepte d’instaurer entre individu et un autre) constitue le deuxième point de ce débat ancien : curseur que l’on place à un niveau variable, selon que l’on considère que l’égalité économique entre les citoyens doit être totale (position extrême), relative (c’est le cas de l’Etat-Providence et de son pacte social) ou au contraire inexistante (la loi du plus fort permettant alors un échelonnage sans limite, où un individu peut « valoir » autant que dix mille autres).

 

Au delà des arguties rhétoriques que M. Sarkozy, ignorant le principe des vases communicants, opposait à M. Hollande lors de la campagne électorale (« vous voulez moins de riches ; moi je veux moins de pauvres »), on peut situer ici de manière assez nette la ligne de fracture traditionnelle entre la droite et la gauche, pour qui la solidarité consiste à corriger équitablement la répartition de la richesse disponible. Et nous savons bien que les prélèvements, mêmes élevés, opérés sur des fortunes immenses laissent encore à leurs propriétaires une aisance extrêmement supérieure à celle du reste des citoyens. On cherche  ainsi un équilibre raisonné entre la compétition et la solidarité, la première ne pouvant qu’être au service de l’autre et non l’inverse.

 

 

De quel argent parle-t-on enfin ?

 

Comme on peut le voir, certaines élites économiques françaises, nationalistes quand il leur plaît mais cosmopolites au gré de leurs intérêts, professent un patriotisme à géométrie variable qui les fait parfois se ranger contre ou en marge de la Nation.

 

Il faut cependant se garder de toute caricature, simplification à outrance ou généralisation excessive, et garder à l’esprit les proportions qui s’imposent. Pour indécentes qu’elles soient, les rémunérations des capitaines d’industrie (et des grandes figures du show business ou du sport) apparaissent finalement secondaires face aux sommes encore plus astronomiques que les exigences des marchés et le poids du service de la dette font peser sur les peuples, au sein d’un système financier global qui prétend dépouiller les gouvernements du monde de leur souveraineté et ne leur laisser que le soin de gérer, avec plus ou moins d’équité et de justice selon qu’ils sont de gauche ou de droite, les miettes de son festin.

 

A cet égard, les péripéties de MM. Arnault, Clavier et consort, que les médias mettent en exergue, risquent davantage de détourner l’attention du public sur les « mauvais riches » que de l’aider à identifier les véritables pompes aspirantes de la richesse des nations.

 

Gérard Teulière

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