Maroc : ces murs infranchissables
L’association « Per a Pace pour la Paix » est basée en Corse à Ajaccio. Depuis près de 20 ans elle intervient dans de nombreux pays pour
développer des actions de solidarité et d’échange mais aussi des actions culturelles. Dans le courant de ce mois de Septembre 2009, du 19 au 27 elle développait une action de solidarité dans la
ville d’Al Hoceima (Rif Marocain) qui a permis de convoyer à l’attention des populations, des jeunes et des associations de la ville divers matériaux humanitaires, dont un bus de 20 places
et des fauteuils pour handicapés.
Ce mois ci, du 15 au 25 octobre elle organisait toujours avec la participation du FTM (festival transméditerranée et en collaboration avec le comité d’entreprise EDF/GDF de Marseille, une nouvelle action et un séjour solidaire au Maroc.
Dès l’arrivée du groupe au port de Tanger, nous avons été informés des difficultés rencontrées aux douanes. Un fourgon 12 M3 avec 50 vélos à son bord, accompagnait un groupe de 12 personnes en très grande majorité des jeunes qui devaient effectuer un séjour solidaire au Maroc en passant par Kenitra, Marrakech et des villages du Haut Atlas. Lors de ce long périple, il était prévu de distribuer les vélos auprès de 6 associations marocaines que le déplacement du groupe à travers le pays devait permettre de rencontrer.
Les documents de douane étaient en règle, et avaient fait l’objet, une semaine avant l’arrivée du groupe au Maroc, d’une expédition par mail aux associations marocaines, afin que celles-ci, puissent effectuer les formalités nécessaires pour le dédouanement du matériel humanitaire, auprès de « l’entraide nationale » et des autorités compétentes.
Les associations ont ainsi déposé le lundi 12 octobre les documents auprès du service de « l’entraide nationale de Kenitra » qui ne formule aucune observation négative et qui transmet le dossier à Rabat auprès de son siège le 15 octobre.
Le groupe de voyageurs solidaires, parti en bateau du port de la ville de Sète en France le jeudi, est arrivé le samedi 17 octobre dans l’après midi à Tanger. Très vite et malgré l’accord de principe donné par l’entraide nationale, il s’est avéré qu’il était impossible de dédouaner le matériel humanitaire.
Cette situation préjudiciable à la bonne marche de l’initiative et à la cohésion du groupe nous a amené après concertation, à prendre la seule décision possible, celle de faire partir de Tanger, avec le bus affrété sur place, 10 personnes, afin que le séjour solidaire programmé puisse continuer son chemin et aller à la rencontre des jeunes et des associations marocaines. Michel Fazzini responsable du groupe est resté aux douanes à Tanger accompagné d’une autre personne, alors que le correspondant des associations au Maroc quant à lui, se déplaçait à Rabat auprès des services de l’entraide nationale pour tenter de comprendre le pourquoi d’une telle situation.
Lundi 19 octobre nous apprenons que le dossier est bloqué à l’entraide nationale, et il est demandé que chaque association bénéficiaire au Maroc, rédige une attestation. Ce qui est fait dans la journée. C’est le lendemain dans la matinée que l’entraide nationale émettra un avis favorable. Pour s’assurer du bon déroulement du processus, les documents validés par l’organisme ont été remis à Rabat par le correspondant des associations, au Ministère du commerce extérieur, chargé de donner son accord au service des douanes.
Mardi 20 octobre en soirée, après 72 heures d’attente au port de Tanger et ne sachant toujours pas officiellement ce qui bloquait ce dédouanement, nous avons après discussion, pris à contre cœur, la décision de laisser le véhicule aux douanes avec son chargement et de rejoindre le groupe qui se trouvait déjà dans les montagnes de l’Atlas, au sud de Marrakech. Nous avions conscience qu’un mur, fut-il virtuel, se dressait face à nous.
Durant toute la semaine qui a suivi, les 6 associations destinataires du matériel au Maroc, ont rédigé de nouvelles attestations qui ont été dans la foulée, remises aux autorités compétentes pour tenter de faciliter le dédouanement.
Sur place à Rabat, elles ont eu la garantie que le matériel serait dédouané, que les documents nécessaires seraient envoyés aux douanes à Tanger par fax. C’est ainsi, que le mercredi 21 octobre en fin d’après midi, les associations marocaines nous informaient de cette bonne nouvelle. Enfin…
Le séjour solidaire a pu ainsi poursuivre sa route et les rencontres avec les populations rurales, même si chacun ressentait un pincement au cœur en regrettant que le matériel humanitaire, (préparé avec minutie en France par les voyageurs et des jeunes d’un lycée professionnel de Marseille), ne puisse comme prévu, être remis en mains propres aux associations et aux jeunes du Maroc. C’est en effet dans l’action de solidarité que l’échange prend tout son sens.… Quel gâchis…
Le séjour s’est bien passé, et les rencontres chaleureuses…Des liens d’amitié se sont créés…
Le groupe de voyageurs solidaires devant repartir du Maroc par Tanger le dimanche 25 octobre en soirée, les associations marocaines ont décidé de se déplacer à Tanger pour récupérer le matériel humanitaire, étant persuadé, que l’exercice ne serait cette fois-ci, qu’une simple formalité.
C’est vers 15h30 que notre correspondant associatif nous informait qu’il fallait se rendre à l’évidence, les douaniers marocains n’avaient pas l’intention de dédouaner le matériel humanitaire.
Face à ce mur, cette fois ci infranchissable, les 50 vélos ont été rembarqué sur le navire en direction de la France, semant désarroi, colère et incompréhension de toute l’équipe, mais aussi de nos amis marocains.
Le contraste est saisissant pour les 12 jeunes voyageurs, qui ont vécu durant plus d’une semaine, le Maroc et sa population, comme une terre hospitalière et chaleureuse.
Confrontés à une situation que seule la bêtise humaine peu expliquer, nous avons immédiatement et alors que le groupe était toujours sur le port de Tanger, informé par téléphone l’Ambassade de France au Maroc et le Consulat Français à Rabat. Nous nous sommes aussi entretenus oralement avec le Consul du Maroc basé à Bastia pour dire notre incompréhension, notre indignation et notre révolte face à une telle injustice.
Il est aujourd’hui impossible de donner une explication tant soit peu rationnelle à une telle aberration et surtout, cette situation prend à contre-pied les engagements humains de citoyens issus des deux rives de la méditerranée, qui s’engagent à construire des coopérations communes pour développer un mode de relation entre les peuples, fait de confrontation tolérante, d’acceptation de l’autre et de paix.
Chacun l’aura compris, cette situation nous interpelle et sonne comme un paradoxe, avec les beaux discours sur la « construction citoyenne des peuples de la Méditerranée », un contraste aussi, avec la soi-disant affirmation de vouloir construire « l’Union de la Méditerranée »….
Nous sommes aujourd’hui légitimes, à pousser les interrogations sur les mécanismes qui ont conduit à cette situation anormale.
S’agit-il d’une erreur ? D’une incompréhension ? Le résultat d’une bureaucratie ? Le zèle de quelques-uns ?
En l’état actuel des choses et en l’absence de toute explication rationnelle, nous sommes en droit d’imaginer toutes les hypothèses et notamment celle de savoir si nous ne sommes pas tombés au mauvais moment, otages de questions politiques qui nous dépassent, victimes de dommages collatéraux entre deux pays, le Maroc et la France au sujet de l’affaire du moment, abondamment traitée dans les média, celle de l’enlèvement de Mehdi Ben Barka opposant marocain, disparu il y a 44 ans en France.
Dans tous les cas, il me semble qu’il est impossible de se contenter de réponses formelles ou évasives.
En 20 ans de solidarité, plus d’une cinquantaine d’actions humanitaires, solidaires et culturelles à travers les pays du bassin méditerranéen, c’est bien la première fois que l’association « Per a Pace, Pour la Paix » se trouve confrontée à une telle situation d’exclusion.
Au moment où l’on commémore en France et en Europe le 20ème anniversaire de la chute du mur de Berlin, il me semble qu’il ne faut pas oublier que de nombreux murs se construisent aujourd’hui à travers le monde. Le symbole en revient à Israël, avec son mur de la honte construit en terre Palestinienne, mais tous les murs n’ont pas forcément une matérialité géographique…. Beaucoup sont virtuels…
Notre expérience, certes basée sur un territoire géographique limité et cantonné aux pourtours de la Méditerranée, nous emmène à constater que dans presque tous les pays, les difficultés avec les autorités douanières, se sont considérablement accrues dans la dernière période. En avril dernier, en Macédoine à Bitola, il n’a été possible de dédouaner le matériel humanitaire à destination de l’orphelinat de la ville qu’au bout de 9 jours et en septembre dernier à Nador au Maroc, il aura fallu 4 jours pour que le matériel et l’autobus convoyé puisse se rendre, après maintes péripéties, dans la ville d’Al Hocéima, sa destination…
Ajaccio le 28 octobre 2009.