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CHANTS REVOLUTIONNAIRES

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8 décembre 2010 3 08 /12 /décembre /2010 14:34

Le matérialisme historique, théorie marxiste de l'histoire, 2

Lien : le matérialisme historique, théorie marxiste de l’histoire 1


3) Le matérialisme historique est-il une théorie scientifique?

 

  a) quelques jalons pour définir ce que l’on entend ici par « théorie scientifique »

         Sans prétendre fournir une réponse approfondie, quelques idées:

           Une science (ou théorie scientifique) se constitue historiquement. Un enchainement de mythes, qui sont des récits qui veulent expliquer les choses par leur origine, voire directement par leur génération sur le modèle de la génération humaine, passe le relai à un système de concept cohérent, qui acquiert une sorte de dignité éternelle. Les lois de la mécanique de Newton paraissent ordonner enfin le chaos des sphères célestes. On peut suivre cette transition du mythe à la science dans l’analyse structuralo-marxiste des mythes grecs de Jean Pierre Vernant, Mythes et pensée chez les Grecs.

         La première science dans l’histoire à s’être ainsi posée en soi-même est la géométrie euclidienne, mais le passage historique de l’idéologie (religion et mythe) à la science est mieux documenté pour l’apparition de la physique, avec la révolution de Galilée à Newton.

         Une science nouvelle devient adulte à ces conditions: Il faut qu’elle définisse son objet, son champ d’application, ses méthodes, et qu’elle obtienne des découvertes, des résultats expérimentaux reproductibles.

         Parfois, selon la terminologie de Thomas Kuhn, elle change mystérieusement de “paradigme”, c’est à dire à la fois de programme de recherche, de langage, de pratique, mais elle reste une science. Elle n’involuera jamais plus pour retourner au stade du mythe (en tout cas cela ne s’est jamais encore produit, sauf peut être lors des décadences du monde antique, puis de la civilisation islamique)..

           J’ajoute pour ma part un non dit évident, même s’il s’agit là d’une revendication qui peut paraître barbare dans l’atmosphère intellectuelle post moderne et post foucaldienne, c’est qu’on peut attendre de la science qu’elle dise le vrai sur ses objets, pas sur tout, mais au moins sur ses objets.

         L’histoire est elle dans le champ scientifique ainsi délimité? A l’amont de la production historique oui: il existe une méthode positive d’exploitation des archives et des documents de toute nature, qui est enseignée à l’école des Chartes, puis par les historiens dits positivistes qui codifient définitivement les méthodes et le territoire de l’histoire universitaire à la fin du XIXème siècle. Mais l’histoire scientifique n’est pas la production et la lecture d’un texte historique déjà là, qu’il suffirait d’exhumer et/ou de reconstituer, ce n’est pas une archéologie. C’est la découverte dérangeante que fait tout étudiant en histoire, que le si le passé existe, l’histoire n’existe pas encore, il faut l’écrire! Et Jacques Rancière se cogne à cette réalité surprenante pour lui, dans les Mots de l’Histoire, en 1992.

 L’histoire comme activité expérimentale, autrement dit ce qui s’appelle d’habitude : la politique, ne connaît que des situations uniques. En ce sens les expériences reproductibles, sont les révolutions.

         Le matérialisme historique selon la leçon d’Althusser c’est la science de l’histoire enfin fondée en référence aux critères de la scientificité sophistiquée des théories épistémologiques du XXème siècle (épistémologie française de Bachelard plutôt que l’autrichienne de Lakatos et de Popper). “Le marxisme n’est pas un historicisme”. Mais Althusser se refuse à suivre le philosophe italien Coletti dans sa démarche “historiciste antihumaniste” qui envisage l’histoire comme la science par excellence, comme une suite d’expérience que l’humanité fait sur elle même et dont les théories adéquates sont les protocoles. On doit se demander ici: Le critère de la pratique politique est il inférieur à celui de la pratique théorique, du jugement du savant compétent? Il faut citer ici une observation intéressante de Karl Popper, philosophe des sciences, croisé anticommuniste de la guerre froide , mais pas dépourvu de dialectique: il définit une théorie scientifique non comme susceptible d’accéder au vrai par de bons critères, mais paradoxalement comme falsifiable par une expérience, et donc la preuve du caractère non scientifique du matérialisme historique était pour lui l’impossibilité de le réfuter dans une expérience (exprimé autrement, c’est proche de cette idée: ce qui explique tout n’explique rien). Or si l’on considère l’histoire de l’URSS dans son ensemble de 1917 à 1991, on peut l’envisager comme une expérience sans précédent de l’humanité sur elle même, et dont l’échec valide à posteriori le caractère scientifique.

         En tout cas le caractère scientifique d’une théorie ne provient pas exclusivement de son contenu plus ou moins bien validé par l’expérience, mais aussi de la démarche scientifique, à laquelle Staline ferme la porte en pratique. Il dit: “la science de l’histoire peut devenir science aussi exacte que la biologie, par exemple faire servir les lois du développement social à des applications pratiques”, et au même moment il fait arrêter et exécuter les généticiens soviétiques au nom de la théorie de préconçue du biologiste Lyssenko. Il faut noter que dans un champ qu'il connaissait mieux, la linguistique, il s'est opposé à des prétentions du même ordre. Il faut opposer à cette assurance fondée sur l’effet de vérité de la science, la réflexion désabusée mais combative de Lukacs, philosophe marxiste à l’origine d’un courant de pensée dissident, qui faisant son autocritique ne conservait qu’une seule chose de son ancienne philosophie; la remarque que “si l’on supposait, même sans l’admettre que la recherche contemporaine ait prouvé l’inexactitude “de fait” de toutes les affirmations particulières de Marx, un marxiste orthodoxe sérieux pourrait reconnaître sans condition tous ces nouveaux résultats(....) l’orthodoxie en matière de marxisme se réfère exclusivement à la méthode”. Il parle de la méthode dialectique. Il faut remarquer que c’est le Lukacs “stalinien” de 1967 qui revendique et qui assume son orthodoxie et non le “gauchiste “ idéaliste des années 1920 qui s’exprime ainsi. Je ne saurais pas trancher, entre Lukacs et Althusser. Mais au critère de la survie individuelle en milieu hostile, c’est le hongrois qui est le plus fort.

 

b             question essentielle qu’on ne se pose pas souvent : à quoi sert l’histoire ?

           Quelques réponses possibles :

          a) Elle ordonne le chaos des faits et des événements en série de cause à effet, et permet aux acteurs de l’histoire présente ou future de prévoir ou d’anticiper. C’est au fond l’expérience thésaurisée dans le passé sur laquelle sont construites la politique et l’économie.

         Sur cette base, elle sert d’éducation, elle fournit des modèles de conduite, de stratégies. A la fin, l’histoire vise à tout embrasser, à devenir le creuser de toutes les disciplines humaines.

         b) elle sert à justifier des prétentions de toutes nature: dynastiques, nationales, ethniques, diplomatiques, culturelles. Elle sert à l’éducation civique des masses et aujourd’hui on lui fait de nouveau servir à construire l’identité des groupes humains.

         Le matérialisme historique s’adapte parfaitement à ces fonctions; en effet:

         Il donne une théorie générale, vague mais féconde pour orienter la recherche historique,

         Il justifie les prétentions du prolétariat et permet de prévoir sa victoire définitive.

         Il fournit aussi un programme éducatif, une manière de construire le récit historique comme épopée de l’émancipation de l’humanité opprimée.

         Enfin il constitue de l’identité internationaliste des communistes. C’est grâce à l’effet unificateur de cette théorie que le XXème siècle s’est joué “pour” ou “contre” le communisme.

 

 c) L’histoire marxiste et sa base économico-politique

           Une différence à creuser: l’histoire marxiste n’est pas identique au matérialisme historique, car le fait que l’histoire soit utile à différentes fins (ce qui explique la demande sociale pour ce savoir, et les dépenses énormes qui y sont affectées) n’a pas grand chose à voir, au moins à première vue avec le statut scientifique de l’histoire; en tant que science, respect des faits et problématisation, vérification, etc... L’histoire ne crée pas, elle trouve, ce qui signifie qu’elle ne trouve pas toujours ce que son auteur voudrait bien trouver.

          L’indépendance de la recherche est un mythe professionnel des chercheurs. Mais sans ce mythe, ils ne peuvent même pas chercher. Les historiens marxistes sont obligés de considérer leur propre marxisme comme une hypothèse, en droit, équivalente à d’autres, et non comme un postulat indiscutable. Là où c’était le cas (bloc de l’Est) l’histoire marxiste a finit par dépérir et à s’embourber dans les marécages de la mémoire identitaire.

         En réalité la prise de parti joue son rôle et on peut très bien expliquer toute “l’histoire de l’histoire” au XXème siècle comme la prise de parti pour ou contre le communisme. Mais au moment de la production historique, il faut faire “comme-si” on était au dessus de la mêlée.

          L’histoire marxiste pour exister, au moins dans les pays capitalistes doit s’introduire dans le milieu de l’histoire universitaire, ouvrir une tête de pont sur ce territoire ennemi. L’histoire est coûteuse, lourde, et lente dans ses résultats. Sans l’Université, et l’État qui en garantit l’autonomie au moins formelle, il n’y a, matériellement parlant, pas d’histoire du tout. Tout au plus des mémoires, ou des analyses émanant des acteurs, comme Thucydide, le fondateur du récit historique rationnel. Marx et Lénine sont des représentants éminents de cette histoire “à l’antique”, à la Jules César, écrite par ceux qui la font.  

         Mais dans l’université, il faut comme dans la politique entretenir des alliances. L’histoire marxiste n’a donc pu se développer dans les universités françaises, anglaises, italiennes, qu’en formant des sortes de “fronts populaires” avec des historiens doté de présupposés matérialistes au moins dans leur champ professionnel, les plus marquant étant les historiens économiques anglais marqués par les doctrines économiques de Keynes, et les chercheurs français de l’école fondée en 1929 par Lucien Fèbvre et Marc Bloch, de l’école des Annales. La revue britannique Past and Présent étant fondée après la guerre par un noyau brillant d’historiens membres du PC britannique dont Richard Hobsbawm et Edward Thompson.

          Donc il fallait s’allier avec des chercheurs prêts à travailler sur les objets nouveaux, fruit du déplacement révolutionnaire de l’histoire opéré par le surgissement dans l’histoire du prolétariat, que l’on peut dater exactement de 1848, ces objets sont les classes populaires et opprimées, les populations, l’économie, les luttes ouvrières, les structures sociales, la mentalité collective, et cela avec des méthodes quantitatives.

Travailler et retravailler l’histoire en minimisant le rôle des individualités historiques, du récit des événements, mais aussi celui des révolutions et sa profusion anecdotique

 

d) le matérialisme historique est-il une hypothèse historique? Ou: L’histoire de la révolution produit une révolution en histoire

         Quelle est sa valeur heuristique pour un historien? En quoi le marxisme est il un apport à la connaissance historique? Pour des marxistes et pour des non marxistes?

          D’abord le contenu (le développement décrit par Staline) n’est pas définitif, l’enchaînement des modes de production peut être très différent que celui du schéma canonique. Une importante discussion, liée au développement de la Révolution en Chine, a tenté de préciser (non sans arrière-pensées tactiques étrangères au champ de l’historiographie proprement dite) ce que Marx avait nommé “mode de production asiatique”.

          Par ailleurs, la relation entre les trois instances de la réalité sociale définies par le marxisme (base économique, rapports de production, idéologie) peut varier considérablement d’un auteur à l’autre même si on reste dans l’orthodoxie.

           Althusser et Gramsci proposent d’autres articulations que celles qui sont codifiées par Staline, le premier, on l’a vu, soumettant la dialectique à la surdétermination d’autres causes qui font de chaque situation historique et nationale un cas particulier, le second mettant l’accent sur les questions du “troisième niveau”, l’idéologie: il fait de la conquête de l’hégémonie idéologique le centre de la stratégie, et sa conception de l’histoire fait donc de l’idéologie le lieu décisif.

          L’importance de la révolution d’Octobre est relativisée aujourd’hui, et ce n’est pas un hasard si on la déqualifie en coup d’état. Comme quoi il n’y pas qu’en URSS que l’on révise les faits historiques selon les besoin de la conjoncture politique. Mais il ne fait aucun doute que 1917 est une date historique au moins pour les sciences historiques! Un “changement de paradigme” a eu lieu, qui est en fait un changement du rapport de force dans le champ de la culture! Vers 1917, comme par hasard, une part dynamique de l’histoire-science se fait marxiste, directement, ou encore plus, indirectement, elle choisit de répondre aux questions marxistes, voir de les combattre sur le terrain des marxistes: base économique, luttes de classes.

           Ainsi Marc Bloch dans les années 1930 étudie précisément ce que Marx appelle une “formation sociale” définie de bas en haut par sa base matérielle, ses rapports de production, son idéologie (Dans la société féodale). Curieusement, cet universitaire profond et déjà célèbre évoluera de manière à vivre la cohérence théorico-pratique, comme l’aurait fait un communiste, et déjà âgé franchira la frontière entre l’histoire universitaire et l’histoire vécue et mourra assassiné par les Allemands pour sa participation à la Résistance.

           Donc l’histoire conquérante, l’histoire totale rêvée par Marc Bloch et ses amis n’est pas marxiste, mais se développe dans un champ matérialiste qui est incontestablement créé par ce que j’appellerai la “situation d’Octobre”. C’est ainsi que l’on se met en route pour comprendre les développement de l’histoire économique, (reconstitution des courbes de prix et donc de l’histoire des crises économique loin dans le passé jusqu’au alentours de 1600 par Labrousse! que l’on déterre des événements, niés ou ignorés par l’histoire bourgeoise (La Grande Peur, la révolution paysanne de 1789, retrouvée par Georges Lefèbvre, 1934), qui redécouvre la formidable révolution paysanne qui avait été dissimulée par le psychodrame de la nuit du 4 août). Il s’agit bien en effet de ce “continent histoire” ouvert par Marx.  Ces historiens inventent la longue durée (Braudel), rejettent la biographie avec le mythe du grand homme. Après l’histoire économique et sociale, c’est dans les années 1960 le développement de l’histoire des mentalités comme histoire de la culture populaire (avec Michel Vovelle). Donc, appliquant le programme de Staline, ils font l’histoire des peuples, l’histoire des conditions matérielles et économiques, même si leur but est réactionnaire, comme quand François Furet veut dissoudre l’événement historique gênant, en l’occurrence la révolution française, dans le chaos des “fureurs “ populaires, inchangées depuis le Moyen Age.

 Et significativement, ce dynamisme s’essouffle et se dissipe depuis la fin des années 1980.

 Il faut ici conclure en matérialiste. Faire de l’histoire est un investissement considérable, dont on attend en retour de la production idéologique (même si ce n’est pas en général à la manière grossière et inefficace de la loi Douste Blazy). Et cela explique pourquoi le matérialisme dialectique n’influence directement l’histoire universitaire qu’après l’avènement du socialisme en Russie. C’est normal. Le socialisme devient une option de carrière universitaire, ou même davantage, si le “communisme” triomphait. Ce n’est pas un reproche; on ne peut pas faire de la recherche historique en amateur, et la “carrière” en ce qu’elle signifie que le chercheur se met en réseau est la condition du triomphe de la science.

 

 e) Quelques exemples de la fécondité de l’histoire marxiste universitaire

 L’histoire marxiste se heurte à quelques difficultés dans son développement. Le produit historique est livré sous la forme du récit, même si la Nouvelle histoire dont on vient de parler y substitue pour partie la description sur le modèle de la géographie scientifique et littéraire de Vidal de la Blâche. Or Le matérialisme historique secrète une certaine monotonie, et un paysage déprimant: toujours la lutte des classes! Et les classes populaires entraînées dans les révolutions sont immanquablement vaincues. Mêmes causes, mêmes effets! Cette analyse peut aboutir à des paradoxes absurdes. La bourgeoisie ne cesse de “monter” depuis les pharaons! Les pauvres sont toujours de plus en plus pauvres! comment font-ils? Un académisme de l’annonce de l’imminence d’une révolution toujours reportée se développait paresseusement dans l’ambiance post-soixante-huitarde.

          Mais cette monotonie est un fait de la réalité, un fait désolant de l’histoire réelle: les humbles, les pauvres, les femmes n’ont pas encore d’histoire, ou plutôt leur histoire n’est que celle de leur répression, ou de leur résistance au changement qu’on cherche toujours à leur imposer, et c’est justement cela, l’histoire immobile que retrouvent les historiens des mentalités ou les démographes. Pierre Goubert (historien du XVIIème français) a éclairci le mystère des pauvres de plus en plus pauvres: les pauvres meurent, voilà tout. Il a constaté la corrélation entre la courbe des prix du pain et la courbe de mortalité dans la France de Louis XIV. Les prolétaires se renouvellent par le haut (par le déclassement des cadets, des infortunés et des bâtards des classes supérieures et sont éliminés par la surmortalité chronique qui les touche. Les statistiques ne voient rien, puisque les morts, on ne les compte plus!

          Une des tentative courante d’interprétation marxiste consiste à traduire les conflits religieux dont les poubelles de l’histoire sont pleines en manifestation de conflits de classe; Engels est le pionnier de ce genre d’interprétation, dans la Guerre des Paysans en Allemagne, qui analyse un épisode important de la Réforme protestante qui se produisit en1525, Engels “lit” dans la révolte paysanne un premier stade de la lutte des classes qui se rejoue sur le plan politique et laïc dans l’Allemagne de 1848. Il compare aussi la montée du socialisme en Allemagne à la fin du siècle à l’expansion du christianisme dans l’empire romain (caractérisé pour les besoins de la cause comme mouvement révolutionnaire). Cette réduction n’explique pas les faits de manière entièrement satisfaisante mais elle fait mal là où il faut, elle ravale à l’humain les prétentions surhumaines des religieux. Thomas Münzer, le réformateur protestant qui veut installer le royaume de dieu sur terre en abolissant les différences de classe est il un avatar de Marx parut trois siècles trop tôt?

         En tout cas, l’intérêt des brochures d’Engels est bien d’obliger les historiens et sociologues des religions à se poser la question “mais qui est vraiment Luther, ou Thomas Münzer”, et non les voir comme les modèles primitifs et de toute éternité intelligibles et transparents du pasteur protestant plus ou moins intégriste qu’ils peuvent rencontrer parmi leurs contemporains.

         En cela le matérialisme historique est une théorie de l’inconscient, comme celle de Freud, avec tout le scandale que cela implique, “ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur existence, c’est au contraire leur existence sociale qui détermine leur conscience”. Avec le danger aussi de ce genre de théorie: Pour Staline, c’est aussi le prétexte théorique pour la négation de la liberté de conscience (puisque de toute façon, ça n’existe pas).

          La réactualisation du passé fait de l’histoire un terrain de lutte, un front de la lutte des classes dans la théorie pour parler un peu pompeusement.

         Par exhumation de conflits de classe refoulés par l’histoire officielle, et ignorés par l’histoire universitaire, par exemple, l’historien soviétique Boris Porchnev, et les révoltes populaires en France au XVII siècle. Lutte des classes? Impensable dans une société d’ordre décrète Alain Mousnier! L’interprétation de l’histoire du passé devient alors dans la forme de la polémique scientifique un épisode de la lutte actuelle. Car le mythe de la France classique joue encore un rôle central dans l’idéologie des classes dominantes françaises vers 1960.

         Hobsbawm et sa théorie du “rebelle primitif”, qui conceptualise le phénomène incompris mais presque universel du banditisme social, qui le réinterprète en terme de lutte de classes, et le replace dans un stade chronologique de la modernisation des sociétés dominées d’Europe de Sud et d’Amérique latine.

         Même si le “rebelle primitif” se range souvent, comme les Vendéens, dans le mauvais camp de l’histoire politique, les paysans millénaristes de Canudos en 1897, Lampiao et les Cangaceiros reprennent leur place dans l’histoire réelle du Brésil révolutionnaire bourgeois positiviste, républicain et implacable pour les opprimés.

          Autre exemple de lutte des classes dans la théorie des historiens: la controverse sur le niveau de vie en Angleterre au XIXème siècle, et le livre de Thompson sur la formation de la classe ouvrière anglaise. Les historiens bourgeois anglais, suivant le conseil de Von Hayek veulent absolument prouver que les prémices économiques et sociales du Capital sont fausses, sachant bien que cette critique est plus grave que celle des erreurs de prédictions, qui après tout peuvent facilement s’expliquer par la réaction de la bourgeoisie à la menace ouvrière, dont le marxisme est un des éléments. Donc vers 1950, sous l’impulsion de Friedrich Von Hayek, on veut montrer que les ouvriers anglais de la révolution industrielle de 1780 à 1850 ont cru que leur niveau de vie se dégradait, mais qu’ils se sont trompés. Thompson en réponse, construit un tableau magistral de toute une classe dans tous ses aspects matériels et idéologiques, sur quarante ans, ramenant au jour cette période où l’Angleterre a bien failli jouer le même rôle que la Russie au XXème siècle. Avant que le peuple anglais soit, comme le montre Lénine, corrompu par l’impérialisme. 

 

e) l’histoire, hors des frontières du matérialisme dialectique

           Dans les territoires balisés de l’histoire marxiste, on peut chercher et trouver autre chose, et même le contraire du matérialisme historique: l’histoire immobile (évolution personnelle de Le Roy Ladurie), ou l’histoire naturelle (histoire du climat).

          Le matérialisme historique postule l’unité de l’histoire humaine et malgré reculs et contradictions un progrès à terme quantitatif et qualitatif. En ce sens il ne peut pas suivre l’évolution communautariste, des cultural studies.

          Dans l’intérêt des chercheur et du public pour l’histoire il y a aussi autre chose que la science: la curiosité fondamentale pour ce qui est imaginé comme absolument différent; irréductible à nos catégories, que l’on veut faire reémerger du passé. Pour cela il faut essayer de faire abstraction de la suite: ce qui a finit par avoir lieu n’est pas forcément le juge de ce qui a précédé; sinon l’histoire n’est que la vision des vainqueurs (cf Nathan Wachtel, qui étudie le souvenir de la conquête du Pérou chez les vaincus, les Indiens)

         Braudel explore le passé comme un continent, dans sa structure propre, irréductible ou indépendante d’un destin, et ce faisant ne pouvons nous pas y trouver d’autres trésors que ce que nous y avons mis nous mêmes?  

         On rejoint là le thème althussérien de la surdétermination; mais on le déborde. L’histoire n’est pas “que” l’espace ouvert par les deux dialectiques entrelacées que nous avons définies dans la partie précédente. En ce sens les recherches de Michel Foucault, pour critiquable que soit l’idée de bâtir une politique sur ses bases ont ceci de salutaire, elles indiquent avec l’exclusion, la limite du théorique de la prétention au savoir qui se développe de façon si impériale dans le texte de Staline. L’histoire est plein d’exclus qui n’ont pas leur place même à titre de précurseurs incompris du mouvement historique. Pleine d’un mauvais coté qui ne se développe pas.

          Lorsque Marx écrit que l’humanité ne se pose des questions que quand elle peut les résoudre, il est bien difficile de le suivre dans cette certitude. L’imagination, et sa fécondité réside parfois dans les questions impossibles ou absurdes. Le romancier Robert Musil essaye d’imaginer dans l’Homme sans qualité, qui est aussi un tableau historique de l’Autriche en 1913 un “homme du possible” qui tente de transférer dans l’histoire les qualités dialectiques du savant moderne, expérimentateur, exact, sans préjugé. Sans voir que son entreprise utopique est justement celle des bolcheviks, qu'elle ne peut être que celle là.

 

4            Que nous apporte le concept de matérialisme historique pour comprendre l’histoire qui se fait?

 

  Ou : En quoi le matérialisme historique peut-il guider l'action révolutionnaire?

 

a) l'évolution du matérialisme historique au XXème siècle

         Le matérialisme historique n'a pas toujours eu dans les faits la capacité prédictive indispensable à l'action politique.

         A l'époque de Marx, dès le début, la révolution prolétarienne espérée dans l'imminence de la crise prochaine dans les suites des révolutions de 1848 ne se produit pas. Le marxisme est aussi en grande partie l'histoire des erreurs de prévision de Marx. Pourquoi? Le développement des forces productives n'a pas été au rendez vous du dépassement historique prévu par Marx en 1848 parce qu'un développement quantitatif dans l'espace, le développement des USA, des colonies, et d'une manière générale l'impérialisme la remplacé. Il manque au matérialisme dialectique une géographie, et c'est Lénine qui va commencer à la décrire dans L'impérialisme, stade suprême du capitalisme. L'expansion spatiale est une manière de résoudre les contradictions sociales; l'est également d'ailleurs la pression sur le milieu naturel: c'est là le lien, la continuité possible entre matérialisme historique et écologie rationnelle.

         Ibn Khaldoun est un précurseur au matérialisme historique qui vient de formations sociales éloignées dans le temps et l'espace de celles balisées par Marx.  Et il montre dans celle à laquelle il appartenait, celle du Maghreb du XIVème siècle, avec la dialectique des tribus des montagnes et des royaumes de la plaine, les forces matérielles qui bloquent le développement des bourgeoisies commerçantes urbaines arabes après un cycle de trois générations. Déjà l'historien romain Tacite avait pressenti dans sa "Germanie" le lien dialectique qui unit les Barbares à la Civilisation. Mais l'intuition de la rationalité matérialiste qui explique les constantes et les révolutions de l'histoire est insuffisante, les pouvoirs préfèrent, l'autre histoire, la diplomatique, qui est essentiellement une opération de validation de ses titres et prétentions. Et c'est se traitement que subit le matérialisme historique en Union Soviétique stalinienne, par une sorte de nécessité. Le Parti Communiste de l'URSS codifie une interprétation qui assimile le matérialisme dialectique à une science positive de l'histoire capable de prédictions justes, et qui justifie les prétentions historico-politique du régime. On aurait pu tirer selon cette conception des conclusions de l'application du matérialisme dialectique comme de celle d'une loi de la physique, comme l'invoquait Staline. Et la pratique de l'histoire réelle montre que ça ne marche pas, qu'un grand nombre de phénomènes historiques majeurs sont apparus depuis Marx et Engels qui n'était en rien déductible des prémisses théoriques. Rappelons d'ailleurs qu'ils n'étaient pas de leur propre aveu "marxistes". Il s'agit des suivants :

         Le développement du capitalisme protectionnisme impérialiste, identifié par Lénine. Mais aussi celui du fascisme, du nazisme, puis la société de consommation et du « welfare state », le développement du spectacle et des médias. (mais Marx avait tout à fait prévu la mondialisation; à la limite certaines de ses analyses concernent notre monde plus que le sien, et que penser dans ces conditions de l'indigence de jugement de Michel Foucault, qui veut le reléguer dans le XIXème siècle ?

         Une des raisons de l'évolution divergente du capitalisme par rapport aux espoirs révolutionnaires de Marx et d'Engels, c'est le que marxisme lui même en a modifié le développement en tant que théorie devenue force matérielle en passant dans la tête des masses: tous les événements imprévus cité ci-dessus peuvent être compris comme des réponses de la bourgeoisie au défit prolétarien organisé par la théorie marxiste et les organisations politiques de la classe ouvrière.

         Mais le dilemme subsiste: faut-il réviser le marxisme ou l'approfondir dans le cadre de l'orthodoxie pour sauver son caractère révolutionnaire et structurant pour les organisations révolutionnaire, qui crurent, jusqu'à la mort de Staline, que nous allions vaincre parce que nous possédions la vérité? Cette vertu presque invincible ne reviendra plus.

         Les communistes se retrouvent dans une situation comparable à celle des juifs et de la Torah. La pratique montre que l'alliance entre Dieu et le peuple élu conduit celui-ci de défaite en défaites. Donc les prêtres se sont trompés (et ont trompé le peuple). Alors il faut surinterpréter le texte sacré de manière à ce qu'il reste utilisable pour comme référence identitaire (et justifier l'absence de Dieu par la faute du peuple). Pour les communistes, le fonctionnement théorique produit des configurations similaires. Il s'est produit à ce moment de retard et d'ajournement de la Révolution une sorte de dérive herméneutique, où le corpus de textes classiques du marxisme vulgarisé avec force par Staline fondait l'identité et signifiait l'espoir des communistes de renverser l'ordre capitaliste, même si on savait sans le dire que la théorie n'était plus, en l'état, applicable. C'est un peu comme la Bible; ça ne marche pas, alors il faut expliquer pourquoi par les faiblesses des hommes, leurs trahisons, le culte de la personnalité, ou le sabotage. Il faut se couvrir la tête de cendres. Ou se lancer dans un travail théorique parasitaire comparable à celui des rabbins, et qui consiste à dire, alors c'était écrit mais on n'avait pas su le lire.

         Après que les promesses ont déçu vient le temps des exégètes et des herméneutes, Althusser pour Marx, Lacan pour Freud, Husserl pour la philosophie idéaliste de Platon à Descartes et Kant, et des exégètes des textes fondateurs, et de la bataille pour l'orthodoxie. Car le matérialisme dialectique comme conception du monde alternative est une arme de cohésion, un des principaux atouts du mouvement social: C'est pourquoi il se développe en orthodoxie nécessairement. Ce n'est pas une religion, mais ce n'est pas non plus un savoir positif, une science, au sens sûr de soi de la science du XIX siècle. Il faut y croire, le sens du mot "croire" signifiant un peu plus que "penser que c'est probablement vrai". Le matérialisme dialectique s'est de ce fait compliqué et enrichi par rapport à son interprétation paresseuse, économiste, matérialiste mécaniste, qui prêtait le flanc aux critiques de Bernstein, qui constate le premier (après Marx et Engels eux-mêmes il faut le dire), que l'évolution prédite du capitalisme vers une crise finale se fait attendre et que le capitalisme, au fur et à mesure que le prolétariat est plus fort et plus nombreux est plus fort aussi.

         Rien ne se passe comme prévu; et le plus imprévu c'est que plus les prévisions économiques de Marx sont démenties par l'évolution économique, plus il y a de marxistes! Le révisionnisme propose en fait un passage sans crise au socialisme. La guerre lui sert de démenti.

         Puis le matérialisme historique a subi une torsion presque idéaliste. Chacun à leur manière Luxembourg, Lénine, Gramsci, comprennent qu'une dose de volontarisme est nécessaire pour s'orienter vers la révolution. Pour eux la science dialectique de l'histoire devient un art de la guerre sociale, une stratégie générale. Leur mérite, malgré leur échec relatif, est de passer de l'analyse du mouvement lent de la matière économique à celle des mouvements rapides de l'adversaire, un adversaire de classe qui agit contre le prolétariat sinon avec un coup d'avance. Avec eux par contre la tentation autoritaire existe: dans sa critique de Boukharine, on voit bien comment la dialectique sert de rideau de fumée à Lénine pour justifier des choix préconçus. En l'occurrence le choix catastrophique, l'erreur majeure de Lénine, le refus de l'autonomie syndicale, d'où découle la construction d'un ordre social sans régulation explicite.

 

b) Le matérialisme historique à l’épreuve de la défaite de l'URSS

Le rôle de l'histoire soviétique dans l'histoire soviétique : Le rôle du pouvoir soviétique dans la diffusion d'une histoire ( et d'une philosophie) marxiste n'est pas à négliger: mais en empiétant sur la liberté de recherche il a développé  une sourde rancœur chez les universitaires russes et particulièrement chez les historiens qui ont petit à petit transformé le matérialisme historique en "langue de bois", servant souvent de masque à des conceptions de l'histoire tout à fait dépassées. Boris Porchnev ou Mikhael Bakhtine sont de brillantes exceptions.

         Mais ne pas oublier aussi le rôle pervers joué par l'histoire dans la légitimation des choix politiques soit disant effectué en connaissance de cause grâce à la maîtrise quasi magique de la science de l'histoire; Marc Ferro reconstitue très bien les aléas de l'historiographie soviétique sur le thème du "retard russe " en 1917; selon les aléas de conjoncture politique les chercheurs font l'aller-retour entre leur université et le goulag. En 1917, il faut montrer que la Russie n'est pas trop en retard (pour justifier le choix stratégique de bolcheviks de lancer la Révolution) puis dix ans plus tard il faut justifier par l'arriération russe les difficultés économiques, puis on revient à l'hypothèse de l'avance relative de la Russie pour justifier le volontarisme économique les plan quinquennaux. Et les savants font les frais de ces retournements de conjoncture politique. Le matérialisme historique devient en URSS une sorte de carcan, de dogme qui rend difficile la recherche mais qui surtout stérilise totalement le marxisme. Comme la littérature, l'histoire souffre du transfert de thématiques politiques interdites. Le passé contaminant le présent, on justifie la perestroika en réhabilitant "historiquement" Boukharine.

"Les hommes font l'histoire dans des circonstances qu'ils n'ont pas choisies" mais.... une fois reconnu le rôle de la contre-révolution, les ravages de la guerre civile de 1918/1921, le retard de développement russe qui est réel (c'est bien moins que le niveau de l'Inde aujourd'hui), il ne faut se raconter d'histoire: dans une guerre on ne peut pas excuser ses échecs par les actions de l'ennemi. A long terme l'URSS échoue à construire le socialisme parce que les forces productives libérées dans le prolétariat n'ont pas été au rendez-vous. (La principale force productive escomptée pour contruire la société commmuniste étant le prolétariat lui même, comme potentiel de créativité libéré par la révolution). Domenico Losurdo observe avec beaucoup de justesse que la théorie du communisme, il est vrai à peine esquissée par les textes marxistes, se déploie dans le vide inimaginable (impossible à imaginer) du dépérissement de l'État et de la politique; au fond l'idéal communiste des bolcheviks, c'est l'anarchisme. Il est difficile de construire un État à l'aide d'une théorie dont le but est de le détruire. Aucune réflexion institutionnelle, aucun contrepouvoir, aucune régulation du pouvoir de classe du prolétariat ne peut en découler. Et au nom de quoi une société révolutionnaire devrait-elle en être dépourvue? Pourquoi les prolétaires vainqueurs n'auraient pas entre eux des conflits de tout ordre à réguler juridiquement ?

Incapable de trouver moyen de se stabiliser, contradictoire dans ses buts (une dictature œuvrant à son propre dépérissement), la dictature du prolétariat s'est avérée un régime de grande violence, avec les effets démoralisants inévitables (moyenne de 10 000 exécutions par an sans compter les grandes purges). Il semble bien à lire les témoignages littéraires (comme Boulgakov) que l'idéologie scientiste introduite en fraude dans le matérialisme dialectique d'interprétation stalinien ait d'ailleurs joué un rôle considérable dans l'inhumanité du régime.

         Parce que le socialisme en tant que formation sociale instable a sécrété ou plutôt recréé un groupe social particulier qui a fini par le détruire, non pas la bureaucratie, comme le croyaient Lénine et Trotsky, qui était le groupe social nécessaire pour faire fonctionner une économie étatisée, et dont les vices sont exogènes (c'est après la paysannerie le principal groupe cible de la terreur),mais l'intelligentsia, qui existait déjà sous le tsarisme, et qui s'est rêvée à partir de 1953 comme une bourgeoisie à laquelle les principes égalitaristes de l'URSS fermait la porte de la liberté, des responsabilité et de la richesse. Elle a fini par devenir hégémonique dans l'État au moment de la stagnation brejnévienne, et a provoqué la restauration du capitalisme. Mais loin d'en hériter, elle s'est fait voler la victoire par une coalition de criminels, de flics et de bureaucrates reconvertis qui a fondé la bourgeoisie des "nouveaux-russes". Dans la controverse sur le "retard russe" l'histoire a finalement tranché. Non seulement le pays était en retard mais son intelligentsia n'a pu restaurer en guise de capitalisme que celui que pratique la mafia, et recommencer l'accumulation primitive par la prostitution à grande échelle.

         Mao Tsé Toung offre une alternative avec La Longue Marche d'une armée recrutée dans la paysannerie, et le parcours historique complexe de la Chine jusqu'à nos jours: on s'aperçoit que les réussites d'une politique basée sur le matérialisme historique existent aussi, surtout dans des société très pauvres, ou ruinées par le colonialisme où le développement de l'économie capitaliste et de la bourgeoisie n'en sont qu'à leurs débuts, c'est à dire exactement à l'inverse des situations espérées par Marx et Lénine, ce dernier qui reste persuadé longtemps que la Révolution russe n'est que le détonateur de la Révolution allemande.

 

c) les imprévus de l'histoire du XXème siècle

         Cette histoire est un long épisode sanglant de la lutte des classes, où dans le langage de l'adversaire, le "marxisme", le "communisme" personnifie le prolétariat qui est nié en tant que classe autant par le discours fasciste de l'unité du peuple autour du chef, contre les juifs et les étrangers, que par la sociologie libérale mécanique qui préfère la "lower class" à la "working class". Mais c'est une lutte perdue par le prolétariat. Les classes dirigeantes ont contre-attaqué victorieusement d'abord avec le racisme, le nationalisme chauvin, et leur forme aggravée, le fascisme. Cette interprétation du fascisme est systématiquement niée mais elle est certaine. Les historiens conservateurs allemand, en la personne de Nolte ont d'ailleurs avoué, en croyant dédouaner le passé national-socialiste de l'Allemagne, que le nazisme s'était autorisé de la révolution bolchevique. Simplement, au lieu de dire franchement que les classes dirigeantes allemandes ont voulu le nazisme pour extirper le communisme et écraser la révolution, ils essayent de faire avaler au bon peuple des bobos de centre gauche que c'était pour éviter les horreurs du communisme, le goulag etc. Hitler, embauché par les droits-de-l'hommistes! On aura tout vu!

         Face à l'imprévu, le phénomène fasciste, un renouvellement théorique et stratégique a lieu. Gramsci analyse le fascisme, et aboutit à la conclusion de la nécessité d'un long travail de reconquête idéologique, articulé sur les différents niveaux de communication (théorie, vulgarisation, communication), pour parvenir à l'hégémonie, c'est à dire une forme de dictature du prolétariat où la force ne joue plus le rôle principal. Le PCF, quant à lui, développe un nouveau réformisme radical adapté aux circonstances, dans la pratique du Front Populaire.

         Marx et la révolution de 1848, déjà au prise avec l'imprévu Napoléon III, adapte sa théorie... on a beau jeu de chercher ensuite des contradictions dans la philosophie de l'histoire de Marx, comme le fait Claude Lefort! Marx n'est pas un auteur de système.

         Mais le matérialisme historique est il encore pertinent face à la société de consommation, la Shoah, le stalinisme?        

Sur la société de consommation, société du spectacle, ou quelqu'appellation qu'on lui donne: comme réponse bourgeoise à la lutte des classes révolutionnaire, et compromis avec les représentants ouvriers en échange d ‘une position politique anticommuniste (AFL CIO). C'est le rôle d'Henri Lefèbvre de commencer à penser la critique de la vie quotidienne du consommateur. Dans la critique de la vie quotidienne, il absorbe l'influence de Nietzsche, des surréalistes, de Georges bataille, et des Anthropologues antiutilitaristes, qui questionnent la fin de l'accumulation des marchandises en posant la question de la dépense, de la fête, et de la dilapidation. Notre société dans sa cohérence délirante (destruction de la nature, génocides, arme nucléaire) souffre de ne pas savoir détruire ses surplus de manière festive, ils s'accumulent donc comme un cancer. C'est cette conception qui fait l'éducation marxiste de Debord, l'auteur de la Société du spectacle, qui développe une théorie originale selon laquelle le spectacle global qui caractérise la société depuis un demi-siècle serait une matérialisation du capital sous forme d'image. Même si cette théorie est certainement fausse, elle met l'accent sur l'importance de la communication théorique, pour que les prolétaires deviennent dialecticiens.

         La Shoah; parce que cet événement est un moment de la contre révolution antiouvrière, antimarxiste (qu'elle excède ou non sa raison d'être est un autre débat). Il faut noter que la Shoah a servi de clé de voûte à la pratique nazie qui voulait externaliser les contradictions du peuple, suivant le schéma du transfert des luttes de classe en luttes des races. Et l'identité des protagonistes du nazisme et de forces les plus radicales de la contre-révolution allemande de 1919 ne fait aucun doute; ce sont pour l'essentiel les mêmes hommes.

         Stalinisme, pour des raisons évidentes ; ce phénomène historique manifeste l'échec de la théorie marxiste de la transition par la dictature du prolétariat. Expérience qui devait être faite. Et dont le PCF a correctement tiré les leçons, contre Althusser pour qui la DP était avant tout un concept, et qui n'a pas su voir qu'elle a été appliquée et chèrement payée. Les gauchistes n'ont pas su le voir non plus, trotskistes ou non, qui persistent encore à imaginer une DP "non stalinienne", qui n'existe pas (ou, à la rigueur à Cuba?).

         L'histoire a-t-elle été figée par la Shoah, Hiroshima, et maintenant les menaces globales qui se multiplient?

         Il est certain que les menaces globales fonctionnent au niveau mondial de la même manière que l'idéologie nationale à la fin du XIXème siècle. Elles doivent provoquer une unité immédiate du public mondial qui a remplacé les peuples nationaux en le dressent contre des menaces extérieures. Il faut noter que contrairement à ce que croient les gauchistes, ces menaces sont bien réelles, catastrophes écologiques, terrorisme, régression intégriste partout, etc., aussi réelles que les menaces d'invasion d'un pays à l'autre avant 1914.

 

d) A quoi peut servir le matérialisme historique aujourd'hui?

         Observation sur la situation du monde présent: un retour d'actualité des thèses marxistes est perceptible dans la mesure où le démantèlement des structures de compromis nées de la lutte des classes de la première moitié du XXème siècle nous replace dans une situation comparable, à un degré beaucoup plus élevé d'accumulation du capital, à celle des Iles britannique du début du XIXème siècle. Mais à un degré d'éducation révolutionnaire beaucoup plus bas. Et avec ceci de différent ; la classe vaincue, la féodale, a maintenant totalement disparu, y compris les valeurs culturelles qui y était attaché (romantisme, sens du sacrifice, goût du risque et de la lutte) qui ne sont plus récupérables pour qui veut les prendre. La révolution prolétarienne est aussi un transfert direct de ces valeurs et de ces comportements psychologiques de la noblesse au prolétariat (exemple frappant de la lutte du prolétariat espagnol pendant la guerre cicile, de 1936 à 1939).

         Vers 1914 cette société capitaliste dans les formes que Marx analysait à leur début avait fini par rencontrer sa crise, et Lénine en fait une analyse claire, cette crise se déplaçant du plan économique où on l'attendait, au plan politique et militaire avec la guerre impérialiste. La crise se produisant en 1929, est déjà une crise de la transition à la société capitaliste dite de consommation, ou "du spectacle". La guerre de 1914 peut être comprise comme une contre-révolution préventive dans l'ambiance de réaction idéologique et d'exacerbation du nationalisme et du racisme qui accompagne les succès croissants de la social démocratie marxiste dans tous les pays, alors que cette force politique est encore révolutionnaire, au moins en théorie, dans les dernières années de l'avant-guerre. Donc la crise finale ne signifie pas si l'on ne s'y prépare pas une révolution. Ce peut être aussi, la "destruction des classes en lutte". Ou la destruction de la planète.

         Nous vivons de nouveau une restauration et une contre-révolution préventive dont l'Angleterre de 1792 à 1832 décrite par E. Thomson est un modèle classique. Les altermondialistes en ce sens sont les "carbonaros" de notre époque, activistes inadéquats mais utiles, voyageurs internationaux, qui mènent une guerre sur le front des médias et non plus sur celui du politique. Les concepts développés par la théorie marxiste fournissent des clés d'interprétation qui obligent à s'intéresser à nouveau frais à l'histoire à l'économie et à la sociologie du monde (Lojkine, Losurdo), et en toute logique à partir de la base, l'économie. C'est déjà ce que font les groupes comme ATTAC ou la fondation Copernic, etc. Mais comme Marx et Engels déjà, de manière non systématique.

         Et qu'en est il du prolétariat aujourd'hui? Ce qui manque le plus au mouvement social, c'est le mouvement social. C'est peut être à cause de la disparition d'une théorie simple et unificatrice comme l'était avec toutes ses simplifications et son caractère finalement insuffisant, le matérialisme historique. Gramsci a remarqué cela: la croyance en la science de l'histoire a été une force, celle que donne la certitude vaincre malgré une histoire qui se réduit à une série de défaites. Cette croyance disparaissant, l'effet de démobilisation est extrême, et n'est pas pour le moment relayé suffisamment par la simple vitalité des antagonismes de classes, qui sont traversé et bloqué par la lecture ethnique de la société (y compris à gauche).

         Quoi qu'il en soit le matérialisme historique a donné l'exemple d'une théorie cohérente, communicable à tous, un exemple de méthode politique qui devrait permettre de s'affranchir des calendriers électoraux et médiatiques. C'est en ce sens qu'il faut relire Staline, comme exemple d'une communication qui transforme les idées en forces matérielle lorsqu'elles atteignent les masses. Non pour reproduire ses erreurs. Mais il ne faut pas avoir peur de susciter la réprobation. Quand ça arrive, c'est bon signe!

 

e) Régénérer le matérialisme historique par les apports extérieurs?

         La solution d'un certain nombre d'oppositions ou de contradictions apparentes du marxisme ne s'y trouve tout simplement peut être pas. Il faut en venir à un type de théorisation cohérente mais non systématique, effectivement assez comparable à la théorisation des sciences, mais plutôt du coté de la pratique des sciences que de leur formalisation. Procéder comme la science pour Lakatos? Par preuves et réfutations?

         Face à la situation, et après l'échec du "socialisme réel", à gauche de la gauche un syncrétisme théorique pas toujours cohérent mais riche est en train de se développer. On peut regretter l'absence de polémique sur des questions théoriques, car tout semble se résoudre par une espèce d'empilement incohérent de bribes théoriques de diverses origines. Le matérialisme historique peut rester utile dans cette recomposition malgré son échec comme théorie globale; si les deux principes historiques entrelacés restent déterminants et structurants, la lutte des classes et la dialectique des modes de production, on reste dans le domaine du dépassement du capitalisme, et on ne se dilue pas dans les réformes sociétales ou dans le culturalisme qui ne mange pas de pain. Mais cette conception du monde doit et peut être enrichie.

         Marx avait synthétisé diverses traditions intellectuelles; l'idéalisme allemand, le matérialisme des lumières, l'économie politique anglaise, etc. Déjà Lénine avait introduit d'autres éléments, avec la pensée stratégique de Clausewitz, et aussi l'effort d'appropriation de la révolution théorique de la physique contemporaine, dans Matérialisme et empiriocriticisme. Freud, Bourdieu, offrent psychologie et sociologie matérialistes compatibles et complémentaires. L'art moderne de Dada aux situationnistes qui apportent une idée fondamentale à mon avis, l'identité de la théorie et de sa communication, identité du pavé et de la critique. Les apports de Bourdieu et des situationnistes semblent incompatibles mais finalement posent la même question; qui  parle quand le théoricien parle? Les contradictions internes de la bourgeoisie se rejouent dans les controverses théoriques au nom du prolétariat.

D'autres conceptions (Deleuze, Foucault, et la micropolitique) font rejouer des traditions révolutionnaires rivales du matérialisme dialectique, les traditions libertaires de Bakounine, il est vrai fortement transformées. Cela aboutit par la bande au Negri de l'Empire, et aux rêveries sur la "multitude". Mais le désir comme moteur subjectif n'est pas révolutionnaire; le désir qui se met en avant sans médiation d'un objet, c'est l'obscénité. Rien ne suscite moins le désir que le désir.

 

 

Conclusion

 

Il faut remplacer la théorie "conception du monde" par la pratique théorique ouverte, mais sans tomber dans l'éclectisme, et la mollesse, remplacer une culture qui poursuit l'illusion de la maîtrise totale du champ historique par une cohérence ouverte, mais qui conserve le point de vue révolutionnaire selon lequel la base économique et matérielle détermine tout en dernière instance, et que les positions de théoriciens sont réductibles également en positions de classes. Ce point de vue est « politiquement incorrect » mais exact. La théorie de la domination dans les champs culturels dont nous sommes redevables à Bourdieu vient à point nommer expliquer les contradictions internes à la bourgeoisie et au champ intellectuel qui poussent certains représentants de cette classe et de ce groupe social à une prise de parti révolutionnaire. Ce que les marxistes n'ont jamais su faire, non sans conséquences tragiques, la contradiction réelle et centrale du mouvement étant la contradiction intellectuels-ouvriers

         Par ailleurs il est très étrange que les communistes ou même tous ceux qui sont dans la mouvance de l'altermondialisme ne se précipitent pas dans les études soviétiques, et ne fassent pas le débriefing de ces 75 ans d'expérience d'une richesse historique inépuisable. Il est quand même curieux que des communistes qui jurent leur grand Dieu qu'ils ne veulent pas recommencer les horreurs et les erreurs de Staline et de l'URSS ne se plongent pas dans l'étude de Staline et de l'URSS, justement pour les éviter la prochaine fois (en France, Au Vénézuéla ou n'importe où !). Il est beaucoup plus important de comprendre pourquoi nous avons échoué quand nous avons été vainqueurs (Lénine, Staline, Mao) que de nous joindre au cortège plaintif des victimes de toutes les oppressions en célébrant le culte de Che Guevara qui n'a pas mérité ça. Le sang des martyrs n'a jamais rien prouvé.

         Mais il y a un signe encourageant: apparition d'un milieu mondial théorico pratique (l'intellectuel collectif, le parti de Gramsci) dans les associations altermondialistes. Ce milieu est effectivement coupé des classes populaires, il doit s'interroger pourquoi, c'est à dire il doit se demander pourquoi sa théorie diffère de sa communication. Serge Halimi doit arrêter d'enfoncer des portes ouvertes, et critiquer ses propres amis. Cette culture critique peut devenir pratique par le Parti Communiste. Un nouvel investissement théorique et une volonté de cohérence théorico-pratique doit le relayer sinon tout retombe. Le Parti Communiste, les PC là où ils représentent des traditions politiques importantes et continues sont par leur expérience politique les mieux placés pour relancer un nouveau matérialisme historique, doté d'efficacité, une nouvelle théorie devenue force matérielle en passant dans toutes les têtes. Le matérialisme historique n'est pas au final dissociable de sa communication, retour du coup à la grande clarté des analyses historiques de Marx, Engels, Lénine.

Staline lui n'est pas historien, si ce n'est de la préhistoire, c'est bien significatif. La clarté du pédagogue n'est pas celle du dirigeant. La théorie doit se communiquer aux exploités, sinon elle n'est qu'un jeu vide de sens ou même un mensonge dans sa vérité même.

 

 

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