ANACR2A.jpg                       communiqué à "U Rossu"

Le soixante-dixième anniversaire de la libération de la Corse a été l'occasion de nombreuses cérémonies et manifestations de toutes sortes, avant, pendant et après la date officielle du 4 octobre 2013.

Que ce soit au niveau des médias (presse et télévision), des associations (ANACR et ONAC), voire de l'Éducation nationale, tout a été fait pour que l'événement revête un caractère particulier et symbolique.

En effet, par delà son aspect cérémoniel et officiel, cet instant de notre Histoire collective avait avant tout pour but de rassembler, en un seul et même élan, toute une communauté autour d'une, si ce n'est, la plus belle page de notre aventure commune.

Pourtant, il semblerait, à travers les enjeux – légitimes – de la mémoire, que l'on assiste, chez certains courants intellectuels, voire politiques, à une tentative de réécriture, très interprétative, de la résistance corse, et ce, au regard de l'évocation de quelques figures emblématiques, telle que celle de Jean Nicoli. Ce héros et martyr est-il mort principalement pour la Corse, conjoncturellement pour la France, idéologiquement pour son parti ? Ce sont les deux premiers termes du triptyque qui, aujourd'hui, nourrissent un débat dont il faut clarifier les aspects et démasquer les motivations profondes. Pour cela, il convient de convoquer devant le tribunal de l'Histoire les faits et leur contexte.

Les premiers sont clairs : dans sa dernière lettre, Jean Nicoli écrit, entre autres : « Je meurs pour la Corse et pour mon Parti ». Quelle connotation donner à cette phrase ? Celle-ci est simple : l'attachement viscéral à son lieu d'origine et la fidélité à son idéal. Doit-on y voir, par une lecture entre les lignes, une arrière-pensée politique quant au sens à donner à la première partie de phrase ?

Autrement dit, comme certains semblent l'interpréter à dessein : Jean Nicoli est mort pour la seule Corse, et, de ce fait, s'est battu uniquement et avant tout pour sa libération, à l'instar des héros corses qui, avant lui, avaient secoué le joug des occupants successifs (Génois et Français). Pourtant, à l'image de Fred Scamaroni, la question n'est pas de savoir si l'un se battait pour la France ou si l'autre se battait pour la Corse. Le véritable problème, au regard du contexte de l'époque, était double : d'une part, et, quelle que soit l'échelle – locale, nationale, internationale -, il s'agissait de libérer un territoire occupé par l'ennemi, ce paramètre transcendant toute idéologie. D'ailleurs, comme le rappelait le regretté Jean-Baptiste Fusella, dans cette métaphore : « Lorsque la maison brûle, on n'a que faire de l'opinion politique ou religieuse de celui qui vous tend le seau ». PARTISANSCORSES.jpg Effectivement, à l'exemple du résistant insulaire, et c'est un truisme que de l'affirmer, celui du Gers, des Hautes-Alpes, voire du Limousin, se battaient pour soustraire, d'abord et avant tout, leur terre natale au joug de l'envahisseur et du régime de Vichy. C'est cette situation de légitime défense qui primait sur toute considération identitaire, idéologique ou religieuse. Il est évident que les référents culturels et historiques de chacune des régions occupées servaient d'éléments rassembleurs (Sampieru, Paoli pour les Corses). Cependant, ils étaient principalement des supports psychologiques et incitatifs à l'action commune. Dans un autre contexte, celui du conflit germano-soviétique, Staline, au lendemain de l'invasion du territoire soviétique, en juillet 1941, n'a-t-il pas fait appel au souvenir des héros tutélaires de la Russie (Alexandre Nevski, Koutouzov, Souvorov), c'est-à-dire ceux de l'Ancien Régime tsariste ?

D'autre part, et c'est là, me semble-t-il, l'aspect essentiel, voire fondamental, il ne faut pas perdre de vue la dimension planétaire de la guerre 39-45. C'est dans ce cadre global que s'ordonnaient les différentes échelles (théâtres d'opérations, territoires occupés), car, libérer la Corse, c'était également s'inscrire dans la libération du territoire national (cadre administratif de référence pour la Corse), lui même maillon (front Ouest) d'une chaîne internationale. À cela, il convenait d'adjoindre le caractère idéologique du conflit qui était celui de l'affrontement de deux systèmes, voire de deux visions du monde : d'un côté, les démocraties (États-Unis, France libre, Royaume-Uni), alliées, il est vrai, par le jeu des circonstances – invasion de l'URSS par l'Allemagne nazie –, au totalitarisme stalinien ; de l'autre, le fascisme et le nazisme.

Aussi, l'alternative était la suivante : la liberté ou la servitude. Donc, une double motivation a déterminé l'action résistante : vaincre un occupant afin de libérer des peuples et territoires asservis ; éradiquer des forces idéologiquement malfaisantes afin de restaurer des valeurs jugées fondamentales pour la civilisation. En Corse, l'action résistante a, comme nous l'avons souligné plus haut, dépassé les clivages partisans, du fait de la constitution d'un Front national – avant-gardiste sur le territoire métropolitain.

Cette démarche était nécessaire, eu égard à la densité d'occupation imposée à l'île : 94000 soldats italo-allemands, soit un occupant pour deux habitants (cela correspondant, au regard de la population française de 1939, à 13000 000 de soldats allemands sur le sol continental). Unis dans un même élan, les « combattants de l'ombre » ne peuvent se voir imposer, après coup – une fois le dénouement connu -, une dualité mémorielle, communiste/gaulliste, voire communiste/nationaliste, comme le suggère le documentaire diffusé dernièrement sur Via Stella, lequel était consacré aux portraits croisés de Jean Nicoli et Fred Scamaroni. Le premier et le second avaient pour seul et unique objectif, par delà leurs croyance et idéologie, la libération de leur île, agrégée, administrativement, au territoire national.

Vouloir opposer les mémoires, c'est dissocier de l'élan commun, les différents acteurs de la Résistance, conduisant ainsi à des écritures de l'histoire, davantage basées sur des partis pris que sur l'appréhension, déjà difficile, de la vérité scientifique. S'agissant des motivations des deux héros/martyrs précités, la phrase prononcée par le général de Gaulle, le 8 octobre 1943 à Ajaccio, peut servir de point de référence, dans le contexte du moment. Lorsqu'il dit : « La Corse a la fortune et l'honneur d'être le premier morceau de terre libérée de la France », aucune voix ne s'est élevée, pendant et après, pour affirmer: « Non, mon général, la Corse n'est pas un morceau de terre française... »

Le message était clair : la Corse libérée constituait une étape vers la libération nationale. D'ailleurs, l'exemple corse déclencha un élan d'enthousiasme et de solidarité de la part des maquis continentaux, comme en témoignait l'intitulé de l'affichette éditée par le Front National de Loir-et-Cher, en novembre 1943 : « On les a eus ! En Corse, le 11 novembre 1943 sera aussi la fête de la Résistance ! » Ce seul exemple illustre avec à propos le caractère national de la Résistance, par delà les particularités locales. Aurait-on pu imaginer des libérations dissociées, c'est-à-dire isolées du vaste mouvement d'ensemble métropolitain ?

Cela aurait rendu caducs le programme du CNR et l'action du GPRF, surtout dans la conjoncture de l'époque, à savoir celle de la reconstruction de l'unité nationale, sachant que le pays, battu et humilié en 1940, se devait de retrouver son indépendance et son prestige international. Arthur Giovoni, un des principaux dirigeants du Front National, évoquant l'action de la Résistance corse, déclinait les trois objectifs que celle-ci s'était fixés : chasser l'occupant, remplacer le régime de Vichy, donner la parole au peuple. Dans cette optique, des années plus tard, il confirmait : « La Résistance corse n'appartient à aucun parti, elle appartient au peuple ». S'exprimant ainsi, il évacuait toute velléité de récupération par une quelconque formation politique, lui qui fut attaché, toute sa vie, à un parti, idéologiquement marqué.

Un autre responsable, local cette fois-ci, de la Résistance insulaire, prononçant un discours, le 11 novembre 1943, devant le monument aux morts de Calacuccia (Niolu), affirmait : « Le Front national dont j'ai l'honneur d'être le représentant dans ce canton, s'empara des pouvoirs et proclama la Corse adhérente à la France libre. La Corse, premier département libéré, avait l'honneur et la charge de s'ériger en exemple aux yeux des autres départements français de la métropole qui auront prochainement leur grand jour ». Paroles édifiantes qui signifiaient, en contextualisant le moment : la Résistance corse était bien, à cet instant précis, la Résistance française. En observant et en analysant les termes de l'argumentation développée dans les lignes qui précèdent, on ne peut que s'interroger sur la nature implicite du discours qui sous-tend le reportage consacré au parcours résistant de Jean Nicoli, quant à ses motivations profondes.

Ce discours semble relever plutôt d'un processus de récupération politique que d'une lecture neutre des événements, surtout si l'on prend soin de se référer à la dimension scalaire et géopolitique, autrement dit l'interaction Corse, territoire national, front Ouest, Europe tout entière, voire monde. Après sept décennies, les convulsions mémorielles sont loin d'être apaisées, et, comme le soulignait Laurent Douzou, dans un ouvrage paru il y a une décennie, la Résistance française demeure une « histoire périlleuse ».

En Corse, espace insulaire où les relations de proximités sont démultipliées, caractérisé par une prégnance des structures familiales et claniques depuis des siècles, il est évident que cette page d'histoire, glorieuse et trouble à la fois, souvent mythifiée, voire dénaturée par une mathématique élastique, au lendemain de la Libération, est loin d'être complètement écrite, dans la mesure où un certain nombre d'interrogations demeurent en l'état. Pour ces motifs, il convient d'être prudent dans l'analyse, l'interprétation et la compréhension des événements, dans un domaine où il est difficile de séparer le pur de l'impur, tant furent subjectives et circonstancielles les motivations des acteurs et témoins, impliqués, de près ou de loin, dans l'action clandestine. C'est à cette prudence et à cette distance que l'historien doit se conformer, en évitant toute influence affective ou idéologique, tout discours péremptoire qui, par nature, déformerait, voire altérerait l'écriture « objective » de l'histoire.

Seuls, les documents incontournables, les témoignages corroborés des acteurs et témoins authentiques, à partir des confirmations successives des uns et des autres, peuvent constituer les gages d'une relation au plus près de la réalité historique. Aujourd'hui n'est plus hier, et, à ce titre, on ne peut, sans contextualiser, accaparer la conjoncture d'alors pour justifier, en 2014, ce que 1943 avait de propre, car, les circonstances étaient celles d'alors. La Résistance ne peut-être, de nos jours, la caisse de résonnance d'un quelconque courant idéologique, voire d'un discours orienté qui prétendrait à une réécriture de l'Histoire, remettant en cause les motivations, communément admises en leur temps, de ceux qui s'étaient engagés dans le dur combat de la clandestinité. Elle est avant tout l'aventure douloureuse et glorieuse d'hommes et de femmes, qui, à un moment de leur existence, ont refusé de se résigner à la défaite et à l'occupation ennemie.

Le devoir de mémoire impose, avant tout, un devoir d'histoire, c'est-à-dire celui qui allie souci de vérité scientifique, quelle qu'en soi la charge émotionnelle, et détachement vis-à-vis de toute intrusion idéologique, partisane ou affective. C'est à l'aune de ce principe que doit se faire l'étude de la Résistance corse, afin que cet événement prenne toute sa dimension symbolique dans la longue histoire de notre île, et, surtout, conserve son rôle de référence unitaire dans l'esprit des générations actuelles et futures. Dont acte.

Hubert LENZIANI

1 Émission du mois de janvier 2014. 2 Bulletin du CNRD 2014. 3 Laurent DOUZOU, La Résistance française : une histoire périlleuse, Seuil, Point Histoire, 2005.