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CHANTS REVOLUTIONNAIRES

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9 décembre 2010 4 09 /12 /décembre /2010 08:54

                                                                     MARE NOSTRUM-copie-1

 

 

Les colons israéliens veulent séduire l’UDC

Serge Dumont

Une organisation ultranationaliste israélienne invite des populistes européens pour les sensibiliser au «danger que représente l’islam». Deux UDC figurent sur leur liste d’invités

«L’Islam, voilà l’ennemi.» Tel pourrait être l’intitulé de la tournée en Israël qu’effectuent depuis samedi une série d’élus populistes européens. Mis sur pied par des associations proches des colons juifs de Cisjordanie, ce voyage devait associer deux figures du néonationalisme helvétique, le député UDC Oskar Freysinger et le rédacteur en chef de la Weltwoche, Roger Köppel. Leurs noms figurent sur la liste d’invités établie par les organisateurs. Les deux Suisses ont cependant expliqué au Temps n’avoir «jamais eu vent» de cette invitation et ne pas s’être rendus en Israël.

Filip Dewinter (chef de file du parti d’extrême droite flamand «Vlaams belang») ainsi que deux parlementaires du FPÖ autrichien font en revanche partie de la délégation. Ils y côtoient des élus populistes suédois et danois ainsi que René Stadtkewitz, le leader de la nouvelle formation islamophobe allemande Freiheit Partei.

Reçus par les députés Ayoub Kara (aile droite du Likoud) et Arié Eldad, (le chef de file du petit parti d’extrême droite «Union nationale»), les hôtes européens sont pris en main par l’organisation «SOS Israël – Comité pour le sauvetage du peuple». Principalement composée de colons, celle-ci prétend «ouvrir les yeux de l’opinion sur le danger que représente l’islam» et «montrer la vérité sur la situation au Proche-Orient».

La visite de la délégation européenne se déroule en circuit fermé. C’est-à-dire en évitant de rencontrer les médias, sauf à l’occasion d’une courte conférence de presse bien encadrée à Jérusalem. Pour ce que l’on en sait, les élus ont visité la ville de Sdérot et ont rencontré une série de «spécialistes de l’islam» parmi lesquels Mordekhai Keidar, un ancien officier supérieur de l’Aman (Renseignements militaires israéliens) connu pour ses opinions musclées.

Arié Eldad affirme en tout cas qu’«il existe des points communs entre la situation du Proche-Orient et celle de l’Europe, y compris en Suisse puisque nous nous trouvons en plein choc des civilisations entre les démocraties éclairées et l’islam. Cette confrontation se déroule ici, en Israël, mais également chez vous, en Suisse ou ailleurs en Europe.»

Il fut un temps où l’Etat hébreu refusait l’accès de son territoire aux personnalités classées à l’extrême droite. Au début de l’année, Marine Le Pen, qui avait affiché son intention de se rendre à Jérusalem, a d’ailleurs été prévenue qu’elle serait refoulée si elle persistait dans son projet. Mais le ministre de l’Intérieur, Elie Yshaï, a sans doute estimé que certains ultras tels Filip Dewinter et les députés du FPÖ autrichien sont plus fréquentables.

 

Quant aux représentants de l’UDC, ils ont toujours été les bienvenus en Israël. En avril dernier, une délégation parlementaire de ce parti avait d’ailleurs été chaudement reçue par l’Etat hébreu. Six mois plus tard, le conseiller fédéral Ueli Maurer avait lui aussi eu droit aux honneurs lors de sa rencontre avec le ministre de la Défense, Ehoud Barak, à Tel-Aviv.

Quoi qu’il en soit, les hôtes de «SOS Israël» ont participé mardi à une visite des implantations juives de Cisjordanie. Celle-ci a été suivie d’une cérémonie organisée dans le musée dédié au souvenir de Goush Katif, l’une des colonies de la bande de Gaza démantelée en août 2005 sur ordre d’Ariel Sharon.

Parallèlement aux parlementaires européens, le député islamophobe hollandais Geert Wilders se trouve également en Israël à l’invitation d’Arié Eldad. Il ne s’est d’ailleurs pas privé d’afficher son opposition à toute restitution de territoires palestiniens par l’Etat hébreu.

 

 

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9 décembre 2010 4 09 /12 /décembre /2010 08:32



 
Etats baltes et Pologne, plans de guerre secrets, OTAN. Neuf divisions prêtes contre la Russie


Il manifesto


Missiles Patriot en Pologne
Source de la photo : Ria Novosti, http://fr.rian.ru/world/20100406/186403521.html



Les câblogrammes de l’ambassade états-unienne à l’OTAN à Bruxelles, filtrés à travers Wikileaks, ont un contenu explosif.  Ils révèlent, par des voix officielles, ce que nous écrivons depuis longtemps sur les raisons et les conséquences de l’élargissement de l’OTAN à l’est.

Le 20 janvier dernier, le Commandant suprême allié en Europe,  l'amiral états-unien James Stavridis, a proposé d’étendre le plan « Eagle Guardian », conçu pour la « défense » de la Pologne, aux trois républiques baltes d’Estonie, Lettonie et Lituanie, qui faisaient autrefois partie de l’URSS. Le Comité miliaire de l’OTAN a approuvé la proposition le 22 janvier « sous procédure de silence ». Ont ainsi été choisies 9 divisions -états-uniennes, britanniques, allemandes et polonaises- pour se préparer à des « opérations de combat en cas d’agression armée ». On ne spécifie pas de la part de qui,  mais la référence à la Russie est évidente. Les premières manœuvres se dérouleront l'an prochain en Baltique où ont déjà été choisis les ports polonais et allemands qui accueilleront les navires de guerre et les forces de débarquement états-uniens et britanniques. En même temps, les USA se sont offerts pour « renforcer la sécurité polonaise » contre la Russie, en déployant des forces navales spéciales dans les ports baltiques de Gdansk et Gdynia, et des escadrilles de chasseurs-bombardiers F-16 dans les bases aéronautiques polonaises.

Ce plan, spécifie-t-on dans les câblogrammes, a été fortement voulu par l’Allemagne et bien accueilli par les gouvernements de Pologne et des républiques baltes : le gouvernement estonien, informé le 16 décembre 2009, l’a défini comme « un cadeau de Noël anticipé ». On souligne que l’extension du plan « Eagle Guardian » constitue le premier pas de l’extension d’autres plans spécifiques, concernant des pays individuels, en plans régionaux pour faire face à « toute la gamme de menaces possibles ». Ici aussi, la référence à la Russie est évidente.

Pour le rendre plus clair encore, l’ambassade états-unienne à Varsovie précise dans un câblogramme que le « bouclier » anti-missiles USA/OTAN, finalisé pour affronter des attaques potentielles de l’Iran ou de la Syrie, peut être adapté pour « neutraliser des missiles provenant d’autres pays ». En attendant, à partir de mai, les USA ont commencé à disposer, par un système de rotation, des missiles Patriot à Morag, dans les environs de l’enclave russe de Kaliningrad entre la Pologne et la Lituanie. En confirmation de cette nécessité, l’ambassade états-unienne à Varsovie souligne que le gouvernement polonais piaffe d’impatience d’avoir sur son propre territoire les missiles états-uniens du « bouclier », insistant pour qu’ils soient intégrés dans le système polonais de défense anti-aérienne. Elle cite à ce propos le conseiller présidentiel Waszczykowski s’adressant à des diplomates états-uniens, en leur disant « combien de temps vous faut-il pour comprendre que rien ne changera avec l’Iran et la Russie ? » : c’est-à-dire qu’à un moment ou à un autre une action militaire sera nécessaire non seulement contre l’Iran mais aussi contre la Russie « qui est en train de tenter de reconquérir sa sphère d’influence ».

Le ministère des affaires étrangères russe a déclaré hier être « déconcerté » par les révélations, lesquelles montrent que l’OTAN a rédigé des plans secrets pour défendre l’Europe orientale d’une agression militaire russe. Il rappelle ainsi que le mois dernier, au Conseil OTAN-Russie à Lisbonne, a été adoptée une déclaration où l’on affirme que la sécurité des pays de l’OTAN et celle de la Russie sont interconnectées et que les pays membres du Conseil s’abstiendront de tout usage ou menace d’usage de la force dans leurs relations réciproques. A ce point, on peut s’attendre à ce que les réactions de Moscou - n’ignorant certes pas les préparatifs de guerre- ne soient pas que verbales. Après le Sommet OTAN  de Lisbonne, le président Dmitri Medvedev avait déclaré, le 30 novembre : « Ou nous atteignons un accord sur la défense anti-missiles et créons un mécanisme conjoint de coopération, ou commencera une nouvelle course aux armements ». En l’absence de coopération, la Russie est prête à déployer « de nouveaux moyens d’attaque ».

Escarmouches diplomatiques ? Pour certains. Il ne s’agit cependant pas que de batailles diplomatiques. La nouvelle course aux armements ne commencera pas, comme dit Medvedev : elle a déjà commencé. De chaque côté on met au point de nouvelles stratégies, même en Europe.  Dans ce cadre, les révélations sur les câblogrammes de l’ambassade états-unienne à Bruxelles et à Varsovie peuvent servir soit à révéler des plans de guerre dans l’intention de les arrêter, soit une accélération de la tension : en minant tout processus de détente en Europe, on crée de nouvelles tensions propres à justifier le renforcement de la présence militaire états-unienne en Europe ; avec, en particulier, la nécessité que les Etats-Unis couvrent leurs alliés européens de leur propre « bouclier » balistique. 

Pour comprendre où les puissances sont en train de conduire le monde nous n’avons pas besoin d’autres révélations de Wikileaks. Il suffit de savoir qu’on dépense plus de 3 millions de dollars à la minute en armes, armées et guerres.

 

Il manifesto, 8 décembre 2010

Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio

 

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9 décembre 2010 4 09 /12 /décembre /2010 08:21

                                                                   MARE NOSTRUM-copie-1

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Interview de Leila Khaled, combattante historique de la cause palestinienne et dirigeante du FPLP, republiée à l'occasion de sa visite au Vénézuela                                                                                FPLP

Leila-Khaled.jpg

 

Interview de Leila Khaled, combattante historique de la cause palestinienne et dirigeante du FPLP, republiée à l'occasion de sa visite au Vénézuela


 

Traduction et introduction AC pour http://solidarite-internationale-pcf.over-blog.net/

 

 

Leila Khaled, combattante historique de la lutte pour la cause palestinienne, militante et membre du Bureau politique du Front populaire pour la Libération de la Palestine (FPLP), se trouvait au Vénézuela dans la semaine du 15 novembre. Elle a notamment donné une conférence devant les militants communistes de Cantaclaro, où elle revenait sur l'histoire et l'actualité de la lutte de son peuple pour le droit à disposer de lui-même.

 

Pour les camarades qui ne connaîtraient que le nom ou l'icône de Leila Khaled, les communistes vénézueliens proposaient une interview accordée récemment par Leila Khaled (publiée dans un premier temps par Kaosenlared) et dans laquelle elle revenait sur son parcours, son engagement, sa lutte de toute une vie pour la liberté du peuple palestinien.

 

Q: Etes-vous une terroriste?

 

Leila Khaled: Les institutions, gouvernements et pays qui sont contre la paix ont toujours considéré la résistance comme un acte terroriste, mais en réalité, l'occupation c'est le terrorisme. Par conséquent, la base du terrorisme dans le monde, ce sont les Etats-unis et Israel. Je me considère comme faisant partie du peuple palestinien qui résiste à l'occupation, et la résistance est un droit qu'a tout peuple occupé.

 

Qu'est-ce que le terrorisme?

 

Le terrorisme se définit par l'occupation et par les institutions qui occupent les territoires par la force militaire. Emprisonner des personnes seulement parce qu'elles ont une idéologie différente de la votre, cela se définit également comme du terrorisme. Tout comme la destruction de maisons et d'arbres en Palestine, ainsi que la prise de possession des points d'eau. Toutes ces façons d'agir, qui violent les droits du peuple palestinien, c'est du terrorisme.

 

Durant les années 1940, la violence a secoué la Palestine, par l'activité de groupes armés tels que Irgun (Etzel). Le 22 juillet 1946, une centaine de personnes sont mortes à l'Hôtel du roi David à Jérusalem après une action de ce groupe mené par Menachem Begin, et qui sera plus tard premier ministre d'Israël et prix Nobel de la paix. En ce sens, dans le documentaire « Leila Khaled Hijacker » de Lina Makboul, on soulève une question: « Est-il juste d'être terroriste? Toujours quand vous gagnez... »

 

Nous n'acceptons jamais le terrorisme. Ce que l'on accepte, c'est la résistance; c'est ce que reconnaît tout le monde. Même dans la constitution de l'ONU, il y a un article qui reconnaît aux peuples occupés le droit à résister, y compris avec les armes. Les Etats-unis ont transformé le concept de terrorisme, en accusant des peuples comme ceux d'Irak, du Liban, de Palestine, d'Afghanistan, d'être des terroristes, simplement pour avoir résisté à l'occupation.

 

Pourquoi après la guerre des Six-jours, à 25 ans, avez-vous décider d'intégrer le FPLP et de prendre les armes?1

 

Simplement par le fait qu'il y avait une occupation et que j'étais une réfugiée au même titre que 8 autres millions qui se trouvaient hors de Palestine.

 

Comment a évolué le rapport des palestiniens à la Jordanie, après les événements de Septembre noir, en 1970, et au Liban, après les combats dans le camp de réfugiés de Nahr Al Bared, en 2007?

 

En 1948, un très grand nombre de palestiniens ont fui (après la fin du mandat britannique et le début de la Guerre de Palestine, ce qu'on appelle Nakba ou Désastre) et se sont réfugiés à Jordanie, au Liban et en Syrie, vivant dans des camps de réfugiés. Mais après plusieurs années, ils ont commencé à vivre dans les villes. En 1951, la Jordanie a intégré la Cisjordanie à son territoire, ce par quoi les palestiniens résident dans la région sont devenus citoyens jordaniens. Les palestiniens en Jordanie représentent plus de 75% de la population.

 

D'autre part, au Liban, il y a des palestiniens qui vivent en ville et il y a ceux qui vivent dans les camps de réfugiés, mais il leur est interdit de travailler dans le pays. Cela leur complique énormément la vie et facilite leur expulsion. De nombreux jeunes Palestiniens se sont vus contraints à aller travailler dans les pays du Golfe (Persique) pour pouvoir nourrir leurs familles. Néanmoins, il y a toujours une unité entre palestiniens et libanais pour s'opposer à l'occupation et aux agressions d'Israël.

 

Comment décririez-vous la situation des réfugiés, en particulier des femmes?

 

Il y a deux types de réfugiés: ceux qui vivent en Palestine même et ceux qui vivent en-dehors, en Jordanie, en Syrie etc. La situation de chaque réfugié dépend du pays. En Jordanie, ils sont citoyens avec égalité de droits. En Syrie aussi, mais ils ne peuvent pas être fonctionnaires ni voter, et ne peuvent pas non plus demander la nationalité; ils ont également une carte d'identité spécifique. Au Liban, comme je l'ai déjà dit, ils n'ont pas le droit de travailler, seule l'UNRWA (Agence des nations unies pour les réfugiés palestiniens au Proche-orient) leur offre des postes de professeurs. Les femmes souffrent de la même façon, mais si nous disons qu'un homme ne peut pas arriver à trouver de travail, alors cela sera d'autant plus impossible pour une femme.

 

Quelle est la politique menée par Israël par rapport aux camps de réfugiés?

 

Israël tente de les éliminer. Même ceux qui se trouvent hors de Palestine. En 1982, ils ont commis un massacre horrible au Liban, aux camps de Sabra et Chatila. Les réfugiés palestiniens subissent des agressions continues. Les conditions de vie sont exécrables... les conditions sanitaires très mauvaises.

 

Le taux de chômage à Gaza et en Cisjordanie, selon des données de 2001 de l'Initiative Palestine pour la promotion du dialogue et de la démocratie dans le monde (MIFTAH), s'élève à 57%. Cela comprend non seulement ceux qui ont perdu leur emploi en Israël, mais aussi ceux qui ne peuvent pas sortir travailler à cause du blocage des routes...

 

Ce qui explique le fait que ce taux soit aussi élevé, c'est qu'il n'y a pas de base industrielle en Palestine. Les dernières statistiques indiquent que le taux de chômage atteint les 80% à Gaza et les 45% en Cisjordanie. La majorité des palestiniens dépend de l'agriculture; ils plantent principalement des oliviers, des amendiers, des orangers et également des légumes. Mais la situation empêche que ces produits puissent être commercialisés hors de Gaza, parce qu'elle est assiégée et que personne ne peut en sortir. En Cisjordanie, ils ont moins de difficultés. D'autre part, le gouvernement israélien a confisqué et continue de confisquer des terres, nombre d'entre elles pour construire ses colonies.

 

Laissant de côté le versant politique, quelle est l'attitude de l'Union Européenne envers la Palestine sur le plan économique?

 

La meilleure aide que puisse apporter l'UE aux palestiniens, au-delà de celle économique, est celle d'ordre politique. Toutefois, comme cela s'est vu en 2006, quand le Hamas a gagné les élections, l'UE a fermé le robinet. Ils donnent de l'argent au gouvernement palestinien en fonction de son orientation politique. De plus, toute aide doit passer par le contrôle des Etats-Unis. L'UE est sous forte influence des Etats-Unis.

 

Le 29 novembre dernier, le premier ministre Israélien, Ehud Olmert, a mis en garde dans une interview au quotidien Haaretz: « Soit on met en place deux Etats, soit Israel disparaîtra ».Il comparait la situation avec celle de l'Afrique du sud, quand la majorité noire a réussi à vaincre l'apartheid. La démographie est-elle l'arme la puissante des palestiniens?

 

Je n'ai pas entendu parler de cette nouvelle, mais ce que je peux te dire, c'est qu'Israël va toujours rester là pour des raisons militaires, économiques... C'est une réaction très naturelle de la part des palestiniens que d'avoir des enfants, voyant chaque jour tant d'entre eux mourir sous leurs yeux. Par ailleurs, traditionnellement, ils aiment avoir des familles nombreuses. Normalement, autour de sept et dans certains cas, douze ou treize.

 

Le FPLP a sollicité la communauté internationale pour qu'elle rompe les accords économiques avec le gouvernement Israélien, concrètement on demande « un boycott des produits israéliens, ainsi que l'annulation des accords militaires »

 

Nous avons espoir que les pays socialistes soutiendront d'une certaine façon les palestiniens. Nous leur demandons pas d'aller lutter en Palestine, mais simplement qu'ils ne fournissent pas l'armement des israéliens. Nous demandons également le boycott pour affaiblir leurs entreprises et que cela provoque des pertes pour l'économie d'Israël et, de cette façon, que cela facilite un peu la poursuite de la résistance contre l'occupation.

 

Et une fois venu le moment de négocier, le faire dans les conditions les plus équilibrées entre les deux parties.

 

Dans les négociations tenues jusqu'à présent, on n'a vu aucunement cette égalité. Ce sont des négociations sans but, car pour le moment elles ont toujours été favorables aux intérêts israéliens. C'est pour cela que nous, FPLP, rejetons les négociations. Nous sommes conscients que nous allons parvenir à aucun point d'accord entre les parties.

 

Tu veux parler des pourparlers de Annapolis entre Mahmud Abbas et Ehud Olmert du mois de novembre dernier?

 

Je parle pour tous les pourparlers, de Oslo jusqu'à Annapolis.

 

Vous ne partagez pas ce qui a été signé à Oslo?

 

Lors de ces négociations, on a parlé de tout sauf de nos droits. On n'a pas parlé de retirer les troupes israéliennes du territoire palestinien, des frontières de 1967 (avant la guerre des Six-jours); on n'a pas parlé de Jérusalem, ni des installations illégales des colons; ni des réfugiés, ni de l'eau. Alors, qu'est-ce qu'on a réglé?

 

Israël a simplement rencontré des dirigeants palestiniens et ne s'est pas gêné pour se comporter comme une force occupante, leur déléguant toute la responsabilité de la situation. Le gouvernement de la Palestinienne n'a aucun pouvoir sur sa propre situation, ni sur l'eau, ni sur ses frontières. Si le président veut sortir du pays, il doit même demander la permission à Israël.

 

Toutefois, avec Oslo a été posé la reconnaissance mutuelle des deux Etats.

 

On n'a jamais rien reconnu concrètement dans le cadre de ces accords. Ainsi, les Etats-Unis on présenté une autre feuille de route pour résoudre le conflit. Ils ne sont parvenus à rien... avoir un État palestinien, si, mais dans la pratique il n'existe pas.

 

Quelles sont, pour vous, les principales erreurs et les principales réussites de Yasser Arafat?

 

Ce fut, principalement, celle d'avoir mené la résistance armée et d'avoir été le représentant également de l'Organisation pour la Libération de la Palestine (OLP) et donc le représentant du peuple palestinien et de la révolution. L'erreur qu'il a commise fut de signer les accords d'Oslo avec Israël. Nous avons pu voir comment ils l'ont maintenu trois ans 'incarcérés' (reclus et bombardé dans la Muqtaa, siège de l'Autorité nationale palestinienne) jusqu'à sa mort. Dans les faits, on voit que Arafat a tenté de former un État palestinien à côté de celui Israélien, mais Israël ne veut pas de cela.

 

Quel serait pour le FPLP la carte rêvée de la région?

 

La meilleure solution serait que les réfugiés reviennent en Palestine, et qu'Israël l'accepte et travaille dans ce sens. Ainsi, nous pourrions vivre ensemble avec les Israéliens sur cette terre, avec les mêmes droits et avec la possibilité de prendre des décisions politiques en toute égalité. Nous croyons que former un État politique uni et démocratique peut résoudre le conflit.

 

Un État où vivraient palestiniens et israéliens, et non deux Etats?

 

Oui, absolument.

 

Quel rôle jouent les pays voisins de la Palestine, en particulier l'Iran, et les courants islamistes les plus extrémistes de ce pays, dans votre affrontement avec Israël?

 

Les pays les plus proches de la Palestine sont l'Égypte, la Syrie, le Liban et la Jordanie. L'Égypte et la Jordanie ont signé des accords de paix avec Israël. Israël a envahi le Liban quatre fois et a même occupé une partie de son territoire. Une grande partie de la Syrie a également été occupée. Par conséquent, palestiniens, syriens et libanais partagent la même souffrance.

 

La Syrie, en outre, est un des pays qui a rejeté le plan israélo-américain pour la région, et soutient la résistance du peuple palestinien; tout comme le font certains groupes religieux libanais. Et je ne connais aucun pays extrémiste islamiste, je ne connais que l'Iran, qui est un pays islamiste.

 

En Palestine, on constate une islamisation progressive des mouvements de résistance quand, traditionnellement, cette espace avait été occupé principalement par des formations laïques. A quoi cela est-il dû?

 

C'est vrai. Le mouvement nationaliste de Gamal Abdel Nasser (ancien président de l'Egypte et symbole de l'anti-colonialisme arabe) n'a pas réalisé ses objectifs. Les projets nationalistes des mouvements laïcs Palestiniens non plus. Cela a renforcé le pouvoir d'attraction des mouvements islamistes, et de plus en plus de gens se sont dirigés vers leur idéologie. Les croyances religieuses ont une forte influence sur le peuple palestinien; de nombreuses personnes croient que cela va les aider à conquérir la paix. D'autre part, les mouvements communistes ont fini par se désintégrer.

 

Le 11 avril 1944, deux jours après votre naissance, en pleine seconde guerre mondiale, Anna Frank écrivait dans son journal: « Qui a fait les juifs différents du reste des gens? Qui a permis que nous souffrions tant jusqu'à ce jour? C'est Dieu qui a fait cela, mais ce sera aussi lui qui nous relèvera encore et encore... »Considères-tu que la situation que vivent les palestiniens en Israël est similaire à celle qu'a vécu les juifs en Europe?

 

Tout d'abord, Dieu n'a rien à voir avec la création de gens différents. Nous sommes tous égaux. Tous les gens naissent égaux, en dépit des différences de couleur, de sang ou de tout autre type. C'est l'homme lui-même qui crée les différences. Le mouvement sioniste a utilisé ce type de raisonnement pour propager l'idée que le juif était différent du reste de l'humanité et, par conséquent, a justifié les souffrances d'aujourd'hui par la paix qui suivra.

 

Il est évident que les nazis ont mis l'Europe à feu et à sang et ont tué énormément de gens. Ils n'ont toutefois pas tué que les juifs, mais aussi d'autres personnes. De manière regrettable, nous voyons que des actes barbares qu'ont commis auparavant les nazis envers le peuple juif, sont aujourd'hui commis contre les palestiniens.

 

 

1En 1969, elle a détourné le vol TWA 840 Rome-Athènes et l'a dévié vers Damas; en 1970, elle a participé au détournement de quatre avions, dans le cadre de Septembre noir, et elle fut incarcérée – son camarade Patricio Arguello mourut – et libérée 28 jours plus tard dans le cadre d'un échange de prisonniers.



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9 décembre 2010 4 09 /12 /décembre /2010 08:13

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Le numéro deux des « Cahiers communistes pour faire vivre et renforcer le PCF », lancé à la Fête de l’Huma, est sorti fin novembre. 

Cet outil, dont le nom fait référence à la revue qui nous a tant aidés jusqu’à sa liquidation en 1999, vise à développer l’échange, la mutualisation d’analyses et d’expériences de lutte pour aider à l’activité militante des organisations du PCF sur une base de classe.

Il se situe dans la démarche que nous avons impulsée depuis plusieurs congrès et dernièrement au « congrès » extraordinaire de juin 2010 avec le texte « Aujourd’hui plus que jamais, face au capital, notre peuple a besoin du PCF » ou bien avec la déclaration « Faire vivre et renforcer le PCF » de Malakoff du 21 mars 2009.

Face à la poursuite du processus d’effacement de notre parti et de son identité révolutionnaire, maintenant au nom du « Front de gauche » et de « transformations », cette nouvelle publication reprend les objectifs de:

 

· réaffirmer l’actualité des fondamentaux théoriques, marxistes du PCF ainsi que l’importance cruciale de l’organisation communiste dans la lutte des classes.

· proposer de redonner son nom à la perspective que doit porter notre parti : le socialisme.

· aider à la revitalisation de cellules, de sections, notamment à l’entreprise et dans les quartiers populaires et les campagnes.

· promouvoir l'adhésion  au PCF.

 

Nous voulons aussi diffuser des informations et des analyses sur le mouvement communiste international, utiles pour notre propre combat.

 

Le numéro 3, en cours de préparation pour la mi-décembre, contiendra un compte-rendu de la réunion nationale que nous avons organisée à Malakoff le 27 novembre 2010.

 

Nous t’invitons, si ce n’est pas fait, à t’abonner (à confirmer l’abonnement de la Fête), à abonner autour de toi. Tu peux aussi commander plusieurs exemplaires pour les diffuser. 

Toutes les contributions sont les bienvenues pour les prochains numéros: remarques, analyses, articles sur des expériences de lutte, la situation dans le Parti.

   

Stéphane Auriol (Collectif PCF-RATP), Corine Bécourt (section de Saint-Quentin – CN) ; Frédéric Bernabé (Fédération de la Haute-Saône – CN), Emmanuel Dang Tran (Section de Paris 15ème – CN), Claude Fainzang (Paris 19ème – CN) ; Eric Jalade (Fédération du Tarn-CN), Dominique Negri (section de Saint-Martin d’Hères – CN) , Russell Yates (Secr. Section de Meaux) pour les camarades de 17 fédérations qui ont pris la décision de lancer le journal le 10 avril

 

Sommaire

 Actualité / Luttes ( 2 à 7 )

 Le retour aux 37,5 annuités : une proposition essentielle 

 Industrie automobile : les salariés au Mondial de l’Auto

Médecine du Travail : La Poste

 Dans les fédés ( 8 et 9 )

  « Blocage » du dépôt de Flandre : reconstruire la lutte à la RATP

Les idées reçues sur la grève - Contre-sommet de l’OTAN

Jeunesse ( 10 )

Retraites : quelles revendications porter dans nos luttes ?

PCF ( 11 à 15 )

Programme partagé - Mélenchon

Paris : l’accord Delanoë-Sarkozy-Chirac

 Rencontre nationale des communistes le 28/11 à Malakoff

International ( 16 à 19 )

 Luttes en Europe et PC - Italie -

Message de félicitations au KKE

Amérique Latine - Brèves

Culture ( 20 et 21)

Retour sur l’exposition : Lénine, Staline et la musique

 Histoire du PCF ( 22 à 23 )

 90 ème anniversaire du PCF : l’actualité du congrès de Tours

 Bilan de la Fête de l’Huma ( 24 )


 Coupon d’abonnement

 []  Je verse 15 euros pour 5 numéros

 

 [] Je verse 30 euros pour 10 numéros

+ ….…. euros  de souscription

 NOM: ………………………………………………………………………………………….

Prénom: ………………………………………………………………………………………

Adresse: ………………………………………………………………………………………

Code: ……………………   Ville: ………………………………………………………….

Courriel: ……………………………………………………………………………………...

  Chèques à l’ordre de « Josette Gawsewitch », à renvoyer à « Cahiers communistes », 130 rue Castagnary, 75015 PARIS 

Contact couriel : cahierscommunistes@orange.fr                   

 

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9 décembre 2010 4 09 /12 /décembre /2010 08:08

 

Le développement des luttes actuelles, en particulier pour la défense de nos retraites, met en évidence avec une extrême acuité, la nécessité pour notre peuple, d'avoir à ses côtés, dans ces batailles décisives, un parti révolutionnaire, totalement indépendant, face aux forces de l'argent ou à la social-démocratie.

Ce parti existe, depuis 1920, c'est notre parti, le PCF. L'expérience forgée par notre peuple depuis des décennies de luttes, les traces profondes inscrites par ses militants dans l'histoire sociale de notre pays, ses pages héroïques, continuent d'avoir une résonance profonde, malgré les campagnes sans cesse renouvelées sur le thème de la mort du communisme et/ou de celle du PCF …

Le choix de Tours : plus actuel que jamais !                         17900925_p.jpg

Le peu de place accordée par la direction de notre parti au 90e anniversaire du congrès de Tours, contraste avec la place accordée à d'autres événements. Ainsi, l'an dernier, le 150e anniversaire de la naissance de Jaurès a été largement célébré, notamment par «l'Humanité». Non que la célébration de l'héritage jaurésien soit problématique, en revanche, le choix de la non-célébration du 90e anniversaire de la fondation du PCF fait problème.

Manifestement, certains éprouvent une gêne à évoquer cette rupture historique décisive avec la social-démocratie. Pour certains dirigeants du PCF, les choix effectués à Tours sont sujets à caution, voire rejetés : le clivage historique entre réformistes et révolutionnaires devrait se refermer, certains d'entre eux (on pense ici à Patrice Cohen-Séat) allant même jusqu'à considérer que le choix fait à Tours n'était pas le bon et qu'il serait temps de refermer la parenthèse ouverte alors.

Les tentatives de recomposition politique, sur le dos du PCF, autour en particulier de l'idée du «creuset» portée par Jean-Luc Mélenchon et son «de Gauche» procède elle aussi d'une démarche cherchant à clore la séquence ouverte en décembre 1920.

Raison de plus pour revenir sur cet événement, dont on voit bien que l'interprétation continue de faire l'objet d'un affrontement idéologique.

Dans le cadre de cet article, il ne saurait être question d'aborder l'ensemble du débat, autour du congrès et des 21 conditions d'adhésion à l'Internationale Communiste. Nous nous attacherons à mettre en évidence quelques uns des axes saillants de ce qui a constitué une rupture décisive avec la social-démocratie et les partis «».

Dans le contexte de l'époque, en tenant compte des possibilités révolutionnaires qui existaient alors, dans plusieurs pays d'Europe et notamment en Allemagne, il s'agissait de forger, dans tous les pays, «'avant-garde» politique, un parti communiste, sur le modèle du parti bolchévik, victorieux en octobre 1917 en Russie. C'est le mérite historique de l'Internationale Communiste (IC) d'avoir impulsé et coordonné ce mouvement .

Dans le choix des délégués du congrès de Tours en faveur de l'adhésion, il y a d'abord la haine et le rejet de la guerre, la «épulsion suscitée par la boucherie sans précédent qui avait broyé des millions d'hommes de 1914 à 1918 et dont la responsabilité incombait au capitalisme» . Or, nombre de dirigeants de la SFIO  avaient participé jusqu'au bout aux différents gouvernements «'Union sacrée», tout comme, ailleurs, les dirigeants de la IIe Internationale.

L'attrait et l'enthousiasme vis à vis de la révolution d'octobre, la «ère révolution ouvrière victorieuse», bien réels, viennent dans un second temps. L'idée reste très forte, portée par l'exemple de la «lueur à l'Est», que les luttes sociales peuvent déboucher assez rapidement sur une issue révolutionnaire, comme ailleurs en Europe.

Le PCF naît donc dans une phase marquée par les luttes ouvrières (notamment depuis l'année 1917).

Une étape décisive vers le parti «de type nouveau»

On connait le mot de Lénine, s'adressant au militant syndicaliste révolutionnaire, plus tard dirigeant de la CGTU et du PCF, Gaston Monmousseau, en 1923 : «transformation du vieux type de parti européen parlementaire, réformiste à l'œuvre et légèrement coloré d'une teinte révolutionnaire, en un nouveau type de parti, vraiment communiste, est chose extrêmement difficile. C'est certainement en France que cette difficulté apparaît le plus nettement».

En 1982, Danielle Tartakowsky soulignait combien les 21 conditions d'adhésion à l'Internationale Communiste, qui sont au cœur du débat dans les mois qui précèdent le congrès de Tours, en décembre 1920, donnent finalement une définition théorique du «de type nouveau» 

«parti qui doit transformer les pratiques traditionnelles du mouvement ouvrier (presse, pratique parlementaire, municipale, syndicale et coopérative), développer de nouvelles pratiques de lutte permettant de couvrir l'ensemble des terrains sur lesquels s'organise l'exploitation (colonies, armée, paysans), créer les conditions d'unification de ces luttes en s'organisant selon les principes du centralisme démocratique : élection démocratique des directions par la base puis application par tous des décisions élaborées par ces directions».

Le congrès de Tours n'a pas constitué, du jour au lendemain, un parti «ouvrier». Dans un premier temps, certains cadres restent imprégnés des méthodes de propagande et d'action de la vieille SFIO, sans vraie homogénéité idéologique au départ.

L'IC va donc faire porter ses efforts en particulier sur la formation de cadres issus en particulier de la classe ouvrière et du mouvement syndical.

Une fois surmontés les crises initiales et les départs de certains de ses premiers dirigeants, de jeunes responsables ouvriers, syndicalistes, vont former peu à peu – aux côtés de dirigeants «historiques», tel Marcel Cachin - le noyau dirigeant stable du PCF dès le début des années 30 et pendant des décennies, autour notamment de Maurice Thorez, Benoît Frachon ou Jacques Duclos.

Dans ce processus de formation d'un «de classe et de masse», tel qu'a pu devenir le PCF, à partir du Front Populaire, Tours est donc bien une étape majeure :

- Par la rupture décisive qu'il opère avec le parlementarisme et avec les errements et les terribles compromissions de la SFIO et des sociaux-démocrates durant la période de la guerre et de «'Union sacrée» ;

- Par le maintien dans le giron du Parti grâce à un rapport de forces favorable lors du congrès, de «L'Humanité», qui va être un outil politique décisif pour «'éducation des masses» et la diffusion du marxisme et des idées communistes ;

- Par la place désormais occupée par la classe ouvrière : notre parti a conquis peu à peu une grande influence dans le monde ouvrier, grâce notamment à ses liens étroits avec le mouvement syndical (CGTU puis CGT). De plus, ses dirigeants sont en grand nombre des militants issus de cette même classe ouvrière, constituant une vraie nouveauté et une rupture avec toutes les autres formations politiques dont les dirigeants sont très majoritairement issus de la bourgeoisie (de la petite bourgeoisie aux milieux d'affaires).

- Par la mise en pratique progressive des axes de lutte contenus dans les 21 conditions, notamment par l’internationalisme prolétarien – par exemple, la 8e condition qui concerne l’internationalisme prolétarien : ainsi, dès 1924-1925, avec la lutte contre la guerre du Maroc, ce sont de nouvelles pratiques politiques qui apparaissent dans le mouvement ouvrier, grâce au PCF, irriguant peu à peu les secteurs les plus progressistes de la société française jusqu'à nos jours.

Eric Jalade, secrétaire fédéral du Tarn

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8 décembre 2010 3 08 /12 /décembre /2010 14:34

Le matérialisme historique, théorie marxiste de l'histoire, 2

Lien : le matérialisme historique, théorie marxiste de l’histoire 1


3) Le matérialisme historique est-il une théorie scientifique?

 

  a) quelques jalons pour définir ce que l’on entend ici par « théorie scientifique »

         Sans prétendre fournir une réponse approfondie, quelques idées:

           Une science (ou théorie scientifique) se constitue historiquement. Un enchainement de mythes, qui sont des récits qui veulent expliquer les choses par leur origine, voire directement par leur génération sur le modèle de la génération humaine, passe le relai à un système de concept cohérent, qui acquiert une sorte de dignité éternelle. Les lois de la mécanique de Newton paraissent ordonner enfin le chaos des sphères célestes. On peut suivre cette transition du mythe à la science dans l’analyse structuralo-marxiste des mythes grecs de Jean Pierre Vernant, Mythes et pensée chez les Grecs.

         La première science dans l’histoire à s’être ainsi posée en soi-même est la géométrie euclidienne, mais le passage historique de l’idéologie (religion et mythe) à la science est mieux documenté pour l’apparition de la physique, avec la révolution de Galilée à Newton.

         Une science nouvelle devient adulte à ces conditions: Il faut qu’elle définisse son objet, son champ d’application, ses méthodes, et qu’elle obtienne des découvertes, des résultats expérimentaux reproductibles.

         Parfois, selon la terminologie de Thomas Kuhn, elle change mystérieusement de “paradigme”, c’est à dire à la fois de programme de recherche, de langage, de pratique, mais elle reste une science. Elle n’involuera jamais plus pour retourner au stade du mythe (en tout cas cela ne s’est jamais encore produit, sauf peut être lors des décadences du monde antique, puis de la civilisation islamique)..

           J’ajoute pour ma part un non dit évident, même s’il s’agit là d’une revendication qui peut paraître barbare dans l’atmosphère intellectuelle post moderne et post foucaldienne, c’est qu’on peut attendre de la science qu’elle dise le vrai sur ses objets, pas sur tout, mais au moins sur ses objets.

         L’histoire est elle dans le champ scientifique ainsi délimité? A l’amont de la production historique oui: il existe une méthode positive d’exploitation des archives et des documents de toute nature, qui est enseignée à l’école des Chartes, puis par les historiens dits positivistes qui codifient définitivement les méthodes et le territoire de l’histoire universitaire à la fin du XIXème siècle. Mais l’histoire scientifique n’est pas la production et la lecture d’un texte historique déjà là, qu’il suffirait d’exhumer et/ou de reconstituer, ce n’est pas une archéologie. C’est la découverte dérangeante que fait tout étudiant en histoire, que le si le passé existe, l’histoire n’existe pas encore, il faut l’écrire! Et Jacques Rancière se cogne à cette réalité surprenante pour lui, dans les Mots de l’Histoire, en 1992.

 L’histoire comme activité expérimentale, autrement dit ce qui s’appelle d’habitude : la politique, ne connaît que des situations uniques. En ce sens les expériences reproductibles, sont les révolutions.

         Le matérialisme historique selon la leçon d’Althusser c’est la science de l’histoire enfin fondée en référence aux critères de la scientificité sophistiquée des théories épistémologiques du XXème siècle (épistémologie française de Bachelard plutôt que l’autrichienne de Lakatos et de Popper). “Le marxisme n’est pas un historicisme”. Mais Althusser se refuse à suivre le philosophe italien Coletti dans sa démarche “historiciste antihumaniste” qui envisage l’histoire comme la science par excellence, comme une suite d’expérience que l’humanité fait sur elle même et dont les théories adéquates sont les protocoles. On doit se demander ici: Le critère de la pratique politique est il inférieur à celui de la pratique théorique, du jugement du savant compétent? Il faut citer ici une observation intéressante de Karl Popper, philosophe des sciences, croisé anticommuniste de la guerre froide , mais pas dépourvu de dialectique: il définit une théorie scientifique non comme susceptible d’accéder au vrai par de bons critères, mais paradoxalement comme falsifiable par une expérience, et donc la preuve du caractère non scientifique du matérialisme historique était pour lui l’impossibilité de le réfuter dans une expérience (exprimé autrement, c’est proche de cette idée: ce qui explique tout n’explique rien). Or si l’on considère l’histoire de l’URSS dans son ensemble de 1917 à 1991, on peut l’envisager comme une expérience sans précédent de l’humanité sur elle même, et dont l’échec valide à posteriori le caractère scientifique.

         En tout cas le caractère scientifique d’une théorie ne provient pas exclusivement de son contenu plus ou moins bien validé par l’expérience, mais aussi de la démarche scientifique, à laquelle Staline ferme la porte en pratique. Il dit: “la science de l’histoire peut devenir science aussi exacte que la biologie, par exemple faire servir les lois du développement social à des applications pratiques”, et au même moment il fait arrêter et exécuter les généticiens soviétiques au nom de la théorie de préconçue du biologiste Lyssenko. Il faut noter que dans un champ qu'il connaissait mieux, la linguistique, il s'est opposé à des prétentions du même ordre. Il faut opposer à cette assurance fondée sur l’effet de vérité de la science, la réflexion désabusée mais combative de Lukacs, philosophe marxiste à l’origine d’un courant de pensée dissident, qui faisant son autocritique ne conservait qu’une seule chose de son ancienne philosophie; la remarque que “si l’on supposait, même sans l’admettre que la recherche contemporaine ait prouvé l’inexactitude “de fait” de toutes les affirmations particulières de Marx, un marxiste orthodoxe sérieux pourrait reconnaître sans condition tous ces nouveaux résultats(....) l’orthodoxie en matière de marxisme se réfère exclusivement à la méthode”. Il parle de la méthode dialectique. Il faut remarquer que c’est le Lukacs “stalinien” de 1967 qui revendique et qui assume son orthodoxie et non le “gauchiste “ idéaliste des années 1920 qui s’exprime ainsi. Je ne saurais pas trancher, entre Lukacs et Althusser. Mais au critère de la survie individuelle en milieu hostile, c’est le hongrois qui est le plus fort.

 

b             question essentielle qu’on ne se pose pas souvent : à quoi sert l’histoire ?

           Quelques réponses possibles :

          a) Elle ordonne le chaos des faits et des événements en série de cause à effet, et permet aux acteurs de l’histoire présente ou future de prévoir ou d’anticiper. C’est au fond l’expérience thésaurisée dans le passé sur laquelle sont construites la politique et l’économie.

         Sur cette base, elle sert d’éducation, elle fournit des modèles de conduite, de stratégies. A la fin, l’histoire vise à tout embrasser, à devenir le creuser de toutes les disciplines humaines.

         b) elle sert à justifier des prétentions de toutes nature: dynastiques, nationales, ethniques, diplomatiques, culturelles. Elle sert à l’éducation civique des masses et aujourd’hui on lui fait de nouveau servir à construire l’identité des groupes humains.

         Le matérialisme historique s’adapte parfaitement à ces fonctions; en effet:

         Il donne une théorie générale, vague mais féconde pour orienter la recherche historique,

         Il justifie les prétentions du prolétariat et permet de prévoir sa victoire définitive.

         Il fournit aussi un programme éducatif, une manière de construire le récit historique comme épopée de l’émancipation de l’humanité opprimée.

         Enfin il constitue de l’identité internationaliste des communistes. C’est grâce à l’effet unificateur de cette théorie que le XXème siècle s’est joué “pour” ou “contre” le communisme.

 

 c) L’histoire marxiste et sa base économico-politique

           Une différence à creuser: l’histoire marxiste n’est pas identique au matérialisme historique, car le fait que l’histoire soit utile à différentes fins (ce qui explique la demande sociale pour ce savoir, et les dépenses énormes qui y sont affectées) n’a pas grand chose à voir, au moins à première vue avec le statut scientifique de l’histoire; en tant que science, respect des faits et problématisation, vérification, etc... L’histoire ne crée pas, elle trouve, ce qui signifie qu’elle ne trouve pas toujours ce que son auteur voudrait bien trouver.

          L’indépendance de la recherche est un mythe professionnel des chercheurs. Mais sans ce mythe, ils ne peuvent même pas chercher. Les historiens marxistes sont obligés de considérer leur propre marxisme comme une hypothèse, en droit, équivalente à d’autres, et non comme un postulat indiscutable. Là où c’était le cas (bloc de l’Est) l’histoire marxiste a finit par dépérir et à s’embourber dans les marécages de la mémoire identitaire.

         En réalité la prise de parti joue son rôle et on peut très bien expliquer toute “l’histoire de l’histoire” au XXème siècle comme la prise de parti pour ou contre le communisme. Mais au moment de la production historique, il faut faire “comme-si” on était au dessus de la mêlée.

          L’histoire marxiste pour exister, au moins dans les pays capitalistes doit s’introduire dans le milieu de l’histoire universitaire, ouvrir une tête de pont sur ce territoire ennemi. L’histoire est coûteuse, lourde, et lente dans ses résultats. Sans l’Université, et l’État qui en garantit l’autonomie au moins formelle, il n’y a, matériellement parlant, pas d’histoire du tout. Tout au plus des mémoires, ou des analyses émanant des acteurs, comme Thucydide, le fondateur du récit historique rationnel. Marx et Lénine sont des représentants éminents de cette histoire “à l’antique”, à la Jules César, écrite par ceux qui la font.  

         Mais dans l’université, il faut comme dans la politique entretenir des alliances. L’histoire marxiste n’a donc pu se développer dans les universités françaises, anglaises, italiennes, qu’en formant des sortes de “fronts populaires” avec des historiens doté de présupposés matérialistes au moins dans leur champ professionnel, les plus marquant étant les historiens économiques anglais marqués par les doctrines économiques de Keynes, et les chercheurs français de l’école fondée en 1929 par Lucien Fèbvre et Marc Bloch, de l’école des Annales. La revue britannique Past and Présent étant fondée après la guerre par un noyau brillant d’historiens membres du PC britannique dont Richard Hobsbawm et Edward Thompson.

          Donc il fallait s’allier avec des chercheurs prêts à travailler sur les objets nouveaux, fruit du déplacement révolutionnaire de l’histoire opéré par le surgissement dans l’histoire du prolétariat, que l’on peut dater exactement de 1848, ces objets sont les classes populaires et opprimées, les populations, l’économie, les luttes ouvrières, les structures sociales, la mentalité collective, et cela avec des méthodes quantitatives.

Travailler et retravailler l’histoire en minimisant le rôle des individualités historiques, du récit des événements, mais aussi celui des révolutions et sa profusion anecdotique

 

d) le matérialisme historique est-il une hypothèse historique? Ou: L’histoire de la révolution produit une révolution en histoire

         Quelle est sa valeur heuristique pour un historien? En quoi le marxisme est il un apport à la connaissance historique? Pour des marxistes et pour des non marxistes?

          D’abord le contenu (le développement décrit par Staline) n’est pas définitif, l’enchaînement des modes de production peut être très différent que celui du schéma canonique. Une importante discussion, liée au développement de la Révolution en Chine, a tenté de préciser (non sans arrière-pensées tactiques étrangères au champ de l’historiographie proprement dite) ce que Marx avait nommé “mode de production asiatique”.

          Par ailleurs, la relation entre les trois instances de la réalité sociale définies par le marxisme (base économique, rapports de production, idéologie) peut varier considérablement d’un auteur à l’autre même si on reste dans l’orthodoxie.

           Althusser et Gramsci proposent d’autres articulations que celles qui sont codifiées par Staline, le premier, on l’a vu, soumettant la dialectique à la surdétermination d’autres causes qui font de chaque situation historique et nationale un cas particulier, le second mettant l’accent sur les questions du “troisième niveau”, l’idéologie: il fait de la conquête de l’hégémonie idéologique le centre de la stratégie, et sa conception de l’histoire fait donc de l’idéologie le lieu décisif.

          L’importance de la révolution d’Octobre est relativisée aujourd’hui, et ce n’est pas un hasard si on la déqualifie en coup d’état. Comme quoi il n’y pas qu’en URSS que l’on révise les faits historiques selon les besoin de la conjoncture politique. Mais il ne fait aucun doute que 1917 est une date historique au moins pour les sciences historiques! Un “changement de paradigme” a eu lieu, qui est en fait un changement du rapport de force dans le champ de la culture! Vers 1917, comme par hasard, une part dynamique de l’histoire-science se fait marxiste, directement, ou encore plus, indirectement, elle choisit de répondre aux questions marxistes, voir de les combattre sur le terrain des marxistes: base économique, luttes de classes.

           Ainsi Marc Bloch dans les années 1930 étudie précisément ce que Marx appelle une “formation sociale” définie de bas en haut par sa base matérielle, ses rapports de production, son idéologie (Dans la société féodale). Curieusement, cet universitaire profond et déjà célèbre évoluera de manière à vivre la cohérence théorico-pratique, comme l’aurait fait un communiste, et déjà âgé franchira la frontière entre l’histoire universitaire et l’histoire vécue et mourra assassiné par les Allemands pour sa participation à la Résistance.

           Donc l’histoire conquérante, l’histoire totale rêvée par Marc Bloch et ses amis n’est pas marxiste, mais se développe dans un champ matérialiste qui est incontestablement créé par ce que j’appellerai la “situation d’Octobre”. C’est ainsi que l’on se met en route pour comprendre les développement de l’histoire économique, (reconstitution des courbes de prix et donc de l’histoire des crises économique loin dans le passé jusqu’au alentours de 1600 par Labrousse! que l’on déterre des événements, niés ou ignorés par l’histoire bourgeoise (La Grande Peur, la révolution paysanne de 1789, retrouvée par Georges Lefèbvre, 1934), qui redécouvre la formidable révolution paysanne qui avait été dissimulée par le psychodrame de la nuit du 4 août). Il s’agit bien en effet de ce “continent histoire” ouvert par Marx.  Ces historiens inventent la longue durée (Braudel), rejettent la biographie avec le mythe du grand homme. Après l’histoire économique et sociale, c’est dans les années 1960 le développement de l’histoire des mentalités comme histoire de la culture populaire (avec Michel Vovelle). Donc, appliquant le programme de Staline, ils font l’histoire des peuples, l’histoire des conditions matérielles et économiques, même si leur but est réactionnaire, comme quand François Furet veut dissoudre l’événement historique gênant, en l’occurrence la révolution française, dans le chaos des “fureurs “ populaires, inchangées depuis le Moyen Age.

 Et significativement, ce dynamisme s’essouffle et se dissipe depuis la fin des années 1980.

 Il faut ici conclure en matérialiste. Faire de l’histoire est un investissement considérable, dont on attend en retour de la production idéologique (même si ce n’est pas en général à la manière grossière et inefficace de la loi Douste Blazy). Et cela explique pourquoi le matérialisme dialectique n’influence directement l’histoire universitaire qu’après l’avènement du socialisme en Russie. C’est normal. Le socialisme devient une option de carrière universitaire, ou même davantage, si le “communisme” triomphait. Ce n’est pas un reproche; on ne peut pas faire de la recherche historique en amateur, et la “carrière” en ce qu’elle signifie que le chercheur se met en réseau est la condition du triomphe de la science.

 

 e) Quelques exemples de la fécondité de l’histoire marxiste universitaire

 L’histoire marxiste se heurte à quelques difficultés dans son développement. Le produit historique est livré sous la forme du récit, même si la Nouvelle histoire dont on vient de parler y substitue pour partie la description sur le modèle de la géographie scientifique et littéraire de Vidal de la Blâche. Or Le matérialisme historique secrète une certaine monotonie, et un paysage déprimant: toujours la lutte des classes! Et les classes populaires entraînées dans les révolutions sont immanquablement vaincues. Mêmes causes, mêmes effets! Cette analyse peut aboutir à des paradoxes absurdes. La bourgeoisie ne cesse de “monter” depuis les pharaons! Les pauvres sont toujours de plus en plus pauvres! comment font-ils? Un académisme de l’annonce de l’imminence d’une révolution toujours reportée se développait paresseusement dans l’ambiance post-soixante-huitarde.

          Mais cette monotonie est un fait de la réalité, un fait désolant de l’histoire réelle: les humbles, les pauvres, les femmes n’ont pas encore d’histoire, ou plutôt leur histoire n’est que celle de leur répression, ou de leur résistance au changement qu’on cherche toujours à leur imposer, et c’est justement cela, l’histoire immobile que retrouvent les historiens des mentalités ou les démographes. Pierre Goubert (historien du XVIIème français) a éclairci le mystère des pauvres de plus en plus pauvres: les pauvres meurent, voilà tout. Il a constaté la corrélation entre la courbe des prix du pain et la courbe de mortalité dans la France de Louis XIV. Les prolétaires se renouvellent par le haut (par le déclassement des cadets, des infortunés et des bâtards des classes supérieures et sont éliminés par la surmortalité chronique qui les touche. Les statistiques ne voient rien, puisque les morts, on ne les compte plus!

          Une des tentative courante d’interprétation marxiste consiste à traduire les conflits religieux dont les poubelles de l’histoire sont pleines en manifestation de conflits de classe; Engels est le pionnier de ce genre d’interprétation, dans la Guerre des Paysans en Allemagne, qui analyse un épisode important de la Réforme protestante qui se produisit en1525, Engels “lit” dans la révolte paysanne un premier stade de la lutte des classes qui se rejoue sur le plan politique et laïc dans l’Allemagne de 1848. Il compare aussi la montée du socialisme en Allemagne à la fin du siècle à l’expansion du christianisme dans l’empire romain (caractérisé pour les besoins de la cause comme mouvement révolutionnaire). Cette réduction n’explique pas les faits de manière entièrement satisfaisante mais elle fait mal là où il faut, elle ravale à l’humain les prétentions surhumaines des religieux. Thomas Münzer, le réformateur protestant qui veut installer le royaume de dieu sur terre en abolissant les différences de classe est il un avatar de Marx parut trois siècles trop tôt?

         En tout cas, l’intérêt des brochures d’Engels est bien d’obliger les historiens et sociologues des religions à se poser la question “mais qui est vraiment Luther, ou Thomas Münzer”, et non les voir comme les modèles primitifs et de toute éternité intelligibles et transparents du pasteur protestant plus ou moins intégriste qu’ils peuvent rencontrer parmi leurs contemporains.

         En cela le matérialisme historique est une théorie de l’inconscient, comme celle de Freud, avec tout le scandale que cela implique, “ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur existence, c’est au contraire leur existence sociale qui détermine leur conscience”. Avec le danger aussi de ce genre de théorie: Pour Staline, c’est aussi le prétexte théorique pour la négation de la liberté de conscience (puisque de toute façon, ça n’existe pas).

          La réactualisation du passé fait de l’histoire un terrain de lutte, un front de la lutte des classes dans la théorie pour parler un peu pompeusement.

         Par exhumation de conflits de classe refoulés par l’histoire officielle, et ignorés par l’histoire universitaire, par exemple, l’historien soviétique Boris Porchnev, et les révoltes populaires en France au XVII siècle. Lutte des classes? Impensable dans une société d’ordre décrète Alain Mousnier! L’interprétation de l’histoire du passé devient alors dans la forme de la polémique scientifique un épisode de la lutte actuelle. Car le mythe de la France classique joue encore un rôle central dans l’idéologie des classes dominantes françaises vers 1960.

         Hobsbawm et sa théorie du “rebelle primitif”, qui conceptualise le phénomène incompris mais presque universel du banditisme social, qui le réinterprète en terme de lutte de classes, et le replace dans un stade chronologique de la modernisation des sociétés dominées d’Europe de Sud et d’Amérique latine.

         Même si le “rebelle primitif” se range souvent, comme les Vendéens, dans le mauvais camp de l’histoire politique, les paysans millénaristes de Canudos en 1897, Lampiao et les Cangaceiros reprennent leur place dans l’histoire réelle du Brésil révolutionnaire bourgeois positiviste, républicain et implacable pour les opprimés.

          Autre exemple de lutte des classes dans la théorie des historiens: la controverse sur le niveau de vie en Angleterre au XIXème siècle, et le livre de Thompson sur la formation de la classe ouvrière anglaise. Les historiens bourgeois anglais, suivant le conseil de Von Hayek veulent absolument prouver que les prémices économiques et sociales du Capital sont fausses, sachant bien que cette critique est plus grave que celle des erreurs de prédictions, qui après tout peuvent facilement s’expliquer par la réaction de la bourgeoisie à la menace ouvrière, dont le marxisme est un des éléments. Donc vers 1950, sous l’impulsion de Friedrich Von Hayek, on veut montrer que les ouvriers anglais de la révolution industrielle de 1780 à 1850 ont cru que leur niveau de vie se dégradait, mais qu’ils se sont trompés. Thompson en réponse, construit un tableau magistral de toute une classe dans tous ses aspects matériels et idéologiques, sur quarante ans, ramenant au jour cette période où l’Angleterre a bien failli jouer le même rôle que la Russie au XXème siècle. Avant que le peuple anglais soit, comme le montre Lénine, corrompu par l’impérialisme. 

 

e) l’histoire, hors des frontières du matérialisme dialectique

           Dans les territoires balisés de l’histoire marxiste, on peut chercher et trouver autre chose, et même le contraire du matérialisme historique: l’histoire immobile (évolution personnelle de Le Roy Ladurie), ou l’histoire naturelle (histoire du climat).

          Le matérialisme historique postule l’unité de l’histoire humaine et malgré reculs et contradictions un progrès à terme quantitatif et qualitatif. En ce sens il ne peut pas suivre l’évolution communautariste, des cultural studies.

          Dans l’intérêt des chercheur et du public pour l’histoire il y a aussi autre chose que la science: la curiosité fondamentale pour ce qui est imaginé comme absolument différent; irréductible à nos catégories, que l’on veut faire reémerger du passé. Pour cela il faut essayer de faire abstraction de la suite: ce qui a finit par avoir lieu n’est pas forcément le juge de ce qui a précédé; sinon l’histoire n’est que la vision des vainqueurs (cf Nathan Wachtel, qui étudie le souvenir de la conquête du Pérou chez les vaincus, les Indiens)

         Braudel explore le passé comme un continent, dans sa structure propre, irréductible ou indépendante d’un destin, et ce faisant ne pouvons nous pas y trouver d’autres trésors que ce que nous y avons mis nous mêmes?  

         On rejoint là le thème althussérien de la surdétermination; mais on le déborde. L’histoire n’est pas “que” l’espace ouvert par les deux dialectiques entrelacées que nous avons définies dans la partie précédente. En ce sens les recherches de Michel Foucault, pour critiquable que soit l’idée de bâtir une politique sur ses bases ont ceci de salutaire, elles indiquent avec l’exclusion, la limite du théorique de la prétention au savoir qui se développe de façon si impériale dans le texte de Staline. L’histoire est plein d’exclus qui n’ont pas leur place même à titre de précurseurs incompris du mouvement historique. Pleine d’un mauvais coté qui ne se développe pas.

          Lorsque Marx écrit que l’humanité ne se pose des questions que quand elle peut les résoudre, il est bien difficile de le suivre dans cette certitude. L’imagination, et sa fécondité réside parfois dans les questions impossibles ou absurdes. Le romancier Robert Musil essaye d’imaginer dans l’Homme sans qualité, qui est aussi un tableau historique de l’Autriche en 1913 un “homme du possible” qui tente de transférer dans l’histoire les qualités dialectiques du savant moderne, expérimentateur, exact, sans préjugé. Sans voir que son entreprise utopique est justement celle des bolcheviks, qu'elle ne peut être que celle là.

 

4            Que nous apporte le concept de matérialisme historique pour comprendre l’histoire qui se fait?

 

  Ou : En quoi le matérialisme historique peut-il guider l'action révolutionnaire?

 

a) l'évolution du matérialisme historique au XXème siècle

         Le matérialisme historique n'a pas toujours eu dans les faits la capacité prédictive indispensable à l'action politique.

         A l'époque de Marx, dès le début, la révolution prolétarienne espérée dans l'imminence de la crise prochaine dans les suites des révolutions de 1848 ne se produit pas. Le marxisme est aussi en grande partie l'histoire des erreurs de prévision de Marx. Pourquoi? Le développement des forces productives n'a pas été au rendez vous du dépassement historique prévu par Marx en 1848 parce qu'un développement quantitatif dans l'espace, le développement des USA, des colonies, et d'une manière générale l'impérialisme la remplacé. Il manque au matérialisme dialectique une géographie, et c'est Lénine qui va commencer à la décrire dans L'impérialisme, stade suprême du capitalisme. L'expansion spatiale est une manière de résoudre les contradictions sociales; l'est également d'ailleurs la pression sur le milieu naturel: c'est là le lien, la continuité possible entre matérialisme historique et écologie rationnelle.

         Ibn Khaldoun est un précurseur au matérialisme historique qui vient de formations sociales éloignées dans le temps et l'espace de celles balisées par Marx.  Et il montre dans celle à laquelle il appartenait, celle du Maghreb du XIVème siècle, avec la dialectique des tribus des montagnes et des royaumes de la plaine, les forces matérielles qui bloquent le développement des bourgeoisies commerçantes urbaines arabes après un cycle de trois générations. Déjà l'historien romain Tacite avait pressenti dans sa "Germanie" le lien dialectique qui unit les Barbares à la Civilisation. Mais l'intuition de la rationalité matérialiste qui explique les constantes et les révolutions de l'histoire est insuffisante, les pouvoirs préfèrent, l'autre histoire, la diplomatique, qui est essentiellement une opération de validation de ses titres et prétentions. Et c'est se traitement que subit le matérialisme historique en Union Soviétique stalinienne, par une sorte de nécessité. Le Parti Communiste de l'URSS codifie une interprétation qui assimile le matérialisme dialectique à une science positive de l'histoire capable de prédictions justes, et qui justifie les prétentions historico-politique du régime. On aurait pu tirer selon cette conception des conclusions de l'application du matérialisme dialectique comme de celle d'une loi de la physique, comme l'invoquait Staline. Et la pratique de l'histoire réelle montre que ça ne marche pas, qu'un grand nombre de phénomènes historiques majeurs sont apparus depuis Marx et Engels qui n'était en rien déductible des prémisses théoriques. Rappelons d'ailleurs qu'ils n'étaient pas de leur propre aveu "marxistes". Il s'agit des suivants :

         Le développement du capitalisme protectionnisme impérialiste, identifié par Lénine. Mais aussi celui du fascisme, du nazisme, puis la société de consommation et du « welfare state », le développement du spectacle et des médias. (mais Marx avait tout à fait prévu la mondialisation; à la limite certaines de ses analyses concernent notre monde plus que le sien, et que penser dans ces conditions de l'indigence de jugement de Michel Foucault, qui veut le reléguer dans le XIXème siècle ?

         Une des raisons de l'évolution divergente du capitalisme par rapport aux espoirs révolutionnaires de Marx et d'Engels, c'est le que marxisme lui même en a modifié le développement en tant que théorie devenue force matérielle en passant dans la tête des masses: tous les événements imprévus cité ci-dessus peuvent être compris comme des réponses de la bourgeoisie au défit prolétarien organisé par la théorie marxiste et les organisations politiques de la classe ouvrière.

         Mais le dilemme subsiste: faut-il réviser le marxisme ou l'approfondir dans le cadre de l'orthodoxie pour sauver son caractère révolutionnaire et structurant pour les organisations révolutionnaire, qui crurent, jusqu'à la mort de Staline, que nous allions vaincre parce que nous possédions la vérité? Cette vertu presque invincible ne reviendra plus.

         Les communistes se retrouvent dans une situation comparable à celle des juifs et de la Torah. La pratique montre que l'alliance entre Dieu et le peuple élu conduit celui-ci de défaite en défaites. Donc les prêtres se sont trompés (et ont trompé le peuple). Alors il faut surinterpréter le texte sacré de manière à ce qu'il reste utilisable pour comme référence identitaire (et justifier l'absence de Dieu par la faute du peuple). Pour les communistes, le fonctionnement théorique produit des configurations similaires. Il s'est produit à ce moment de retard et d'ajournement de la Révolution une sorte de dérive herméneutique, où le corpus de textes classiques du marxisme vulgarisé avec force par Staline fondait l'identité et signifiait l'espoir des communistes de renverser l'ordre capitaliste, même si on savait sans le dire que la théorie n'était plus, en l'état, applicable. C'est un peu comme la Bible; ça ne marche pas, alors il faut expliquer pourquoi par les faiblesses des hommes, leurs trahisons, le culte de la personnalité, ou le sabotage. Il faut se couvrir la tête de cendres. Ou se lancer dans un travail théorique parasitaire comparable à celui des rabbins, et qui consiste à dire, alors c'était écrit mais on n'avait pas su le lire.

         Après que les promesses ont déçu vient le temps des exégètes et des herméneutes, Althusser pour Marx, Lacan pour Freud, Husserl pour la philosophie idéaliste de Platon à Descartes et Kant, et des exégètes des textes fondateurs, et de la bataille pour l'orthodoxie. Car le matérialisme dialectique comme conception du monde alternative est une arme de cohésion, un des principaux atouts du mouvement social: C'est pourquoi il se développe en orthodoxie nécessairement. Ce n'est pas une religion, mais ce n'est pas non plus un savoir positif, une science, au sens sûr de soi de la science du XIX siècle. Il faut y croire, le sens du mot "croire" signifiant un peu plus que "penser que c'est probablement vrai". Le matérialisme dialectique s'est de ce fait compliqué et enrichi par rapport à son interprétation paresseuse, économiste, matérialiste mécaniste, qui prêtait le flanc aux critiques de Bernstein, qui constate le premier (après Marx et Engels eux-mêmes il faut le dire), que l'évolution prédite du capitalisme vers une crise finale se fait attendre et que le capitalisme, au fur et à mesure que le prolétariat est plus fort et plus nombreux est plus fort aussi.

         Rien ne se passe comme prévu; et le plus imprévu c'est que plus les prévisions économiques de Marx sont démenties par l'évolution économique, plus il y a de marxistes! Le révisionnisme propose en fait un passage sans crise au socialisme. La guerre lui sert de démenti.

         Puis le matérialisme historique a subi une torsion presque idéaliste. Chacun à leur manière Luxembourg, Lénine, Gramsci, comprennent qu'une dose de volontarisme est nécessaire pour s'orienter vers la révolution. Pour eux la science dialectique de l'histoire devient un art de la guerre sociale, une stratégie générale. Leur mérite, malgré leur échec relatif, est de passer de l'analyse du mouvement lent de la matière économique à celle des mouvements rapides de l'adversaire, un adversaire de classe qui agit contre le prolétariat sinon avec un coup d'avance. Avec eux par contre la tentation autoritaire existe: dans sa critique de Boukharine, on voit bien comment la dialectique sert de rideau de fumée à Lénine pour justifier des choix préconçus. En l'occurrence le choix catastrophique, l'erreur majeure de Lénine, le refus de l'autonomie syndicale, d'où découle la construction d'un ordre social sans régulation explicite.

 

b) Le matérialisme historique à l’épreuve de la défaite de l'URSS

Le rôle de l'histoire soviétique dans l'histoire soviétique : Le rôle du pouvoir soviétique dans la diffusion d'une histoire ( et d'une philosophie) marxiste n'est pas à négliger: mais en empiétant sur la liberté de recherche il a développé  une sourde rancœur chez les universitaires russes et particulièrement chez les historiens qui ont petit à petit transformé le matérialisme historique en "langue de bois", servant souvent de masque à des conceptions de l'histoire tout à fait dépassées. Boris Porchnev ou Mikhael Bakhtine sont de brillantes exceptions.

         Mais ne pas oublier aussi le rôle pervers joué par l'histoire dans la légitimation des choix politiques soit disant effectué en connaissance de cause grâce à la maîtrise quasi magique de la science de l'histoire; Marc Ferro reconstitue très bien les aléas de l'historiographie soviétique sur le thème du "retard russe " en 1917; selon les aléas de conjoncture politique les chercheurs font l'aller-retour entre leur université et le goulag. En 1917, il faut montrer que la Russie n'est pas trop en retard (pour justifier le choix stratégique de bolcheviks de lancer la Révolution) puis dix ans plus tard il faut justifier par l'arriération russe les difficultés économiques, puis on revient à l'hypothèse de l'avance relative de la Russie pour justifier le volontarisme économique les plan quinquennaux. Et les savants font les frais de ces retournements de conjoncture politique. Le matérialisme historique devient en URSS une sorte de carcan, de dogme qui rend difficile la recherche mais qui surtout stérilise totalement le marxisme. Comme la littérature, l'histoire souffre du transfert de thématiques politiques interdites. Le passé contaminant le présent, on justifie la perestroika en réhabilitant "historiquement" Boukharine.

"Les hommes font l'histoire dans des circonstances qu'ils n'ont pas choisies" mais.... une fois reconnu le rôle de la contre-révolution, les ravages de la guerre civile de 1918/1921, le retard de développement russe qui est réel (c'est bien moins que le niveau de l'Inde aujourd'hui), il ne faut se raconter d'histoire: dans une guerre on ne peut pas excuser ses échecs par les actions de l'ennemi. A long terme l'URSS échoue à construire le socialisme parce que les forces productives libérées dans le prolétariat n'ont pas été au rendez-vous. (La principale force productive escomptée pour contruire la société commmuniste étant le prolétariat lui même, comme potentiel de créativité libéré par la révolution). Domenico Losurdo observe avec beaucoup de justesse que la théorie du communisme, il est vrai à peine esquissée par les textes marxistes, se déploie dans le vide inimaginable (impossible à imaginer) du dépérissement de l'État et de la politique; au fond l'idéal communiste des bolcheviks, c'est l'anarchisme. Il est difficile de construire un État à l'aide d'une théorie dont le but est de le détruire. Aucune réflexion institutionnelle, aucun contrepouvoir, aucune régulation du pouvoir de classe du prolétariat ne peut en découler. Et au nom de quoi une société révolutionnaire devrait-elle en être dépourvue? Pourquoi les prolétaires vainqueurs n'auraient pas entre eux des conflits de tout ordre à réguler juridiquement ?

Incapable de trouver moyen de se stabiliser, contradictoire dans ses buts (une dictature œuvrant à son propre dépérissement), la dictature du prolétariat s'est avérée un régime de grande violence, avec les effets démoralisants inévitables (moyenne de 10 000 exécutions par an sans compter les grandes purges). Il semble bien à lire les témoignages littéraires (comme Boulgakov) que l'idéologie scientiste introduite en fraude dans le matérialisme dialectique d'interprétation stalinien ait d'ailleurs joué un rôle considérable dans l'inhumanité du régime.

         Parce que le socialisme en tant que formation sociale instable a sécrété ou plutôt recréé un groupe social particulier qui a fini par le détruire, non pas la bureaucratie, comme le croyaient Lénine et Trotsky, qui était le groupe social nécessaire pour faire fonctionner une économie étatisée, et dont les vices sont exogènes (c'est après la paysannerie le principal groupe cible de la terreur),mais l'intelligentsia, qui existait déjà sous le tsarisme, et qui s'est rêvée à partir de 1953 comme une bourgeoisie à laquelle les principes égalitaristes de l'URSS fermait la porte de la liberté, des responsabilité et de la richesse. Elle a fini par devenir hégémonique dans l'État au moment de la stagnation brejnévienne, et a provoqué la restauration du capitalisme. Mais loin d'en hériter, elle s'est fait voler la victoire par une coalition de criminels, de flics et de bureaucrates reconvertis qui a fondé la bourgeoisie des "nouveaux-russes". Dans la controverse sur le "retard russe" l'histoire a finalement tranché. Non seulement le pays était en retard mais son intelligentsia n'a pu restaurer en guise de capitalisme que celui que pratique la mafia, et recommencer l'accumulation primitive par la prostitution à grande échelle.

         Mao Tsé Toung offre une alternative avec La Longue Marche d'une armée recrutée dans la paysannerie, et le parcours historique complexe de la Chine jusqu'à nos jours: on s'aperçoit que les réussites d'une politique basée sur le matérialisme historique existent aussi, surtout dans des société très pauvres, ou ruinées par le colonialisme où le développement de l'économie capitaliste et de la bourgeoisie n'en sont qu'à leurs débuts, c'est à dire exactement à l'inverse des situations espérées par Marx et Lénine, ce dernier qui reste persuadé longtemps que la Révolution russe n'est que le détonateur de la Révolution allemande.

 

c) les imprévus de l'histoire du XXème siècle

         Cette histoire est un long épisode sanglant de la lutte des classes, où dans le langage de l'adversaire, le "marxisme", le "communisme" personnifie le prolétariat qui est nié en tant que classe autant par le discours fasciste de l'unité du peuple autour du chef, contre les juifs et les étrangers, que par la sociologie libérale mécanique qui préfère la "lower class" à la "working class". Mais c'est une lutte perdue par le prolétariat. Les classes dirigeantes ont contre-attaqué victorieusement d'abord avec le racisme, le nationalisme chauvin, et leur forme aggravée, le fascisme. Cette interprétation du fascisme est systématiquement niée mais elle est certaine. Les historiens conservateurs allemand, en la personne de Nolte ont d'ailleurs avoué, en croyant dédouaner le passé national-socialiste de l'Allemagne, que le nazisme s'était autorisé de la révolution bolchevique. Simplement, au lieu de dire franchement que les classes dirigeantes allemandes ont voulu le nazisme pour extirper le communisme et écraser la révolution, ils essayent de faire avaler au bon peuple des bobos de centre gauche que c'était pour éviter les horreurs du communisme, le goulag etc. Hitler, embauché par les droits-de-l'hommistes! On aura tout vu!

         Face à l'imprévu, le phénomène fasciste, un renouvellement théorique et stratégique a lieu. Gramsci analyse le fascisme, et aboutit à la conclusion de la nécessité d'un long travail de reconquête idéologique, articulé sur les différents niveaux de communication (théorie, vulgarisation, communication), pour parvenir à l'hégémonie, c'est à dire une forme de dictature du prolétariat où la force ne joue plus le rôle principal. Le PCF, quant à lui, développe un nouveau réformisme radical adapté aux circonstances, dans la pratique du Front Populaire.

         Marx et la révolution de 1848, déjà au prise avec l'imprévu Napoléon III, adapte sa théorie... on a beau jeu de chercher ensuite des contradictions dans la philosophie de l'histoire de Marx, comme le fait Claude Lefort! Marx n'est pas un auteur de système.

         Mais le matérialisme historique est il encore pertinent face à la société de consommation, la Shoah, le stalinisme?        

Sur la société de consommation, société du spectacle, ou quelqu'appellation qu'on lui donne: comme réponse bourgeoise à la lutte des classes révolutionnaire, et compromis avec les représentants ouvriers en échange d ‘une position politique anticommuniste (AFL CIO). C'est le rôle d'Henri Lefèbvre de commencer à penser la critique de la vie quotidienne du consommateur. Dans la critique de la vie quotidienne, il absorbe l'influence de Nietzsche, des surréalistes, de Georges bataille, et des Anthropologues antiutilitaristes, qui questionnent la fin de l'accumulation des marchandises en posant la question de la dépense, de la fête, et de la dilapidation. Notre société dans sa cohérence délirante (destruction de la nature, génocides, arme nucléaire) souffre de ne pas savoir détruire ses surplus de manière festive, ils s'accumulent donc comme un cancer. C'est cette conception qui fait l'éducation marxiste de Debord, l'auteur de la Société du spectacle, qui développe une théorie originale selon laquelle le spectacle global qui caractérise la société depuis un demi-siècle serait une matérialisation du capital sous forme d'image. Même si cette théorie est certainement fausse, elle met l'accent sur l'importance de la communication théorique, pour que les prolétaires deviennent dialecticiens.

         La Shoah; parce que cet événement est un moment de la contre révolution antiouvrière, antimarxiste (qu'elle excède ou non sa raison d'être est un autre débat). Il faut noter que la Shoah a servi de clé de voûte à la pratique nazie qui voulait externaliser les contradictions du peuple, suivant le schéma du transfert des luttes de classe en luttes des races. Et l'identité des protagonistes du nazisme et de forces les plus radicales de la contre-révolution allemande de 1919 ne fait aucun doute; ce sont pour l'essentiel les mêmes hommes.

         Stalinisme, pour des raisons évidentes ; ce phénomène historique manifeste l'échec de la théorie marxiste de la transition par la dictature du prolétariat. Expérience qui devait être faite. Et dont le PCF a correctement tiré les leçons, contre Althusser pour qui la DP était avant tout un concept, et qui n'a pas su voir qu'elle a été appliquée et chèrement payée. Les gauchistes n'ont pas su le voir non plus, trotskistes ou non, qui persistent encore à imaginer une DP "non stalinienne", qui n'existe pas (ou, à la rigueur à Cuba?).

         L'histoire a-t-elle été figée par la Shoah, Hiroshima, et maintenant les menaces globales qui se multiplient?

         Il est certain que les menaces globales fonctionnent au niveau mondial de la même manière que l'idéologie nationale à la fin du XIXème siècle. Elles doivent provoquer une unité immédiate du public mondial qui a remplacé les peuples nationaux en le dressent contre des menaces extérieures. Il faut noter que contrairement à ce que croient les gauchistes, ces menaces sont bien réelles, catastrophes écologiques, terrorisme, régression intégriste partout, etc., aussi réelles que les menaces d'invasion d'un pays à l'autre avant 1914.

 

d) A quoi peut servir le matérialisme historique aujourd'hui?

         Observation sur la situation du monde présent: un retour d'actualité des thèses marxistes est perceptible dans la mesure où le démantèlement des structures de compromis nées de la lutte des classes de la première moitié du XXème siècle nous replace dans une situation comparable, à un degré beaucoup plus élevé d'accumulation du capital, à celle des Iles britannique du début du XIXème siècle. Mais à un degré d'éducation révolutionnaire beaucoup plus bas. Et avec ceci de différent ; la classe vaincue, la féodale, a maintenant totalement disparu, y compris les valeurs culturelles qui y était attaché (romantisme, sens du sacrifice, goût du risque et de la lutte) qui ne sont plus récupérables pour qui veut les prendre. La révolution prolétarienne est aussi un transfert direct de ces valeurs et de ces comportements psychologiques de la noblesse au prolétariat (exemple frappant de la lutte du prolétariat espagnol pendant la guerre cicile, de 1936 à 1939).

         Vers 1914 cette société capitaliste dans les formes que Marx analysait à leur début avait fini par rencontrer sa crise, et Lénine en fait une analyse claire, cette crise se déplaçant du plan économique où on l'attendait, au plan politique et militaire avec la guerre impérialiste. La crise se produisant en 1929, est déjà une crise de la transition à la société capitaliste dite de consommation, ou "du spectacle". La guerre de 1914 peut être comprise comme une contre-révolution préventive dans l'ambiance de réaction idéologique et d'exacerbation du nationalisme et du racisme qui accompagne les succès croissants de la social démocratie marxiste dans tous les pays, alors que cette force politique est encore révolutionnaire, au moins en théorie, dans les dernières années de l'avant-guerre. Donc la crise finale ne signifie pas si l'on ne s'y prépare pas une révolution. Ce peut être aussi, la "destruction des classes en lutte". Ou la destruction de la planète.

         Nous vivons de nouveau une restauration et une contre-révolution préventive dont l'Angleterre de 1792 à 1832 décrite par E. Thomson est un modèle classique. Les altermondialistes en ce sens sont les "carbonaros" de notre époque, activistes inadéquats mais utiles, voyageurs internationaux, qui mènent une guerre sur le front des médias et non plus sur celui du politique. Les concepts développés par la théorie marxiste fournissent des clés d'interprétation qui obligent à s'intéresser à nouveau frais à l'histoire à l'économie et à la sociologie du monde (Lojkine, Losurdo), et en toute logique à partir de la base, l'économie. C'est déjà ce que font les groupes comme ATTAC ou la fondation Copernic, etc. Mais comme Marx et Engels déjà, de manière non systématique.

         Et qu'en est il du prolétariat aujourd'hui? Ce qui manque le plus au mouvement social, c'est le mouvement social. C'est peut être à cause de la disparition d'une théorie simple et unificatrice comme l'était avec toutes ses simplifications et son caractère finalement insuffisant, le matérialisme historique. Gramsci a remarqué cela: la croyance en la science de l'histoire a été une force, celle que donne la certitude vaincre malgré une histoire qui se réduit à une série de défaites. Cette croyance disparaissant, l'effet de démobilisation est extrême, et n'est pas pour le moment relayé suffisamment par la simple vitalité des antagonismes de classes, qui sont traversé et bloqué par la lecture ethnique de la société (y compris à gauche).

         Quoi qu'il en soit le matérialisme historique a donné l'exemple d'une théorie cohérente, communicable à tous, un exemple de méthode politique qui devrait permettre de s'affranchir des calendriers électoraux et médiatiques. C'est en ce sens qu'il faut relire Staline, comme exemple d'une communication qui transforme les idées en forces matérielle lorsqu'elles atteignent les masses. Non pour reproduire ses erreurs. Mais il ne faut pas avoir peur de susciter la réprobation. Quand ça arrive, c'est bon signe!

 

e) Régénérer le matérialisme historique par les apports extérieurs?

         La solution d'un certain nombre d'oppositions ou de contradictions apparentes du marxisme ne s'y trouve tout simplement peut être pas. Il faut en venir à un type de théorisation cohérente mais non systématique, effectivement assez comparable à la théorisation des sciences, mais plutôt du coté de la pratique des sciences que de leur formalisation. Procéder comme la science pour Lakatos? Par preuves et réfutations?

         Face à la situation, et après l'échec du "socialisme réel", à gauche de la gauche un syncrétisme théorique pas toujours cohérent mais riche est en train de se développer. On peut regretter l'absence de polémique sur des questions théoriques, car tout semble se résoudre par une espèce d'empilement incohérent de bribes théoriques de diverses origines. Le matérialisme historique peut rester utile dans cette recomposition malgré son échec comme théorie globale; si les deux principes historiques entrelacés restent déterminants et structurants, la lutte des classes et la dialectique des modes de production, on reste dans le domaine du dépassement du capitalisme, et on ne se dilue pas dans les réformes sociétales ou dans le culturalisme qui ne mange pas de pain. Mais cette conception du monde doit et peut être enrichie.

         Marx avait synthétisé diverses traditions intellectuelles; l'idéalisme allemand, le matérialisme des lumières, l'économie politique anglaise, etc. Déjà Lénine avait introduit d'autres éléments, avec la pensée stratégique de Clausewitz, et aussi l'effort d'appropriation de la révolution théorique de la physique contemporaine, dans Matérialisme et empiriocriticisme. Freud, Bourdieu, offrent psychologie et sociologie matérialistes compatibles et complémentaires. L'art moderne de Dada aux situationnistes qui apportent une idée fondamentale à mon avis, l'identité de la théorie et de sa communication, identité du pavé et de la critique. Les apports de Bourdieu et des situationnistes semblent incompatibles mais finalement posent la même question; qui  parle quand le théoricien parle? Les contradictions internes de la bourgeoisie se rejouent dans les controverses théoriques au nom du prolétariat.

D'autres conceptions (Deleuze, Foucault, et la micropolitique) font rejouer des traditions révolutionnaires rivales du matérialisme dialectique, les traditions libertaires de Bakounine, il est vrai fortement transformées. Cela aboutit par la bande au Negri de l'Empire, et aux rêveries sur la "multitude". Mais le désir comme moteur subjectif n'est pas révolutionnaire; le désir qui se met en avant sans médiation d'un objet, c'est l'obscénité. Rien ne suscite moins le désir que le désir.

 

 

Conclusion

 

Il faut remplacer la théorie "conception du monde" par la pratique théorique ouverte, mais sans tomber dans l'éclectisme, et la mollesse, remplacer une culture qui poursuit l'illusion de la maîtrise totale du champ historique par une cohérence ouverte, mais qui conserve le point de vue révolutionnaire selon lequel la base économique et matérielle détermine tout en dernière instance, et que les positions de théoriciens sont réductibles également en positions de classes. Ce point de vue est « politiquement incorrect » mais exact. La théorie de la domination dans les champs culturels dont nous sommes redevables à Bourdieu vient à point nommer expliquer les contradictions internes à la bourgeoisie et au champ intellectuel qui poussent certains représentants de cette classe et de ce groupe social à une prise de parti révolutionnaire. Ce que les marxistes n'ont jamais su faire, non sans conséquences tragiques, la contradiction réelle et centrale du mouvement étant la contradiction intellectuels-ouvriers

         Par ailleurs il est très étrange que les communistes ou même tous ceux qui sont dans la mouvance de l'altermondialisme ne se précipitent pas dans les études soviétiques, et ne fassent pas le débriefing de ces 75 ans d'expérience d'une richesse historique inépuisable. Il est quand même curieux que des communistes qui jurent leur grand Dieu qu'ils ne veulent pas recommencer les horreurs et les erreurs de Staline et de l'URSS ne se plongent pas dans l'étude de Staline et de l'URSS, justement pour les éviter la prochaine fois (en France, Au Vénézuéla ou n'importe où !). Il est beaucoup plus important de comprendre pourquoi nous avons échoué quand nous avons été vainqueurs (Lénine, Staline, Mao) que de nous joindre au cortège plaintif des victimes de toutes les oppressions en célébrant le culte de Che Guevara qui n'a pas mérité ça. Le sang des martyrs n'a jamais rien prouvé.

         Mais il y a un signe encourageant: apparition d'un milieu mondial théorico pratique (l'intellectuel collectif, le parti de Gramsci) dans les associations altermondialistes. Ce milieu est effectivement coupé des classes populaires, il doit s'interroger pourquoi, c'est à dire il doit se demander pourquoi sa théorie diffère de sa communication. Serge Halimi doit arrêter d'enfoncer des portes ouvertes, et critiquer ses propres amis. Cette culture critique peut devenir pratique par le Parti Communiste. Un nouvel investissement théorique et une volonté de cohérence théorico-pratique doit le relayer sinon tout retombe. Le Parti Communiste, les PC là où ils représentent des traditions politiques importantes et continues sont par leur expérience politique les mieux placés pour relancer un nouveau matérialisme historique, doté d'efficacité, une nouvelle théorie devenue force matérielle en passant dans toutes les têtes. Le matérialisme historique n'est pas au final dissociable de sa communication, retour du coup à la grande clarté des analyses historiques de Marx, Engels, Lénine.

Staline lui n'est pas historien, si ce n'est de la préhistoire, c'est bien significatif. La clarté du pédagogue n'est pas celle du dirigeant. La théorie doit se communiquer aux exploités, sinon elle n'est qu'un jeu vide de sens ou même un mensonge dans sa vérité même.

 

 

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8 décembre 2010 3 08 /12 /décembre /2010 14:30

 

 

Le matérialisme historique, théorie marxiste de l’histoire (1)

 

Gilles Questiaux

version revue et corrigée 23 août 2009

 

Ce texte a été développé à partir d’un exposé prononcé dans le cadre d’une formation théorique le 25 février 2006 à la section du PCF du  XXème.

 

Il s’agit d’un bref exposé de vulgarisation des principes de la théorie marxiste de l’histoire, augmenté d’un survol rapide des productions de l’histoire marxiste des historiens. Sous le terme de matérialisme historique on peut désigner une étude globale du marxisme et de ses applications pratiques, voire toute l’histoire du mouvement ouvrier lui même, mais j’en resterai ici au sens restreint: la théorie marxiste de l’histoire qui doit être distingué dans la mesure du possible et sans jeu de mot de la théorie de l’histoire marxiste (comme courant de l’histoire universitaire), qui sera abordée également ; de quelques difficultés qu’elle présente ; de quelques applications dans le champ de la lutte politique et sociale ; et après l’inversion des termes, des réalisations scientifiques du marxisme universitaire, et des raisons de sa disparition.

 

1              Objet et hypothèses de base du matérialisme historique. Existe-t-il une interprétation définitive de ce concept central de la philosophie marxiste ?



a) l'objet et le sujet du matérialisme historique

        Le matérialisme historique est pour aller vite et pour commencer la théorie marxiste de l’histoire. Mais cette théorie n’est pas développée de manière systématique par Marx lui-même, elle est seulement reconstituable à partir de quelques textes brefs, complétés par des passages d’Engels et de Lénine, et codifiée sous une forme apparemment scientifique par Staline. Les commentateurs de l’école d’Althusser (dans Lire le Capital, 1967) considèrent pour leur part Le Capital  dans son entier comme un exercice pratique de cette science de l’histoire, comme un modèle d’analyse scientifique appliqué. Appliqué à quel objet? A une formation sociale précise qui a existé dans l’espace et le temps, l’Angleterre du milieu du XIXème siècle et ses antécédents du XVIème au XVIIIème siècle; c’est en même temps une analyse historique, sociologique, économique, et aussi la base d’une critique de l’histoire, de la sociologie et de l’économie bourgeoise.

 Une formation sociale, objet de science historique, est une unité historique, géographique, économique et sociologique, une totalité sociale concrète. C'est en quelque sorte pour nous un "pays" où progresse dans ses contradictions une nation dans l'unité d'une époque.

 Elle comporte trois instances superposées:

 i Une base économique, ou un mode de production, par laquelle l’homme se crée lui même dans la lutte contre la nature, c’est en ce sens qu’il faut entendre le «matérialisme». L'homme est une réalité matérielle, historiquement produite.

ii Les rapports de production qui lient et opposent les hommes entre eux.

 iii Et une superstructure qui comprend les idées fausses et/ou déformées que les hommes se font de leur activité: droit, religion, politique, idéologie, art, etc., marquée du sceau de la non-vérité mais qui est nécessaire au fonctionnement de l’ensemble, et qui reflète la vérité des rapports sociaux de manière en quelque sorte indirecte.

        Ces instances sont travaillées par des contradictions dont l’origine est à chercher dans la lutte des classes, même si les conflits humains prennent apparemment le plus souvent d’autres formes qui en sont la traduction dans la superstructure (luttes religieuses, nationales, aujourd’hui « sociétales » etc).

        L’analyse marxiste des sociétés humaines revendique son caractère engagé, qui est lié à la participation des théoriciens marxistes à la lutte des classes: elle représente le point de vue du prolétariat qui est le seul point de vue conscient sur l’histoire, c’est à dire non inversé par l’idéologie, parce que le point de vue du prolétariat révolutionnaire coïncide objectivement avec le point de vue de la science. Ils coïncident parce que l'intérêt de la classe productive exploitée n'est pas de dériver le fruit de l'exploitation, la plus-value, de son coté, mais de supprimer l'exploitation et la nécessaire mystification idéologique qui a pour but de la cacher, d'en faire la dénégation, pour parler comme Freud. Ce qui explique pourquoi le matérialisme historique est en polémique permanente et créatrice avec l’ensemble des sciences humaines. Il s’oppose aux disciplines bourgeoises de l’histoire, de l’économie, de la sociologie, qui relèvent de l’idéologie, c’est à dire d’une vision inversée de la réalité, vision nécessairement trompeuse mais aussi trompée de la bourgeoisie. Bien entendu, cette critique ayant été formulée par Marx et Engels dès la rédaction de L’Idéologie allemande (1846), et pratiquée largement dans Le Capital, livre 1 (en particulier dans les notes), les sciences humaines bourgeoises ont tenu compte de la leçon, se sont sophistiquées pour récupérer et neutraliser cette critique, tandis qu’inversement le matérialisme historique a pu utiliser leurs contradictions pour s’institutionnaliser. Il existe donc un marxisme universitaire, philosophique, historique, économique, sociologique, etc., ce qui est paradoxal en soi, et dont la réalité et la qualité dépend entièrement du rapport de force mondial dans la lutte de classes. Il s'est en grande partie effondré sur lui-même après la chute de l'URSS.

        Marx a une théorie de l'erreur. L’idéologie, comme théorie illusoire de la réalité, telle qu'elle est définie dans l’Idéologie allemande, trouve son origine dans la séparation entre travail productif et travail intellectuel : les intellectuels construisent une histoire et une économie qui sont aveugles à leurs propres conditions d’existence, aux conditions matérielles et historiques qui ont permis de les produire (de les former et de les rémunérer) en tant qu’intellectuels séparés du reste de la production sociale, et profiteurs de la plus-value.

         Il y a donc, à grands traits, une fausse histoire (et fausse économie et fausse sociologie) abusée par les intérêts de classe de ses auteurs, et une vraie, le matérialisme historique qui exprime le point de vue du prolétariat. Cette certitude d’être dans la vérité soutient l’action, le courage dans la lutte des communistes, au moins jusqu’à la mort de Staline en 1953. A ce titre il n’y pas à faire le tri entre un “bon” communiste, un résistant ou un anticolonialiste par exemple, et un mauvais communiste, un de ces “staliniens” auteur, et souvent victime lui-même des purges dans les pays européens de l’Est avant 1953, puis gestionnaire inadéquat du “socialisme réel” après cette date. Leur force de conviction et la constance de leur engagement, nourrie de la certitude que la cause était bonne, et qu’elle vaincrait certainement, était largement puisée dans les cours de Staline, traduits, vulgarisés, expliqués, commentés inlassablement dans le monde entier et dans toutes les langues : Principes du léninisme (1924) et Matérialisme historique et matérialisme dialectique (1938), et pour une part du mouvement communiste international dans ceux de Mao Tsé Toung.

         Ce qui permet d’indiquer tout de suite, comme en passant, que théorie marxiste de l’erreur est liée aux développements de l'autoritarisme à l’intérieur des formations marxistes, et qu’elle est à double tranchant. Si elle est difficilement réfutable par les idéalistes qu’elle remet à leur place malheureuse de serviteurs intéressés au non-vrai, elle comporte le risque de disqualification trop facile et trop rapide de critiques pertinentes, en fonction du lieu d’où elles proviennent, ou d’où l’autorité prétend qu’elles proviennent; et dans le contexte de la glaciation stalinienne, c’était devenu un procédé de dénégation : les communistes assimilaient toute critique des réalités soviétiques au point de vue bourgeois qui est structurellement aveuglé même s’il est de bonne foi. Rétrospectivement d’ailleurs, une bonne partie de ces critiques ont été acceptées par l'appareil soviétique  au temps de Gorbatchev (1985/1991) et elles ont montré alors ce qu’elles valaient comme interprétation du réel socialiste et solutions pratiques : absolument rien. Mais les marxistes triomphalistes du milieu du XXème siècle avaient perdus de vue  les leçons réelles de la dialectique hégélienne qui avait inspiré Marx, puis Lénine, le savoir que le faux peut être un moment du vrai. Le matérialisme historique devient donc dans le cadre des États socialistes héritiers de la Révolution d’Octobre une théorie classique, il est mis en forme pédagogique avec beaucoup d’efficacité par Staline, qui rédige Matérialisme historique et matérialisme dialectique en 1937 (date significative des Procès de Moscou et de la Grande Purge qui détruit la vieille garde du parti de Lénine), où il est définit comme “la théorie générale du Parti marxiste léniniste”. C’est pour le dirigeant tout puissant de l’Union Soviétique une science de l’histoire qui se développe sur le modèle des sciences exactes, et surtout celui de la biologie. Le prestige immense de Staline et de l’URSS pour les communistes mais aussi au-delà de leurs rangs pour le vainqueur de Stalingrad assure à cette interprétation une autorité longtemps hors de discussion. J’ajoute que ce prestige n’est pas immérité sur le plan purement théorique. S’il faut certainement dénoncer les abus du système, auquel son nom associé, on n’y parvient pas en transformant Staline en bouc émissaire, par la théorie trop commode et finalement tout à fait « stalinienne » du culte de la personnalité, invoqué par Khrouchtchev après le XXème congrès du PC de l'URSS (1955). Staline définit le matérialisme historique, tel qu’il sera développé de manière orthodoxe dans tous les partis de la Troisième Internationale, donc dans les Partis communistes officiels, dont le PCF et le PCI. Il faut rappeler que les statuts de L’Internationale Communiste obligent les communistes qui soutiennent la révolution Russe de 1917 à s’unifier dans un seul parti, pour des raisons stratégiques. La discussion du matérialisme historique se transforme donc en querelle d’orthodoxie et d’hérésie.

 (Si l’on peut permettre ici une digression à nous qui sommes si facilement traités d'othodoxes, avec l'intolérance dont sont plutôt victimes d'habitude les hérétiques! Ces termes renvoient à la religion, et le marxisme n’est pas une religion. Mais comme il s’agit d’unifier le prolétariat qui en tant que tel ne dispose pas des moyens culturels de la critique (c’est la thèse de Lénine, dans Que faire?, 1902, approfondie par Gramsci dans ses Cahiers de Prison, écrits entre 1926 et 1936), la théorie marxiste mise en pratique repose, comme les religions, sur la confiance des masses envers les intellectuels qui ont produit la théorie. En ce sens, comme il s’agit de théories mises en pratiques, les formes d’organisation religieuse développées par le catholicisme et l’orthodoxie d'Europe orientale anticipent en partie sur les formes d’organisation du parti du prolétariat. Cette homologie partielle explique aussi sans doute le succès comparativement plus élevé des partis communistes dans les masses de tradition catholique, plutôt que protestante)

        Ici nous utiliserons surtout des penseurs “orthodoxes”, mais aussi l’éclairage oblique qui provient des “gauchistes” de l’Internationale Communiste des années 1920, ceux qui sont critiqués par Lénine dans “la Maladie infantile du communisme”, et qui sont à la racine d’une tradition marxiste dissidente qui réapparait dans la décennie précédent mai 68 de façon tonitruante dans l’Internationale situationniste.

 

b) Les hypothèses de base du matérialisme historique en tant que théorie de l’histoire

           L’idée de base du matérialisme historique est sans doute ce qui est de plus universellement connu concernant le marxisme. Il suffit de se rappeler la sentence liminaire du Manifeste du Parti Communiste:       

Premier principe:

 « Toute l’histoire jusqu’à nos jours est l’histoire de la lutte des classes »

          On doit garder à l’esprit pour interpréter cette phrase que le Manifeste est un texte de combat, publié juste avant le déclenchement de révolutions en cascades dans toute l’Europe, au début de 1848. Il s’agit de revendiquer pour le prolétariat le rôle décisif dans ces révolutions qui s’annoncent, et qui sont pour la plupart encore des mouvements démocratiques, républicains, représentants l'aile radicale de la bourgeoisie européenne. Il y a un aspect performatif dans cette sentence. En décrétant d’entrée de jeu l’universalité de l’action du prolétariat en histoire sans s’attarder à la démontrer, Marx veut dévoiler une vérité mais plus fondamentalement renverser toute l’histoire du monde par une prise de parti, et sauter par dessus la tête du radicalisme bourgeois, dans une éré révolutionnaire nouvelle.

         Y parvient-il? On y reviendra. Mais il faut retenir l’idée que le matérialisme historique n’est pas simplement une idée dont on peut discuter académiquement, mais que c’est surtout une arme dans la lutte sociale.

         Il faut aussi étudier de manière sérieuse de quoi est constituée la culture historique d’un intellectuel libéral des années 1840. Marx n’a pas inventé la Lutte des classes, elle se trouve chez Tocqueville, chez Guizot. C’est un concept développé par la bourgeoisie pour synthétiser son rôle historique, culminant avec la révolution de 1789, dans la lutte contre les groupes privilégiées nobles, clergé, et les restes encore solides du féodalisme sous la monarchie absolue.

           Mais le matérialisme historique à aussi d’autres maximes de base, d’autres germes, il faut souvent se contenter de simples allusions infiniment glosées par les commentateurs, tel Lucien Sève (Introduction à la philosophie marxiste, 1976), puisqu’il n’existe pas de "philosophie" de Marx où ses principes seraient développés systématiquement.

Deuxième principe:

    A la base du mouvement historique, du progrès historique, il y a aussi la dialectique des modes de production et des forces productives. Pour reprendre l’exemple de la révolution bourgeoise, en France en 1789, le féodalisme finissant et la monarchie absolue qui en est la superstructure politico-juridique s’opposent au progrès du mode de production capitaliste, après l’avoir favorisé en un premier temps.

         C’est la contradiction entre le développement des forces productives (terre, hommes, techniques, ce que les économistes bourgeois appelent en y adjoignant le capital comme s'il était naturel les facteurs de production) et celle des rapports de production (organisation sociale et rapports de classe). L’histoire est donc la succession, entrecoupée de crises provoquées par le développement de leurs contradictions internes, de modes de production qui sont chacun supérieur au précédent.

         Dans cette conception, l’histoire est un progrès, un processus de civilisation cumulatif. Mais qui reste sous l’emprise de la barbarie originelle. En un sens, l’exploitation dans la forme du salairiat est le reliquat concentré de toutes les barbaries du passé (servage, esclavage, etc.). On a souvent pour le discréditer tenté de comparer le marxisme à une sorte de laïcisation de l’espoir religieux où les espérances millénaristes du paradis sur Terre se retrouveraient avec un habillage scientifique. Mais le paradis de Marx, c’est plutôt la civilisation, telle qu’en rêvent les hommes de la Renaissance et des Lumières. Enfin, il faut remarquer que les marxistes (dont Engels) avant le choix anticolonialiste décisif de Lénine, sont divisés sur ce que l’on appelle ingénument le “rôle positif” de la colonisation.

         Dans la Préface de 1859 à la Critique de l’économie politique, Marx décrit ainsi sa conception de l’histoire. Ce texte joue un rôle majeur dans la formation de la tradition “économiste” du marxisme, celle qui veut attendre du murissement des conditions économiques et sociales le renversement du capitalisme. Cette tendance développée unilatéralement dans la social-démocratie allemande d'avant 1914, aboutit au socialisme légaliste de la IIème internationale, celui qui se dégonfle comme une baudruche au moment de la guerre de 1914, et qui donne en bout de course, d’un coté, nos socialistes, et de l’autre coté la dictature du prolétariat en URSS administrée par les méthodes brutales de Staline. Mais la fin d'une théorie n'en indique pas forcément le sens. 

         Il y a donc deux principes moteurs qui expliquent le récit historique, la lutte des classes, et la dialectique des modes de production et des rapports de production. Staline synthétise avec habilité les deux principes, mais donne quand même la primauté au deuxième. Pour lui, contrairement à Mao, les contradictions de classe de la société sont résolues par l’instauration d’un État socialiste. Ces idées de base sur le « moteur de l’histoire » sont complétées par la théorie de l’idéologie: et la théorie de l’idéologie indique que les hommes font l’histoire mais pas comme ils croient la faire. Ils croient que leurs idées influent sur la réalité historique et sociale alors que c’est l’inverse: leurs idées s’expliquent par leur existence sociale et historique, et agissent en tant que telles..

         L’analyse matérialiste historique d’un moment de l’histoire des idées consistera à débusquer les classes ou les fractions de classe qui se cachent derrière les idéologies laïques ou religieuses, et aussi les “grands hommes “ qui les endossent et les personnifient, par exemple les mandataires réels (et souvent inconscients) du Duc d’Orléans et Napoléon III dans la Lutte des classes en France (1848/1850)  de Marx. Un exemple réussi en son temps de cet usage historien direct du matérialisme historique est “L’histoire populaire de l’Angleterre” de Morton, historien marxiste anglais, publiée en 1938. Mais le recours trop systématique à cette méthode a rebuté bien des historiens. Elle ne doit pas dispenser en effet de recherches concrètes, ne serait ce que pour identifier correctement les groupes sociaux en question.

 

2 Explication et discussion des deux principes du mouvement historique

 

 

a)      Premier principe : la lutte des classes comme moteur de l’histoire, dévoilé dans le Manifeste du parti communiste de Marx et Engels (1848)

           La proposition du Manifeste est matérialiste;

           C’est à dire qu’elle explique le « supérieur » de l’ordre de l’idéal, des valeurs esthétiques et morales, par l’inférieur, la nécessité matérielle de produire et de reproduire le corps, le corps de l’individu comme le corps social (Auguste Comte donne cette excellente définition de l’épistémologie matérialiste).

          La lutte des classes est un conflit sur la distribution de richesses, un conflit concret et matériel; on y trouve tous les sens du terme matérialiste. L’évidence aveuglante de la matérialité de l’homme, qui est fait de ce qu’il mange ; et la “bassesse” d’une lutte pour la survie, qui est placé à l’oméga du système de valeur renversé par l’idéologie des classes qui ne travaillent pas. En ce sens le marxisme est tout aussi “révolutionnaire” et scandaleux, dans l’histoire des idées, que la théorie de Freud. La sexualité est aussi un aspect de la matérialité, de la bassesse et de l’animalité humaine que refoulent les constructions idéalistes.

          Cette phrase est aussi matérialiste du point de vue de la méthode spontanée des sciences: en effet le mouvement historique est, comme la matière pour le physicien, un donné antérieur à l’acte de recherche que le chercheur individuel ou collectif doit découvrir, et non inventer, créer, à la manière d’un Dieu (ou, en histoire, d’un “grand homme”, tel Napoléon).

          Remarque philosophique en passant: le matérialisme historique forme un système cohérent avec la philosophie que l’on peut reconstituer à partir des écrits de Marx, le matérialisme dialectique, mais il peut exister sans lui; ce qui permet des alliances et des adhésions de gens qui souscrivent à d’autres philosophies que le matérialisme dialectique. Un catholique sud-américain peut très bien adhérer au matérialisme historique sans contradiction (ainsi le prêtre Camillo Torrès, un des fondateurs de la guérilla colombienne).

          Cette philosophie trouve à s’appliquer immédiatement, cependant. La proposition du Manifeste n’est pas que matérialiste, elle est dialectique, c’est à dire qu’elle s’élève à la connaissance du passage de l’être dans le devenir. C’est plus scandaleux pour la pensée bourgeoise, qui a besoin de croire en la stabilité de son patrimoine, que le matérialisme qui est aussi une tendance radicale de sa pensée.

        Une connaissance dialectique place à la base de la connaissance historique non l’équilibre, le stable, les décrets éternels de la providence, la nature humaine, “l’homme,” mais la lutte sans cesse recommencée des exploités pour survivre face à la pression des extracteurs de plus-value, et pour reconquérir leur bien volé. Elle est dialectique aussi parce qu’elle historicise, relativise à l’histoire, les données apparemment éternelles des situations économiques et sociales et par exemple les lois de la science économique sont démasquées comme lois du mode de production capitaliste et non pas comme le prétend l'économie idéologique bourgeoise des lois de la production en général (comme par exemple la main invisible du marché d’Adam Smith).  

         Ce serait commode de pouvoir ainsi balayer du revers de la main tous les discours d’experts qui quotidiennement justifient le capitalisme au nom de ces lois! Mais il ne faut pas exagérer cet avantage théorique, en effet comme le capitalisme n’a pas encore été dépassé, les lois économiques du capitalisme, s’il y en a, non plus.

          Le matérialisme historique s’appuie sur le matérialisme dialectique.

          Le matérialisme dialectique contient une logique qui suppose que les contradictions sont réelles, et donc matérielles, et non des effets de la faiblesse de l’entendement ou de la perception humaines, et le matérialisme historique affirme que des contradictions réelles expliquent le mouvement historique. La conception de la réalité des contradictions dans l’être lui même (et non simplement dans la pensée ou entre les diverses pensées qui pensent l’être) remonte à Héraclite, philosophe grec présocratique, du cinquième siècle avant Jésus Christ qui disait: “on ne se baigne jamais dans le même fleuve”.

         La contradiction réelle principale dans l’histoire, son énergie et son moteur est celle de la lutte des classes. En cela le matérialisme historique est corrélatif de la notion de prolétariat révolutionnaire qui pratique la lutte des classes de manière consciente. Ce n’est pas Marx qui invente le concept de lutte des classes, c’est le socialiste utopique et planificateur Saint Simon, et ce concept n’est nullement récusé par les contemporains bourgeois, tel Tocqueville (même si l’historiographie conservatrice tente, dès le milieu du XIXème siècle, de le tordre dans le sens d’une lutte des races). Ce n’est pas Marx donc qui découvre le nouveau groupe social qui entre dans l’histoire des pays les plus avancés au début du XIXème siècle, le prolétariat, bien sûr pas lui non plus qui envisage pour la première fois l’histoire comme une émancipation progressive, ni comme un progrès dialectique, par négations de la négation, vers le couronnement de la Raison.

 

b)       Quelle est la culture historiographique de Marx en 1847 ?

Hegel, mais aussi des historiens bourgeois: Guizot, Augustin Thierry....

         Pour Hegel, l’histoire est le développement de la raison, l’État bourgeois (en fait l’État bureaucratique prussien vers 1800) son couronnement, mais il fournit le scénario d’un enchaînement dialectique d’époques qui se suppriment successivement par le jeu de leurs contradictions internes. Marx et Engels conservent cet aspect de l’hégélianisme, sans y inclure le but spirituel que Hegel assignait à l’histoire : incarner l’Esprit absolu dans un État, « fin de l’histoire » dans tous les sens du terme.

          La lutte des classes est une découverte de l’historiographie bourgeoise qui cherche à comprendre les révolutions bourgeoises, de 1640 en Angleterre à 1789 en France,  et elle cherche à conjurer les classes dangereuses qui la pratiquent par la fabrication de l’identité ethnique. La noblesse réagit à la menace de la bourgeoisie qui veut la supplanter en inventant la lutte des races dont le précurseur est le marquis de Boulainvillier expliquant la Révolution française comme une revanche des vaincus opposant les Gaulois aux Francs. Le racisme est dès l'origine la théorie alternative aux théories révolutionnaires du milieu du XIXème siècle qui revendiquent l’émancipation du prolétariat, et son but est d’expliquer les contradictions réelles de la société par l’effet d’un fauteur de mal extérieur (l’étranger, et de plus en plus souvent après 1850, les juifs), et de résoudre ces contradictions par l’exploitation des “races inférieures”, pour rétablir l’unité du peuple. (Aldous Huxley en écrit au XXème siècle l’anti-utopie dans Le Meilleur des Mondes).  

         Les relations entre concepts de classe et de nation sont complexes. L'internationalisme n’est pas un mondialisme, car l’enjeu de la lutte du prolétariat dans chaque pays est le renversement de sa bourgeoisie nationale, la prise du pouvoir politique dans le cadre national, le moyen stratégique étant l’alliance entre les différents prolétariats nationaux. La lutte des classes peut avoir l’effet paradoxal d’intégrer le prolétariat à la nation, voire d’en expulser la bourgeoisie (Résistance et collaboration)

 

 c) La lutte des classe est-elle vraiment le moteur de l’histoire ?

           Deux remarques d’abord:

           i) Pour un dialecticien, influencé par Hegel, et même matérialiste, il est tout à fait concevable que le faux soit un moment du vrai. A garder en mémoire lorsque l’on pense à la valeur universelle des principes d’explication : “toute l’histoire...”

          ii) Gramsci a remarqué et justifié le fait que la propagande n’est pas soumise aux mêmes critères que la discussion académique: imaginons; un libéral très habile avec une rhétorique bien huilée, opposé à un militant communiste ouvrier, sans formation universitaire, dans un de ces pseudo débats à armes égales dont le spectacle démocratique raffole. Le vainqueur n’est pas celui qui dit la vérité, mais celui qui l’emporte dans un duel de communication. Pour cela le militant doit s’appuyer sur des procédés “dialectique” au sens péjoratif du terme, sur des procédés d’avocat, de publicitaire, car il s’expose sinon à être troublé par les arguments habiles de l’adversaire. Sa seule défense est de se souvenir qu’il a été auparavant, convaincu rationnellement lors de sa découverte de la théorie juste, même s’il ne parvient pas à réfuter tout de suite les sophismes bourgeois....

           Le matérialisme historique est donc aussi une arme de communication; elle dit: “nous avons la vérité de par ce que nous sommes, et vous êtes dans l’erreur et le mensonge de par ce que vous êtes”.  

         C’est une arme puissante, et tout le travail de Marx est là pour étayer cet effet de vérité. Et comme toute arme puissante, c’est aussi dangereux pour ceux qui l’emploient. Car la réalité des contradictions de la base matérielle signifie que la vérité qui découle d’une analyse juste n’est que momentanée... plus profondément fluente que la simple adéquation aux circonstances.

          Une objection de bon sens s’impose alors. Il se trouve dans l’histoire une multitude de faits qui ne sont pas réductibles, voire qui n’ont absolument aucun rapport avec la lutte des classes! Ainsi parle un actuel “général” des jésuites latino- américains cité par Lucien Sève dans Introduction à la philosophie marxiste. Un adversaire contemporain de Marx considère de même que sa théorie est bonne pour la société capitaliste avec ses bourgeois et ses prolétaires, mais pas pour l’Antiquité, ère de la politique, ou le Moyen Age ère du catholicisme. Marx répond: “ce qui est indubitable c’est que l’antiquité n’a pas pu vivre de la politique et le Moyen Age du catholicisme”. On voit là de nouveau le coté subversif du “matérialisme”, la subversion rabelaisienne figurée dans Pantagruel par la révolte de l'estomac contre la tête. En fait même si cette explication matérialiste paraît réductrice, elle peut expliquer de façon convaincante, sans doute pas “tous” mais un nombre considérable de phénomènes historiques.

          Comment entendre cette totalité? Entendre : « toute l’histoire peut se comprendre à partir de ce principe », et non, « il ne s’est jamais produit dans l’histoire humaine que des luttes de classes », ce qui serait facile à contredire, en produisant un contre-exemple. C’est plutôt un éclairage total qu’une définition d’essence. Ce n’est pas parce que l’art, la religion, la politique, la nation doivent se comprendre de manière démystifiée qu’elles perdent leur spécificité, ni même leur histoire spéciale. Mais le principe de leur transformation leur est extérieur. Ce sont des “modes” au sens trivial du terme, et des “modes” au sens philosophique (modifications) d’une autre existence.

Autre paradoxe, paradoxe dialectique à la manière hégélienne pour le coup, la lutte est le mouvement même mais la lutte des classe paraît dans le marxisme en quelque sorte immuable, elle existe éternellement depuis les débuts de l’histoire. Peut être peut on répondre ceci; la lutte a toujours existé au principe des sociétés, mais la lutte des classes révolutionnaire est récente, ce n’est qu’avec l’unification du capital que cette lutte devient une guerre où le prolétariat peut gagner, et non un carnaval violent, une saison où les esclaves dominent leurs maîtres avant d’être exterminés à leur tour ou soumis à nouveau.

          Quoi qu’il en soit de la pertinence historique de la thèse marxiste sur le rôle historique universel de la lutte des classes, une énorme quantité de recherche et de récit historiques ont pu être élaborés par la recherche universitaire ou militante. Mais la lutte des classes n’est pas pour les chercheurs révolutionnaires un secret de polichinelle à retrouver sous le paravent idéologique, elle est surtout une clef méthodologique, pour créer de nouveaux objets historiques que nous verrons plus loin.

 

         d) Deuxième principe explicatif, la dialectique historique  des modes de productions et des rapports de production

En utilisant de manière critique  Staline dans Matérialisme historique et matérialisme dialectique, (1937) comme fil conducteur :

         “L’histoire du développement de la société est, avant tout, l’histoire du développement de la production, l’histoire des modes production qui se succèdent à travers les siècles, l’histoire du développement des forces productives et des rapports de production entre les hommes, par conséquent l’histoire du développement social est en même temps l’histoire des producteurs des biens matériels, l’histoire des masses laborieuses qui sont les forces fondamentales du processus de production et produisent les biens matériels nécessaires à l’existence de la société.”

          “ La science historique doit  s’occuper avant tout de l’histoire des producteurs des bien matériels de l’histoire des masses laborieuses, de l’histoire des peuples”

          Staline décrit ensuite l’engendrement successif de cinq modes de production qui paraissent comme des civilisations définies par leur technologie, où les forces productives entrent en contradiction avec les rapports de production (rapports sociaux), contradiction qui est résolue par le passage révolutionnaire de la société à un niveau supérieur. (Il s’agit d’une interprétation du marxisme parfaitement orthodoxe, dans la ligne des penseurs de la Deuxième Internationale d’avant 1914. Staline est celui qui la met en pratique, la fait passer dans le réel. Le marxisme appliqué au réel, et le « stalinisme », c’est la même chose, quoi qu’il en coûte à l’entendre).

           Ce sont les modes de production du communisme primitif, antique, féodal, bourgeois et socialiste, auquel on peut ajouter chez Marx un mode de production asiatique. C’est de l’histoire à grands traits, dont le couronnement final est la société socialiste où les contradictions entre forces productives et rapports de production sont définitivement résolues.

           A l’époque où Staline écrivait ce texte, une des preuves invoquées à l’appui du matérialisme historique était la suivante: l’URSS socialiste échappait à la crise de 1929, cette incroyable destruction de forces productives, qui prouvait que la société capitaliste devait fatalement être remplacée par le socialisme, qu’elle contenait d’ailleurs déjà en germe sous la forme des trusts monopolistiques qu’il suffirait de nationaliser.

          Quelle est la valeur de vérité de cette observation ? Staline écrit ce texte au moment des purges de 1937/38 qui ont causé 700 000 exécutions arbitraires, d’après Moshé Lewin dans Le Siècle soviétique, et huit ans après la collectivisation forcée, incroyable destruction de forces productives, en l’occurrence les hommes eux mêmes, les paysans russes et ukrainiens. Si la société soviétique a échappé à certaines contradictions du capitalisme, elle s’est débattue dans d’autres, du même ordre de grandeur.  

         De plus il est possible de caractériser la période stalinienne comme celle où les gouvernements socialistes ne respectent pas leur propre légalité, ce qui signifie qu’ils n’ont pas encore réussi à construire une formation sociale stable, dont le droit, dans la superstructure, est une partie nécessaire (lire à ce sujet Staline, origine et histoire d’une légende noire, Domenico Losurdo).  Il s’avère que la dictature du prolétariat effective et non révée n’est pas “démocratique” comme l’envisageait Lénine, elle est un régime d’exception, un État policier. Ce qui signifie, indépendamment du jugement moral que provoque un tel État, qu’il est resté au milieu du gué dans une phase transitoire, et qu’il n’a pas réussi à stabiliser le nouveau mode de production socialiste en faisant l’économie de la répression. La répression est la vérité ultime  de n’importe quel système juridique, mais l’usage économique ou non qu’il en fait est en définitive la mesure de sa force et de sa maturité.)

 Staline fait partie des théoriciens révolutionnaire rendus compétents par la lutte et plus encore par l’exercice du pouvoir mais contrairement à Lénine ou à Mao, il n’exprime pas dans ses livres sa pratique historique, il la dissimule dans les généralités de l’histoire universelle. Dans sa version stalinienne le matérialisme historique est réductible à une esquisse d’histoire universelle, remarquablement claire, mais assez schématique, où les contradictions curieusement s’abolissent une fois passée la révolution prolétarienne. Faute de pouvoir les abolir vraiment, le parti stalinien abolit la possibilité de les exprimer, d’où la “glaciation” qui a terrifié les observateurs intellectuels contemporain des procès de Moscou.

Marx n’envisageait pas la possibilité d’un tel décalage dans les effets pratiques de sa doctrine telle qu’il la développe par exemple dans l’introduction à la Critique de l’économie politique (1859). Pour lui en effet, l’humanité de ne se pose que les questions qu’elle est en état de résoudre, et les éléments de cette résolution sont développé par le développement des moyens de production, c'est-à-dire les classes productrices et la technique. Il faut croire qu’en URSS elle s’est posée aussi d’autres questions.

 

 e) Comment Marx et les marxistes relient-ils ces deux principes qui pris isolément semblent chacun propre à expliquer intégralement le mouvement historique?

          Marx lui même ne les lie pas explicitement, même si les althussériens pensent pouvoir reconstituer un système cohérent de concepts scientifiques, différent de la dialectique des textes canoniques, en décortiquent le Capital.

          Staline, lui, soumet hiérarchiquement la lutte des classes au développement des modes de production.  La survie de l’État soviétique serait à ce prix.

          La question de la cohérence générale du marxisme en fait ne se pose pas historiquement avant qu’apparaisse un marxisme universitaire compétent, en France après 1945 surtout.  Auparavant les théoriciens marxistes de premier plan étaient tous des révolutionnaires, des hommes d’action qui avaient assez peu de temps pour explorer à fond l’abstraction, bonne ou mauvaise. Marx, Engels, Rosa Luxembourg, Lénine, Lukacs, Staline, Gramsci, Mao, ces philosophes sont des dirigeants politiques et des drapeaux. Il faut attendre le rapport de force favorable, après 1945 pour que percent des penseurs marxistes de formation universitaire, Henri Lefebvre, Louis Althusser, Michel Clouscard, et d’autres professionnels de la “pratique théorique”.

           Avant de voir ce qu’ils disent, on peut proposer à ce point une synthèse provisoire qui ne prétend pas résulter d’un travail théorique approfondi et qui peut s’exprimer ainsi. Je comprends ainsi le sens de “toute”, dans l’expression « toute l’histoire du monde jusqu’à nos jour est l’histoire de la lutte des classes ».  “Toute” signifie que la lutte des classes, et on pourra aussi l’affirmer de la dialectique des modes de production et des rapports de production, explique intégralement ou plutôt traduit intégralement (des origines à la fin) l’histoire d’un certain angle de vue historiographique, ou dans un certain contexte; pour les articuler entre eux il faut faire une distinction catégorielle comme le faisait Aristote. Pour ce philosophe inépuisable, pour lequel Marx professait une grande admiration on peut envisager l’être “en tant que”, à partir d’une catégorie: (ex: le lieu, la finalité, la cause, etc).

          Alors: à partir de la catégorie de la politique la lutte des classes est le moteur universel de l’histoire politique, de ce que les historiens modernes du vingtième caractérisent comme le temps court de l’événement, et aussi le temps projectif des sciences politiques. C’est en terme marxiste, le moteur de l’histoire des superstructures, le déclencheur souvent maquillé par l’idéologie, des événements.

        A partir de la catégorie de l’économie, la dialectique des modes de production explique “en dernière analyse” d’après Engels à la fin de sa vie, le développement historique de l’économie, c’est à dire le temps long. Ils construisent les conditions de possibilité des événements. Le temps long est celui que préfèrent au XXème siècle les historiens universitaires, notamment les historiens français de l’école des Annales lorsqu’ils s’attaquent au territoire ouvert par la conception marxiste et stalinienne de l’histoire (voir plus haut). Certains sont marxistes (Georges Lefèbvre, Labrousse, Vovelle, Vidal, Duby, d’autres évoluent vers le conservatisme (Le Roy Ladurie) mais leur champ d’étude principal, l’histoire économique et sociale, l’usage de méthodes quantitatives, et leur rejet de l’élément au profit de la structure les inscrivent largement dans une idée de l’histoire qui est celle de Staline (et qui partage avec elle le refoulement technocratique de la politique et du récit).

          Des synthèses plus savantes:

          Suivons un moment Lucien Sève: En sachant que l’économie, dans une perspective matérialiste explique le reste, il demeure vrai que la décision, la victoire, la pratique est au contraire politique. Ce n’est pas la réforme économique (comme le veulent Owen et les socialistes utopistes de la première moitié du XIXème siècle) qui va supprimer le capitalisme en quelque sorte à coté de lui, mais la dictature du prolétariat, donc la lutte politique. On ne peut pas construire le socialisme “à coté” du capitalisme, sinon il aurait été bâtit dans l’Ouest américain, à Nouvelle Harmonie, ou en Icarie. Les difficultés de cette thèse sont grandes: en effet, où se trouvait donc l’URSS? à coté du capitalisme? En lui?

         Le matérialisme historique n’est pas selon Lucien Sève, l’histoire elle même. Il entretient le même rapport à celle ci que le matérialisme entretient avec les sciences. C’est donc une philosophie de l’histoire, ce qui pose aux marxistes un problème de cohérence: Marx dans les thèses sur Feuerbach déclare expressément que le temps de la philosophie est terminé, « il n’est plus temps de décrire le monde il faut le transformer ». Et de fait, bien qu’on parle beaucoup de philosophie marxiste, chez Sève ou chez Althusser, Marx lui-même n’a pas écrit une ligne de philosophie après l’abandon aux souris du manuscrit de l’Idéologie Allemande, qui ne fut édité qu’au vingtième siècle, à Moscou.

          Malgré cela, le matérialisme historique serait une théorie non pour étudier l’histoire, pour pratiquer la recherche, mais une espèce de grille philosophique pour en interpréter correctement les résultats accumulés. Pour Althusser au contraire, Marx a “ouvert le continent histoire” à la science; on y reviendra pour voir si c’est vrai, et comment. Pour Althusser il faut apprendre à lire le Capital. Le Capital est-il une synthèse de fait? Une production, la première, du matérialisme historique, qui est parvenu à la suite d’une coupure épistémologique avec le discours idéologique, au statut de science? Une maturation qui transforme l’histoire comme Lavoisier transforme la Chimie, comme Galilée transforme la physique?

         Il faut remarquer l’ambiguïté quant au statut scientifique du matérialisme historique : il semble être à la fois la science de l’histoire et le contenu de cette science, le développement historique. Althusser y voit une grossière erreur:  “le concept de chien n’aboie pas”. Mais l’histoire a une histoire, et l’histoire de l’histoire semble souvent l’histoire elle même (voir tous les enjeux de la mémoire). Ceci, évidement ne clôt pas le débat.  

         Si on suit l’analyse d’Althusser et de ses disciples (en particulier avec Balibar) la science de l’histoire est exposée dans le Capital, Livre 1, publié en 1867, on y voit comment l’humanité se structure en classes dans le processus de développement de la division du travail qui conditionne celui des modes de production. Les classes sont aussi des forces productives, et leur lutte aussi des rapports de production. Ce ne sont pas deux logiques différentes dans l’ordre d’un récit, mais un système de concepts inséparables et contemporain. Althusser (dans son article Contradiction et surdétermination, publié dans Pour Marx (19966)), on observe avec raison que la dialectique marxiste n’est pas du tout comme celle qui fonctionne chez Hegel, comme un développement interne, comme la germination d’une graine, comme si le capitalisme informationnel existait à l’état de germe, ou de code génétique, dans la société paléolithique des chasseurs cueilleurs! Pour que fonctionne la dialectique marxiste (mais est ce vraiment une dialectique alors?), il faut penser l’histoire comme un procès sans sujet (sujets comme « l’homme », « l’humanité », etc) où les trois instances qui constituent chaque formation sociale se développent de manière séparée, suivant leur rythme propre, avec des interactions et des surdéterminations (on pourrait essayer de figurer cela comme des ondes de longueurs différentes, qui se développent dans le vide, et qui interfèrent entre elles pour créer des formes, sans besoin de la substance d’un éther, d’un milieu). Althusser remarque que Lénine, suivant les remarques de Marx sur la situation de la Russie au XIXème siècle, accélère la marche de la révolution malgré l’arriération du pays, saute l’étape de la révolution bourgeoise au grand scandale des marxistes orthodoxes de la deuxième internationale qui attendent tranquillement le triomphe électoral dont ils seront frustrés par le déclenchement de la Guerre de 1914. Althusser propose de considérer le cas de l'analyse léniniste comme exemplaire et non pas exceptionnel, et de penser chaque situation historique de chaque formation sociale particulière comme toujours surdéterminées (par “l’arriération” ou autre chose), donc toujours particulière. La révolution chinoise et la théorie maoïste viendraient confirmer ce fait. Paradoxe des idées d’Althusser : alors qu’il considère que le marxisme opère le passage de l’histoire de l’idéologie à la science, sur le modèle de Galilée libérant la physique de l’emprise de la métaphysique, sa conception de la dialectique oblige à considérer davantage le matérialisme historique “appliqué” dans la lutte politique et sociale comme un art politique plutôt qu’une science. La conséquence de ce point de vue, c’est aussi de rendre le matérialisme historique très différent selon qu’il regarde derrière (science de l’histoire, ou devant; science politique). Les idées de Louis Althusser sont appréciées des historiens (Vovelle), et moins des dirigeants politiques (Marchais).

         Il y a des surdéterminations idéologiques, des va-et-vient de détermination entre superstructure et base économique, il y a un entrelacement d’enchaînements dialectiques qui explique la riche complexité des situations historiques, et l’extrême fécondité du marxisme en histoire. Althusser plaît aux historiens marxistes plus que Staline, même s’ils appliquent son programme de recherche. S’il s’agissait simplement de plaquer le schéma de Staline sur toutes les situations, ça ne servirait pas à grand choses pour la recherche historique, ça la rendrait même impossible! Mais c’est bel et bien pour les historiens des Annales (Bloch, Lucien Fèvre, Braudel), ce que le philosphe des sciences Lakatos appelle un “programme de recherche”. Les vraies sciences se définissant par leur programme de recherche.

  A suivre: Le matérialisme historique, théorie marxiste de l'histoire, 2

 

                                            site: Réveil Communiste

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8 décembre 2010 3 08 /12 /décembre /2010 14:05

                                               lvres en ligne 1027

 

 

  Le numéro 6 de l’excellente "Revue Fora ! la Corse vers le Monde", éditée par l'association  Ubiquità   (association Ubiquità, 33, bis rue César Campinchi, 20200 Bastia, contact@revue-fora.org), et  consacré à la Négritude et à la Corsitude. Des textes de Jacques Fusina, Pap Ndiaye, Sylvain Gregori, Gary Coulibaly, Francis Arzalier et Mata Gabin.

 Prélude : Negru inchjudatu, extrait de « Le Nègre crucifié, traduction en corse du français(Haïti) par  Stefanu Cesari.

                                        7,50 E.

 

                                                  REVUE-FORA.JPG

 

 

                                                  

 

 

 

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8 décembre 2010 3 08 /12 /décembre /2010 09:53

secut.jpg

http://www.viva.presse.fr/Medicaments-un-projet-de-decret_14593.html

 

Le gouvernement a fait parvenir pour avis à l’Assurance-maladie un projet de décret permettant d’abaisser encore le taux de remboursement des médicaments « à service médical rendu modéré », ceux qui portent une vignette bleue, et des médicaments homéopathiques. Ce taux pourrait ainsi passer de 35 % à 25 %.
Pour les dispositifs médicaux (matériels médicaux, compresses, bandelettes de contrôle diabétique...) les remboursements pourraient tomber de 50 % à 40 %.
La loi de financement de la Sécurité sociale prévoyait déjà la possibilité de baisse de remboursements mais ce projet de décret les élargit encore.

L’information a été révélée par des associations de patients* dans un communiqué commun : « Après avoir raboté les taux de remboursement des médicaments à SMR réputé "insuffisant" l’Assurance-maladie s’attaque maintenant à des médicaments plus efficaces présentant de réels intérêts thérapeutiques ».
« Il s’agit donc d’entériner une baisse de la prise en charge d’au minimum 5 %, et pouvant possiblement aller jusqu’à 10 % … c’est-à-dire bien au-delà de ce qu’avait annoncé le gouvernement en septembre », déclarent-elles.
Combien de temps encore va-t-on considérer les patients comme « la seule variable d’ajustement des comptes de l’Assurance maladie alors qu’on s’apprête à porter certaines consultations à plus de 70 euros ? », demandent le Ciss, la Fnath et l’Unaf avant de rappeler que « la réalité des reports de soins pour motif économique concerne 20 % des Français en 2010 contre 11% en 2009 ».

Le projet de décret devrait être présenté dès aujourd’hui à la commission de la réglementation de la CNAM.

 

 [07.12.10]

* Le Collectif interassociatif sur la santé (Ciss), l’association des accidentés de la vie (Fnath) et l’Union des associations familiales (Unaf).

Le communiqué des associations.

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8 décembre 2010 3 08 /12 /décembre /2010 09:28

 

 

                OUTILS-ANIMES-01.jpg         La prochaine ASSEMBLEE de la Section "Louis Calisti" du Cap Corse se tiendra à la Confrérie de Pietracorbara le SAMEDI 11 décembre à 14H.30, et ceci, en présence de Michel STEFANI, Secrétaire départemental et  secrétaire du Comité Régional du PCF, élu à l'Assemblée de Corse.

 

  L'ordre du jour portera essentiellement sur les prochaines élections cantonales.

 

 Nos deux cantons, celui de Capo Bianco et celui de Sagro di Santa Giulia étant renouvelables, il s'agira de choisir nos meilleurs représentants à cette consultation. Les décisions seront prises par les camarades présent(e)s et ceux qui, absents,  auront fait part de leur position par écrit .

Deux candidat(e)s et  deux suppléant(e)s.

         Front de Gauche ou PCF, les camarades trancheront.

                                  

 

 

drapeau rouge agité

 

 

 

                                                                                                    U Cursinu Rossuu-cursinu-rossu.jpg

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