Blog de la section du Cap Corse du PCF
Le 9 mai, je suis entré au tribunal à la tombée de la nuit. Deux gendarmes surveillaient les portiques en bavardant. Le Palais de justice s’était vidé. Les couloirs étaient déserts. Il restait, visible, un petit attroupement devant la salle d’audience des comparutions immédiates. Des proches, des familles attendaient la fin des délibérés. Inquiets. Tendus. Seuls. Un peu comme devant une salle d’opérations.
« C’est Grouman qui préside, me glisse un journaliste d’agence. « C’est le juge qui a mis six mois ferme au voyageur contrôlé sans billet gare du Nord en mars dernier», explique un avocat. « Vous vous souvenez, l’émeute dans la gare ?». Angelo avait un casier assez lourd. Ce n’est pas le cas de Martial, ni de Romain, qui n'ont aucun antécédent judiciaire.
Le soir de la présidentielle, Romain manifestait. Il était resté pacifique. Il avait gardé ce pavé dans la main tout en se promenant avec Marie, allant d’un côté à l’autre de la place de la Bastille. Ouvrant la porte de la salle d’audience, un gendarme a signalé aux familles et aux proches qu’elles pouvaient entrer.
Romain s’est levé. Vous êtes condamné à quatre mois de prison ferme, a dit le président. « Il est devenu blanc tout d’un coup » se souvient Frédérique, la copine de Martial. Romain n’a pas dit un mot. Il s’est levé. Les gendarmes lui ont fait signe de le suivre.
Dehors, un avocat d’office a expliqué aux amis qu’il fallait comprendre. Les familles et les amis se sont dispersés dans la nuit. Les uns vers Saint Michel. Les autres vers Chatelet. Comprendre. Ce tribunal définit sa propre jurisprudence d’exception.
René Grouman est un magistrat de convictions. Un défenseur de l’ordre public. Par le passé, il l’a revendiqué ouvertement. Cela remonte à 2003.
J’ai regardé dans un dossier de presse pour retrouver ses propos exacts. En octobre 2003, il est procureur au procès d’Alain Juppé dans l’affaire des emplois fictifs du RPR. Les journaux le surnomment « le procureur de Juppé ». Il a requis huit mois avec sursis contre l’ancien premier ministre et demandé au tribunal de Nanterre de ne pas lui infliger d’inéligibilité. A l’époque, cette mansuétude surprend – le tribunal condamnera Juppé à 18 mois avec sursis et dix ans d’inéligibilité. Dans les couloirs du Palais de justice, on s’interroge. On parle de Grouman tant et si bien, qu’un rapport des renseignements généraux refait surface à son sujet. Explosif. « Le procureur de Juppé fiché à l’extrême droite ». C’est dans le Parisien, le 22 octobre 2003.
D’après les archives des RG, le magistrat aurait été membre de Troisième Voie, une micro organisation d’extrême droite, de 1985 à 1995. Dans un fichier saisi lors d’une perquisition en 1989, le nom de Grouman figurait parmi les membres de son bureau politique. On apprend aussi que le futur substitut avait coutume de se rendre aux cérémonies d’anniversaire de la mort de Franco en Espagne. Le Parisien vérifie auprès de l’intéressé. Et Grouman confirme.
par Eric Freidhe