Blog de la section du Cap Corse du PCF
Sur des sifflets insupportables… et explicables
par Alain Ruscio, historien
Pourquoi une partie des Français ne se sentent-ils pas français ?
Le citoyen de base a tout à fait le droit d’être irrité par les sifflets qui ont accompagné la Marseillaise, le 14 octobre, au Stade de France. Le responsable politique a lui aussi la possibilité, parfois le devoir, de réagir. Mais, franchement, cette débauche de poses outrées, de formules assassines, en ces temps de vraie souffrance pour des millions de gens, a quelque chose d’indécent. Depuis quand l’épiderme, dans le corps humain, est-il au pouvoir ? N’avons-nous pas un cerveau ? Chacun son rôle, que diable !
La constatation de départ peut être partagée par tous : une partie des jeunes de banlieue (cette périphrase gênée pour dire : Arabes) ne se sent pas, ne se sent plus concernée par le pays dans lequel elle vit, son pays, la France. Le choeur des outrés s’exclame : c’est insupportable. Oui, mais. La bonne question est : pourquoi ?
Pourquoi, donc, une partie des Français ne se sentent-ils pas… français ?
C’est parce qu’ils savent, plus ou moins confusément, que le racisme à la française a planté ses racines, entre autres, mais surtout, dans notre histoire coloniale. Et que ce pays n’en a pas fini avec ce phénomène. Voir l’adjectif « sain » utilisé par l’inénarrable secrétaire d’État aux Sports. Sous-entendu : « À la porte ( !) les malsains ! »
C’est parce que le pays dans lequel ils vivent a recruté leurs aïeux pour combattre lors des deux guerres mondiales, leurs parents pour construire dans les années soixante et soixante-dix des logements qu’ils ne pouvaient habiter, fabriquer des voitures qu’ils ne pouvaient conduire… C’est parce que les enfants de Polonais ou d’Italiens n’ont pas à faire sans cesse la preuve qu’ils sont intégrés, qu’ils sont français. Les enfants de Maghrébins, d’Africains, si. Y aura-t-il en 2020 des immigrés de quatrième génération, en 2050 de quatrième… ? Quand la tache, non-la tare- s’effacera-t-elle ?
C’est parce que le pays dans lequel ils vivent les traite différemment, leur impose un taux de chômage double de celui des autres jeunes Français. C’est parce que Mohamed, habitant du Val-Fourré, à Mantes-la-Jolie, a six fois moins de chances d’obtenir un entretien d’embauche (pas un emploi !) que Jean-Pierre, domicilié à Paris. C’est parce qu’on ne la leur fait pas, qu’ils ont vite compris, une fois les premières fumées dissipées, que la présence d’une Rachida Dati, d’une Fadela Amara, d’une Rama Yade dans une équipe n’en fait pas un gouvernement de la vraie diversité.
S’ils sifflent la Marseillaise, c’est que le vécu de trois ou quatre générations, entassées comme par strates successives, arrive désormais à fleur de coeur, à fleur de peau, à fleur de lèvres : et si ce sang impur dénoncé par l’hymne national était le leur ? Dans ces conditions, le vote de la loi de février 2005 sur les effets positifs de la colonisation, l’état d’urgence, par recours à une loi de la guerre d’Algérie, lors de la révolte des banlieues, les divers dérapages ( ?) verbaux de Sarkozy, de racaille en Karcher, sont au mieux irresponsables, au pire provocateurs. Dans les deux cas, c’est un signe qui dépasse de loin les polémiques du moment. C’est l’avenir de la France, ni plus, ni moins, qui est en cause. Mosaïque aux couleurs complémentaires ou manifestation d’arrogance de l’une d’entre elles, la blanche ? Il se pourrait que certains sifflets, même maladroits, même imbéciles, soient un appel à un vrai débat (combat) pour imposer la première solution.
C’est à un jeune auteur, directement concerné par tous les questionnements de ces temps, qu’il faut laisser la parole. Il s’appelle Ahmed Djouder et a publié en 2006 un livre au titre symbolique, Désintégration (*), passé trop inaperçu : « La France, en tant que personne morale, a un honneur à sauver qui doit passer par une reconnaissance de ses oublis et manquements et rectifier le tir. Comment ? En changeant de regard sur nous. En portant sur nous un regard positif et tendre. C’est tout. Vous verrez, la France, ce sera le paradis. » Inch’ Allah !
(*) éditions Stock 2006
in L’HUMANITE du 20 Octobre