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CHANTS REVOLUTIONNAIRES

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15 mai 2010 6 15 /05 /mai /2010 15:34

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Vietcong, par Roberto Ferrucci (et ensuite, un « dialogue » avec la Ligue du Nord)

 

fascisme-5b500.jpg

 

« La guerre est finie depuis 65 ans.
Alors pourquoi, tous les 25 avril

(anniversaire de la Libération en Italie, NdT),

l’association nationale des résistants

italiens (Anpi) continue-t-elle

à alimenter la polémique ?

L’Anpi est comme les Vietcong,

il faudrait l’avertir que la guerre est finie.

Je me demande quel sens cela a

de faire de la politique sur le dos

des morts et quel exemple

nous voulons donner aux gamins

en exaspérant la division

entre la droite et la gauche. »

Luca Zaia, président (Ligue du Nord)

de la région Vénétie,le 24 avril 2010.

 

Le déclin linguistique et la régression historique, aujourd’hui, dans mon pays, l’Italie, filent à une allure qui paraît définitivement irréfrénable. Invincible. Ce qui serait nécessaire, aujourd’hui, c’est une lutte de partisans, de résistants, pour défendre les mots et l’Histoire. Une lutte lexicale, pas une lutte armée, évidemment. Une lutte maquisarde, entêtée, qui, à chaque hérésie, à chaque mensonge, à chaque idiotie, serait prête à répondre avec ce que la parole exacte, précise, peut faire de plus pur : remettre à sa place la vérité.

Nous assistons désormais à la destruction méthodique des faits, en Italie. Un démantèlement systématique et à 360 degrés. Qui n’épargne rien ni personne. Une sorte d’« Opération table rase » qui vient de loin. Auparavant, on a préparé le terrain, non sans méticulosité, le lieu où entreprendre le travail de sape : notre imaginaire. Imaginaire compris comme réceptacle du savoir, de la mémoire, de la fantaisie. On l’a farci démesurément d’autres éléments : contenus faciles, pensées simplificatrices. On a subverti le « ce qui compte ». Après des années d’un scrupuleux travail médiatique, l’imaginaire intime et collectif est devenu un palimpseste, rempli comme la page des programmes télé d’un journal. Les pensées quotidiennes d’une écrasante majorité d’entre nous sont dictées par des paroles télévisées, des personnages télévisés, des histoires télévisées, des informations télévisées. L’opération table rase de tout ce qui compte arrive aujourd’hui à son apothéose.

L’analphabétisme sur le retour - tout entier renfermé dans cet aveu d’un ministre de la République qui clame avec orgueil devant une assemblée de militants de la Ligue du Nord : « Nous, nous ne lisons pas de livres ! » - s’étale partout à présent, tartiné sur tout le territoire. C’est pour cela qu’aujourd’hui, Luca Zaia, le gouverneur (Ligue du Nord) de la Vénétie, peut tranquillement traiter de « Vietcong » les adhérents de l’Association nationale des partisans d’Italie (Associazione Nazionale Partigiani d'Italia, Anpi) et les résistants qui revendiquent à juste titre un rôle d’acteurs de premier plan dans la construction de cette République. Pour le gouverneur de la Vénétie, est Vietcong quiconque ne pense pas comme lui. Et aujourd’hui il peut tranquillement faire tout ça sans que la société civile ne s’indigne. Il peut le faire parce qu’il est conscient qu’il le peut. Parce qu’il sait que la société civile est devenue une audience. Il sait que les gens penseront qu’il a raison, point à la ligne. Le glissement sémantique est donc précis et, justement, inexorable.

Avant, nous étions seulement des communistes – un mot prononcé avec mépris et dégoût (et personne, à l’époque, capable de répliquer, par exemple, qu’être fasciste, en revanche…) -, puis nous sommes devenus d’inutiles radicaux chics de salon, des parasites du « faire ». Des ennemis de l’Italie : une accusation adressée en son temps à Claudio Magris et à Antonio Tabucchi. Des intellectuels, en somme – un mot là aussi prononcé avec autant de mépris et de dégoût. Maintenant, nous sommes devenus des Vietcong. Une expression convoquée par le gouverneur, sans même en connaître la signification, vu qu’il faisait plutôt référence à ces soldats japonais qui, pendant des décennies, ont vécu dans la forêt, le doigt sur la gâchette, persuadés que la guerre n’était pas finie.

Le gouverneur possède assurément un téléphone qui se connecte à Internet : aller faire un tour sur Google avant d’envoyer des idioties aussi énormes, pourrait être utile, parfois. Car chez lui, ce qui est étrange, c’est cette forme de scission : maladroit tant sur le fond que dans l’expression, quand il parle ; docte et savant, jamais à court de citations, quand il écrit dans les journaux. Mystère, mystère…

C’est tout cela, aujourd’hui, que mon pays doit affronter. Ou plutôt qu’il devrait, s’il en avait encore les moyens. Nous avons perdu les instruments, d’un côté ; on nous les a subtilisés, de l’autre. Il reste le glissement sémantique. La mystification de l’Histoire. Parce que nous, nous ne lisons pas de livres. Standing ovation, please !

Inédite en français jusqu’à sa publication dans L’Humanité du 15 mai, cette chronique de Roberto Ferrucci a suscité en Italie une réaction-confirmation, presque plus éloquente encore, de Luca Zaia, le président (Ligue du Nord) de la région Vénétie. Tous les rebondissements sont narrés sur le blog du romancier, auteur de Ça change quoi (éditions du Seuil) dont nous avons déjà parlé ici. En voici un condensé :

Dans sa réaction publiée dans le journal local auquel l’écrivain collabore régulièrement, Luca Zaia, un des dirigeants de premier plan de la Ligue du Nord, jeune loup qui monte qui monte, réplique en précisant sa définition du Vietcong… qui, après le Japonais perdu dans la forêt, ressemble désormais furieusement au Khmer rouge : « même après les accords de Paris en 1975 (en 1973, en fait, NdT), les Viets continuèrent à combattre, à mettre les gens dans des camps de concentration, à travailler pour un régime totalitaire et sanguinaire », dit le spécialiste. Mais passons à l’essentiel : le fond du propos et les choix rhétoriques illustrent parfaitement ce que décrit Roberto Ferrucci. Lisez plutôt : « La Résistance fut surtout faite par des militaires. Il n’échappera à personne que la mythologie de la Résistance a été écrite et imposée à ce pays par les centrales idéologiques liées au Parti communiste qui, en matière de manipulation de l’opinion, en connaissait un rayon. C’est si vrai qu’on aura du mal à trouver dans les livres scolaires quelque chose de différent de la vulgate proposée par les intellectuels engagés de ces années. (…) Nous lisons aussi des livres et nous attendons encore qu’on nous explique pourquoi il faudrait accepter, sans aucune critique possible, une série d’épisodes qui, ne s’étant jamais produits, servent seulement à la survie d’élites autocentrées et je-sais-tout sur le retour. Ce que Ferrucci qualifie de déclin linguistique et de régression historique est tout simplement la diversification et la facilité accrue d’accès aux sources. » Olé !

Dans sa réponse à la réponse – l’écrivain, féru de football, avoue qu’il n’a pas su résister, la passe était trop belle et il suffisait d’une simple déviation pour mettre le ballon au fond du but -, Roberto Ferrucci glisse notamment deux choses importantes :
- « En répétant sa comparaison absurde – les résistants et l’Anpi sont comme des Vietcong -, le gouverneur offense la mémoire des milliers de femmes et d’hommes – catholiques, socialistes, communistes, libéraux, républicains – qui ont donné leur vie, afin que lui-même, aujourd’hui, puisse être élu démocratiquement président de la région Vénétie. Ne pas être capable de le reconnaître signifie vouloir plier l’Histoire pour son propre usage et dans son seul intérêt. »
- « Je veux lancer un appel à nous tous, citoyens de ce pays, de cette région. Une invitation à rester sur le qui-vive parce que, quand le pouvoir trahit les mots et mystifie l’Histoire pour effacer toute critique, il est légitime de suspecter que chaque acte d’un tel pouvoir est basé sur cette méthodologie. Prenons-le en compte. »

A la fin, c’est Zaia qui aura le dernier mot – pathétique privilège du chef : « Continuez à faire le Vietcong ! », persiste-t-il. Tout ça s’est passé il y a deux semaines. L’écume de la polémique est retombée ; mieux, il n’y a eu ni émoi ni crise. Rien. La roue tourne en Italie, un pays où tout va super bien : l’application la plus téléchargée dans la rubrique Modes et Tendances sur les téléphones qui se connectent à Internet est un hommage interactif à Benito Mussolini - c’est Roberto Ferrucci qui m’envoie cette copie d’écran pour un prochain épisode, peut-être.

 

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http://www.humaginaire.net/post/Vietcong

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